Présentation

Paroles de lecteurs

Images Aléatoires

  • Devant-sa-feuille.png
  • Sourire.png
  • Amarapura-Soir.png
  • Vendeuse-de-cartes-3.png
  • Femme-en-orange2.png
  • Penseur

En lisant en écrivant

De la relativité de l'amour

 

/David a laissé/ un Post It où il y avait mes numéros de téléphone et une citation :

La littérature nous prouve tous les jours que la vie ne suffit pas.

Ou le contraire ?

J'ai bu un mauvais Nescafé dans son jardin de curé, les coudes sur une table en plastique blanc de camping ; c'est difficile de boire quand on ne peut cesser de soupirer.

Au sortir d'une nuit d'amour comme celle-là - et, malgré mon passé fastueux, des nuits comme celle qui venait de s'écouler je n'en avais pas tellement eu -, on a la sensation de ne plus être maître de soi, de ses lèvres, de ses mains, jusqu'à la respiration qui semble ne plus vous appartenir.

On s'est tellement mêlés, on a si prodigieusement été l'un l'outil du plaisir de l'autre, que reprendre son corps en main semble insensé.

 

Les premiers mots qui suivirent la nuit où on est non seulement tombés amoureux, mais littéralement tombés l'un dans l'autre, ont une singulière saveur de vérité. Plus qu'on ne le voudrait, on se découvre, à l'autre comme à soi.

Ils restent, ces mots-là, comme un écho qui rend tout le reste indécent.

/David/ me dit qu'il m'avait attendue ; il savait que je lui reviendrais, car j'étais faite pour lui de toute éternité ; moi seule pouvait le guérir de sa fracture profonde, de son mal de vivre ; il me dit que j'étais la femme qu'il avait le plus baisée dans sa vie, tout seul ou aux côtés d'autres.

Il me dit que son âme était à moi et qu'elle m'appartenait depuis toujours.


J'étais comme un enfant pauvre qui hérite de la fortune de Rockfeller.

En même temps, je ne pouvais pas, je ne voulais pas le croire. Ç'aurait voulu dire que je trahissais ce que j'étais, ce en quoi je croyais : que rien n'est éternel, qu'on est profondément et définitivement seuls ; et cela, au fond, me convenait parfaitement.

D'ailleurs, tout ce que j'avais vécu me le confirmait.

Mes meilleurs moments sont ceux que je passe en tête-à-tête avec moi-même, à me balader sur la berge d'un fleuve, à écouter le vent dans les feuilles des peupliers. Ou un livre à la main, étendue dans l'herbe. À écouter La Passion seon Saint Matthieu, à parler à un chat, à dormir dans un grand lit vide et un peu froid...

La présence d'un homme a toujours masqué, d'une certaine manière, mon bonheur. Je n'ai d'yeux que pour lui, alors que le reste du monde m'a toujours semblé plus intéressant que l'amour.

Il y a une vieille dame qui habite au fond de moi, une vieille dame agacée par tous ces frottements, toutes ces scènes, par les baisers et les larmes. Elle a les yeux clairs, la peau propre et sèche, et n'aspire qu'au calme pensif d'un matin d'hiver ; le reste, ça la laisse sceptique et un peu navrée.


Simonetta Greggio, Plus chaud que braise extrait du recueil de nouvelles L'Odeur du figuier.


 -----------------------------------------------    

Être d'eau

 

Je bénis l'inventeur des fiançailles. La vie est jalonnée d'épreuves solides comme la pierre ; une mécanique des fluides permet d'y circuler quand même.

Il y a des créatures incapables de comportements granitiques et qui, pour avancer, ne peuvent que se faufiler, s'infiltrer, contourner. Quand on leur demande si oui ou non elles veulent épouser untel, elles suggèrent des fiançailles, noces liquides. Les patriarches pierreux voient en elles des traîtresses ou des menteuses, alors qu'elles sont sincères à la manière de l'eau.

Si je suis eau, quel sens cela a-t-il de dire "oui, je vais t'épouser" ?

Là serait le mensonge. On ne retient pas l'eau. Oui, je t'irriguerai, je te prodiguerai ma tendresse, je te rafraîchirai, j'apaiserai ta soif, mais sais-je ce que sera le cours de mon fleuve ? Tu ne te baigneras jamais deux fois dans la même fiancée.

 

Ces êtres fluides s'attirent le mépris des foules, quand leurs attitudes ondoyantes ont permis d'éviter tant de conflits. Les grands blocs de pierre vertueux, sur lesquels personne ne tarit d'éloges, sont à l'origine de toutes les guerres.

Certes, avec Rinri, il n'était pas question de politique internationale, mais il m'a fallu affronter un choix entre deux risques énormes.

L'un s'appelait "oui", qui a pour synonyme éternité, solidité, stabilité et d'autres mots qui gèlent l'eau d'effroi.

L'autre s'appelait "non", qui se traduit par la déchirure, le désespoir, et moi qui croyais que tu m'aimais, disparais de ma vue, tu semblais pourtant si heureuse quand, et autres paroles qui font bouillir l'eau d'indignation, car elles sont injustes et barbares.

 

Quel soulagement d'avoir trouvé la solution des fiançailles ! C'était une réponse liquide en ceci qu'elle ne résolvait rien et remettait le problème à plus tard.

Mais gagner du temps est la grande affaire de la vie.

 

Amélie Nothomb, Ni d'Ève ni d'Adam.


 -----------------------------------------------    

Bonheur

Un seul bonheur, tout d'une pièce, terrestre et céleste à la fois, temporel et éternel d'un tenant : le bonheur d'être au monde, en ce monde-ci, de l'habiter pleinement et de l'aimer tout en le reconnaissant inachevé, traversé d'obscures turbulences, troué de manque, d'attente, meurtri, raviné par d'incessantes coulées de larmes, de sueur et de sang, mais aussi irrigué par une inépuisable énergie, travaillé de l'intérieur par un souffle à la fraîcheur et à la clarté d'autore - caressé par un chant, un sourire.

Le bonheur imparti à Bernadette, comme à tous les hommes et femmes de sa trempe, consistait à avoir reçu un don de claire-voyance, de claire-audience qui lui permettait de percevoir l'invisible diffus dans le visible, la lumière respirant même au plus épais des ténèbres, un sourire radieux se profilant à l'horizon du vide, affleurant jusque dans les eaux glacées du néant.

Le don d'une autre sensibilité, d'une intelligence insolite, et d'une patience sans garde ni mesure.

Le don d'une humilité lumineuse - clef de verre, de vent ouvrant sur l'inconnu, sur l'insoupçonné, sur un émerveillement infini.

 
 

Sylvie Germain, La chanson des Mal-Aimants.

 

-----------------------------------------

Femmes, femmes, femmes...


Je me demande ce qu'aurait été ma vie plus tard si, enfant, je n'avais pas bénéficié de ces petites réceptions chez ma mère. C'est peut-être ce qui a fait que je n'ai jamais considéré les femmes comme mes ennemies, comme des territoires à conquérir, mais toujours comme des alliées et des amies - raison pour laquelle, je crois, elles m'ont toujours, elles aussi, montré de l'affection.

Je n'ai jamais rencontré ces furies dont on entend parler : elles ont sans doute trop à faire avec des hommes qui considèrent les femmes comme des forteresses qu'il leur faut prendre d'assaut, mettre à sac et laisser en ruines.

 

Toujours à propos de mes tendres penchants - pour les femmes en particulier -, force est de conclure que mon bonheur parfait lors des thés hebdomadaires de ma mère dénotait chez moi un goût précoce et très marqué pour le sexe opposé. Un goût qui, manifestement, n'est pas étranger à ma bonne fortune auprès des femmes par la suite.

Mes souvenirs, je l'espère, seront une lecture instructive, mais ce n'est pas pour autant que les femmes auront plus d'attirance que vous n'en avez pour elles. Si au fond de vous-mêmes, vous les haïssez, si vous ne rêvez que de les humilier, si vous vous plaisez à leur imposer votre loi, vous aurez toute chance de recevoir la monnaie de votre pièce.

Elles ne vous désireront et ne vous aimeront que dans l'exacte mesure où vous les désirez et aimez vous-mêmes - et louée soit leur générosité.

 

Stephan Vizinczey, Eloge des femmes mûres.

Tic tac

Mars 2026
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30 31          
<< < > >>

Recherche

Profil

  • Chut !
  • Le blog de Chut !
  • Femme
  • 02/03/1903
  • plongeuse nomade
  • Expatriée en Asie, transhumante, blonde et sous-marine.

Flux et reflux

Syndication

  • Flux RSS des articles

Créer un Blog

Jeudi 26 novembre 4 26 /11 /Nov 01:11
Je m'en vais.
Demain au matin je saisirai mon sac pour traverser le couloir de mon appartement. M'arrêterai à la porte et, me détournant, embrasserai l'espace du regard, du mini-bar au canapé violet surplombé de ses chevaux sauvages accrochés un dimanche d'ennui. M'inclinerai et dirai "au revoir, maison" avant d'éteindre la lumière.
J'ai l'habitude un peu stupide de saluer, pièce par pièce, les lieux que je quitte. Ils ne sont pas pour moi que de simples habitations mais des personnes qui partagèrent une tranche de vie.

Mon petit cérémonial achevé, je claquerai la porte. Confierai le dernier double de mes clefs à Ether. Sa main triste dans la mienne tremblante mais persuadée d'être dans le juste, dans cet alignement intérieur si difficile à expliquer mais que je ressens au fond, comme des briques empilées trouvant enfin leur juste place.

Ces clefs, je ne les veux pas dans mon sac. Pour une raison pratique car je risquerais de les perdre. Mais comme souvent, la véritable raison est ailleurs : je refuse que leur métal m'alourdisse, sonne et pèse à mes chevilles comme un boulet.
Je m'en vais, rompant les ponts avec ma vie d'ici, bâtissant des passerelles vers un ailleurs. Et je me souviens de cette conversation de minuit avec Salomé où, accoudée sur un parapet parisien, en équilibre au-dessus de la Seine roulant en contrebas, je parlai de la vie comme d'un chaudron ou d'un patron de couturier, d'ingrédients qu'on y jette ou de pièces de tissu qu'on découpe.
À nous de mélanger les bons flacons, de sortir les ciseaux pour nous parer d'un habit de reine ou de pauvresse, nous tailler une vie à la (dé)mesure de nos rêves, une robe couleur du temps à la Peau d'âne.
Alors, quel besoin aurais-je de ce fichu trousseau de clefs ?

Mes attaches sont des fils invisibles, ténus et pourtant solides, me reliant à ceux que j'aime.
Dans mon cœur et non dans mon sac, symbolisées par une corde tendue et non trois bouts de métal froid. Mon appartement aura beau être vide de ma présence, il est ouvert à ceux j'aime.
Je le leur ai d'ailleurs dit un par un :
"Si vous avez besoin d'un pied-à-terre, venez ici. Restez-y, allez, passez, partez. Vous n'avez ni compte à me rendre ni permission à me demander. Je n'aime pas les lieux morts et celui-là, vous le ferez vivre."
Le problème, j'en ai conscience, est sûrement mes affaires. Difficile de se sentir chez soi chez moi, tant elles débordent des tiroirs, ornent les murs, les recoins, saturent l'espace de mes périples, mes emplettes, mes souvenirs.

À mon retour d'un long voyage, nous en plaisantâmes avec Ether :
- Ces chouettes, me dit-elle en désignant un couple en carton-pâte perché sur le frigo, cinq mois que je les vois... À la longue, je ne peux plus les encadrer.
Je m'étonnai qu'elle ne les ait pas fourrées dans un placard.
- Ben... répondit-elle, même pas pensé.
Investir l'espace de quelqu'un, c'est aussi le pousser pour se ménager de la place, le remiser dans la commode pour s'autoriser à vivre pleinement en dehors de son ombre. Ether, trop respectueuse de moi, n'a pas osé. Mais de ce respect sourcilleux jamais je ne la blâmerai : attentive au bien d'autrui, elle le préserve comme le sien propre, attentive au moindre détail, au moindre objet.

Et là, je souris en songeant à ces oignons tout secs de l'appartement qu'elle vient de quitter, à cette bouteille de rhum agonisante sous le bar, à cette bougie cassée dans la chambre.
- Tu ne les jettes pas ? demandai-je.
- Nan, c'est pas les miens. Je pars en laissant tout en l'état.
Oui, je sais, ma belle, je confonds, car voilà encore un autre sujet. Un qui touche au sans-gêne des propriétaires et hypothétiques acheteurs qui défèquent dans vos toilettes sans tirer la chasse.

Mais si j'apprécie les musées, je déteste les mausolées.
Qu'un ami s'arrose de "ma" douche après une partie de bonne baise, j'applaudis. Qu'il se régale dans "mes" assiettes, se cuite dans "mes" verres, pioche au hasard un bouquin de "mon" encombrante bibliothèque, s'en délecte sous "ma" couette, le trouve génial à pâlir ou nul à vomir, je suis pour. Bon... S'il s'agit des Liaisons dangereuses, un de mes livres de chevet, chef-d'œuvre absolu à mes yeux, je ferai certainement la grimace.
Mais pourquoi pas,
après tout? Mes amis ont  le droit de trouver Laclos chiant comme la pluie.

Pour moi qui ai vécu entourée de tant d'affaires en reflets du présent ou témoins du passé, ce départ a quelque chose de vertigineux, presque des allures de saut dans le vide si je n'avais déjà planté quelques jalons.
Parachutiste la fille ?
Oui, mais pas kamikaze.

N'empêche que ça me fait bizarre de ne partir qu'avec un sac
. Une enveloppe de matière postée dans le couloir en mise en abyme, maison dans la maison que je remplis au fur et à mesure, presque au hasard de ce qui me tombe sous la main et ne veux pas oublier : un fond de teint pour ma future peau bronzée, des radios cardiaques, des lentilles de contact et des préservatifs, le masque de plongée offert par Salomé.
Sac en raccourci de moi où se côtoie le futile, le médical, le passionnel. Tous les plans, tous les pans de mon existence juxtaposés en vingt kilos.
Vingt kilos, le poids de ma nouvelle vie.

"Nous vivons dans l'oubli de nos métamorphoses
Le jour est paresseux mais la nuit est active
Un bol d'air à midi la nuit le filtre et l'use
La nuit ne laisse pas de poussière sur nous"
...
Encore les mots d'Éluard qui me viennent, superposés à ceux d'Ether :
"Quel chemin parcouru en quelques mois. Tu te rends compte ?"
Peut-être que non. Ou oui, tant il est des mesures difficiles à estimer. Ce que je sais, c'est que j'avance sur ma route en me dépouillant en chemin de mes peaux inutiles. Que je parviens à une épure qui la rend difficile à exprimer.
Ce départ est au cœur de moi, une nécessité en suite logique d'une gestation plusieurs fois avortée.
Si je peine à parler de ceux qui restent, qu'ils sachent qu'ils sont là, tout près, essentiels à la femme que je suis. Et nul besoin de trousseau de clefs pour leur ouvrir cette porte.
Par Chut ! - Publié dans : Au jour le jour
Ecrire un commentaire - Voir les 7 commentaires
Mardi 24 novembre 2 24 /11 /Nov 00:25
Quand j'entre, l'odeur, toujours. Âcre et rance, lourde de merde et d'urine. Un remugle de mort qui donne envie aux vivants de vomir. Comme toujours, les stores sont à demi tirés, les couloirs propres, les chambres aussi.
J'avance.

Dans la salle commune, je les vois, disposées en rond autour de la grande table, comme pour un colloque. C'est dimanche mais le jour importe peu. Chaque après-midi se tient cette réunion de fantômes
immobiles, de corps cassés sur leur fauteuil, d'esprits brisés battant la campagne ou spiralant à vide.
Les pensionnaires sont là sans l'être, là parce qu'on les a roulées ici.

Certaines ont les paupières fermées. Elle semblent dormir et pourtant, non. Aucun sommeil ne les berce. C'est leur hébétude, tendue sur elles comme un drap, qui les retient prisonnières.
D'autres ont les yeux ouverts, mais elles ne regardent rien hormis le mur blanc. Ses fissures, elles doivent à présent les connaître par cœur. Les retrouver jour après jour comme de vieilles amies d'errance. Abîmé le mur, déglinguées les mamies.

Elles sont dix. Dix qui ne parlent pas. Une musique de bal musette, poussée à fond les baffles, emplit le silence. L'air entraînant de l'accordéon résonne en une ultime
  cruauté.
Ses accords doivent leur parler de ces soirées d'insouciance, loin, si loin dans le temps, alors que jeunes filles, elles virevoltaient au bras d'un cavalier.
Ils doivent leur évoquer les dancings, le vent piquant qui rosissait leurs joues, l'odeur des herbes foulées, des braises dans la cheminée. Toutes ces odeurs de leur jeunesse alors qu'elles sont maintenant grabataires. 

Parmi elles, une dame au visage taillé au couteau, r
ides obliques et regard fier. Emmitouflée dans un plaid noir, elle ressemble à une veuve corse couvant une colère impossible à dire. Son visage fermé affirme qu'elle ignore ce qu'elle fiche ici. Qu'on a dû l'y traîner par erreur ou l'y abandonner par traîtrise. Murée en elle-même comme dans une tombe, elle paraît mépriser ces murs, cette maison et ses pensionnaires.

Une autre encore, si barbue qu'on dirait un homme. Parfois elle s'anime pour se tourner vers sa voisine. Pliée à angle droit sur son fauteuil, le cou avachi sur le sternum, celle-ci a posé ses bras sur la table. Pas au hasard mais selon un écartement précis dont elle seule connaît l'importance. Prenant appui sur ses mains, elle soulève ses os en un bond dérisoire. Attend dix secondes et recommence.
Et lentement le temps s'écoule.

Une autre, postée en bout de table, a un nez remarquable dont le volume lui mange le visage. On ne l'a pas peignée ce matin. À quoi bon ? Elle n'a presque plus de cheveux, juste des touffes semées sur son crâne blanc.
Mais une langue, oui, elle a.
"À boire !"
"Je veux pisser !"
"Bougez-moi d'ici !"

Ni merci ni s'il vous plaît, juste des ordres en aboiements.

Une autre erre d'une démarche mal assurée entre les fauteuils. Ses mèches pendent en touffes grasses, sa jupe est mal reboutonnée, son gilet constellé de taches. Désorientée, inquiète, elle a brusquement un hoquet.
"Laissez-moi partir...
supplie-t-elle. J'en ai assez, je n'en peux plus !"
Un sanglot la secoue. Elle a
quatre-vingt dix ans et l'impuissance d'une petite fille dévastée par un trop gros chagrin.
- Madame Foix, venez avec moi !
À l'appel de son nom, une pensionnaire lève le menton.
- C'est vous qui parlez, Madame Clotte ?
- Oui ! Venez avec moi, s'il vous plaît !
- Venir où ?

Madame Clotte s'arrête, indécise.
Où ? Elle ne sait pas.
Ailleurs, en tout cas, de l'autre côté de toutes ces portes verrouillées.

Madame Foix est accommodante. Elle déplie
péniblement sa carcasse d'oiseau frêle, s'agrippe à son déambulateur et esquisse quelques enjambées.
- Vous arrivez, à la fin ?! s'impatiente l'autre.
Madame Foix, n'aimant pas qu'on la commande de la sorte, lâche :
- Puisque vous êtes si pressée, venez donc me chercher ! Vous le savez bien, que je suis aveugle !
Les deux femmes ne sont séparées que de quelques mètres. Un quart d'heure durant, elles se tourneront autour,
abîmées, titubantes, en une partie de colin-maillard au ralenti.
Puis Madame Clotte oubliera qu'elle veut partir. Oubliera Madame Foix qui, elle, n'aura pas oublié.
- Mais où êtes-vous ? Mais où va-t-on, Madame Clotte ? la questionnera-t-elle sans la voir ni obtenir de réponse.
De guerre lasse, elle finira par se rasseoir.

Une autre a un air de chouette aux aguets, des iris verts grossis par ses lunettes. Voilà un quart d'heure qu'elle m'observe sans ciller.
Je lui souris. Elle a un mouvement de recul. Un rictus de terreur comme si j'étais capable de lui faire du mal, de traverser cette pièce pour la jeter à terre.
Soudain, j'ai conscience de ma force. Moi, je peux bondir de mon siège. Soulever à la fois un couteau et une assiette. Débloquer les freins d'un fauteuil et le pousser jusqu'au bout du couloir sans même être essoufflée.

Une autre, la chevelure en houppette blanche et frisée, a les yeux perpétuellement embués.
On dirait qu'elle ne cesse de pleurer des larmes qui refusent de couler. C'est la seule à prendre, de temps à autre pour tromper l'ennui, un des rares magazines posés sur la table.
Elle ne les lit pas, elle les feuillette comme un enfant qui regarderait des images.

Une autre est couchée de biais sur son fauteuil. Menu pantin désarticulé à la tête pendant sur l'épaule, le menton traversé d'un filet de bave.
Pas un de ses muscles ne bouge ni ne tressaille. Sa peau a la pâleur d'un suaire.
Je jurerais qu'elle est déjà morte.

Une autre, assise en retrait, touche ses lèvres. Puis le bord de la table. Puis ses lèvres. Puis le bord de la table. On croirait que, morte de faim, elle grappille des miettes invisibles.
Lorsque je lui tendrai un verre d'eau, elle le boira cul sec. Le reposera. Le reportera à ses lèvres.
Elle me fait penser aux
chevaux d'écurie atteints du tic de l'ours. Agonisant d'ennui, ils balancent toute la journée leur encolure de gauche à droite puis de droite à gauche.

Il reste une pensionnaire. La dernière. Celle que je suis venue voir.
Ma grand-mère.


Dans le train, j'ai écouté les trois volets de l'émission de Daniel Mermet, Là-bas si j'y suis.
Son titre, c'est
Les Vieux.
Son sujet, les maltraitances infligées aux personnes âgées en maisons de retraite.

Une fois arrivée, j'ai écouté cette chanson.
Par Chut ! - Publié dans : Elles...
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 17 novembre 2 17 /11 /Nov 12:56
Cet ordinateur en panne, je l'avais rapporté au magasin. Andrea m'accompagnait.
Aujourd'hui - soit pile neuf mois plus tard, le temps d'une grossesse et de mille tracasseries -, ma bécane était enfin prête.

L'aller et le retour au magasin furent un empilement de péripéties. Micro-événements sans autre intérêt que de me faire passer, à vingt heures sonnées, la porte du supermarché en bas de ma rue, l'ordinateur fourré dans mon sac.
Je pris un panier pour virevolter entre les allées.
Soudain, me détournant, je le vis. Toujours aussi grand et sculptural, peau d'ébène et dreadlocks entremêlées en serpents sur sa veste.
Andrea.

Hypnotisé par les grands congélateurs, tête baissée et regard dérobé, il allait d'un pas lent. Posture de l'homme moderne qui, n'ayant plus à chasser pour ramener sa pitance, se fournit au rayon du tout prêt.
Son attitude détachée affirmait qu'il ne m'avait pas aperçue, mais moi, sans l'ombre d'un doute, je savais : de nous deux, c'était lui qui m'avait vue le premier.
Andrea n'ayant jamais su feindre, je le lisais comme un livre écartelé. Sa démarche hésitante n'avait rien du consommateur indécis mais tout du garçonnet effrayé, effaré ou puni.
Je souris en songeant aux boucles qui se referment. Andrea en était une.

Il y a un an, nous nous aimâmes follement entre transes et douleur, reniements et promesses. Il avait une femme dans sa vie, une décennie de couple au compteur et moi en caillou dans la chaussure. Un tranchant qui lui déchirait le cœur, silex ou plutôt caillasse explosant le pare-brise de ses assurances, assiégeant de tous côtés le rempart de sa relation confortable.
"Je t'aime, je t'aime, je t'aime...", m'écrivait-il chaque jour quand il ne me le hurlait pas, son sexe-baobab fiché dans le mien.
Mais que faisait-il de cet amour, hormis s'en enivrer pour mieux crever de soif ?
Rien.

Il y a neuf mois, je partis pour un voyage que je pressentais initiatique. Cinq mois à sillonner les routes pour faire le tour de moi et me colleter à mes démons, m'emplir et m'épurer entre rencontres et solitude.
Je plongeai dans les mers chaudes comme en moi-même, remontai pour crever la surface dans une bulle d'évidence : l'Europe était usée comme ma vie. Ma place n'était plus là, sur ce vieux continent de pesanteur et de peines, mais ici, sous ce soleil étincelant et ces déluges de mousson.
J'avais été pour Andrea sa fenêtre sur un ailleurs. En m'obturant je fus sa meurtrière.

Depuis une terrasse de Singapour je le congédiai de quelques mots.
Il m'accusa d'être injustement dure, sans comprendre qu'il était simplement trop tard.
Trop tard pour raccrocher les wagons d'une histoire qui avait déjà déraillé. Trop tard pour comprendre mes métamorphoses loin de lui, immergée dans un monde où il n'était pas. Trop tard pour m'offrir son amour alors qu'il m'avait humiliée, outrepassant mes limites pour rejoindre ce qu'un jour je couchai ici sur mon refus du pardon :
"C'est finalement s'accorder le droit d'être soi-même, détaché des faux-semblants d'une générosité inaccessible. Soi-même, avec une grandeur d'âme à capacité limitée et une souffrance toujours vivace."
Vulgaire comme je sais l'être, j'écrivis alors à Ether :
"Andrea a une grosse bite mais pas de couilles."
Et je fêtai ma rupture dans une chambre d'hôtel avec un Espagnol.

Je le savais néanmoins : les ruptures brutales laissent un amer goût d'inachevé. On a beau être persuadés qu'il s'agit du bon choix vu qu'il n'y en a pas d'autre, la violence qui nous a permis de sauver notre peau finit par nous acculer. Nous remonter dans la gorge comme un combat trop vite expédié, boxer ivre de sa force knock-outant son adversaire mais continuant à le meurtrir, dans le vide puisqu'il n'est plus debout mais sonné au tapis, implorant notre clémence.

Pour bien rompre, je crois maintenant qu'il faut poser les mots, boucler la boucle d'un amour disparu en protocole décompassionnel verbalisé tel un constat d'accident.
Et je repense aux pleurs de Salomé, après plus de quatre ans d'une histoire qu'elle choisit de finir :
"Je ne le reprendrai pas mais souhaite qu'il me rappelle. Une fois, une seule pour s'excuser, terminer proprement ce qui fut nous. Il me le doit."

Encore plus aujourd'hui qu'hier, je crois non à la justice mais à la justesse, à ce qui commence et s'achève comme une boucle revenant à son point initial au terme d'un long parcours :
"Toi, moi, deux étrangers. Laisse-moi m'envoler comme je te laisse voguer sur des chemins qui ne sont plus les miens."
Tandis qu'appuyée sur un congélateur, je détaillais mes projets à Andrea, lui parlais de voyages, de
plongée, de tatouage, j'eus la sensation très nette d'avoir intercalé plus d'une vie entre la nôtre. Et lorsque je lançai "as-tu le temps pour un café ?" et qu'il me répondit en regardant son téléphone "non, je dois aller au sport", je me fendis d'un sourire.
Il mentait.

Oui, il était bien parti en Chine et sculptait désormais à plein temps. Oui, il préparait bien une expo à Londres. Oui, à tout cela, mais pas à son bonheur retranché derrière son rempart, le rempart d'elle projeté sur lui comme une ombre vorace, exigeante d'un amour qu'elle confondait avec sa présence.
"Si tu savais, pensai-je, toutes ces nuits où il dormait à tes côtés en rêvant de mon lit... Tu n'aurais pas voulu le reprendre à moins de te nier. Mais peut-être préférais-tu te nier pour l'avoir..."
- Tu es toujours avec elle ?
, questionnai-je d'un ton qui valait affirmation.
- Oui, je suis revenu après l'avoir quittée.

Je souris encore, triste de ce gâchis et de ses yeux humides qui me dévisageaient, me dépouillaient de mon mascara, ma robe et mes collants, me fouillaient et me bouffaient jusqu'à la moelle, me hurlaient qu'il me trouvait belle et m'aimait encore, d'un amour impuissant de prisonnier chérissant une femme trop libre.
- Appelle-moi, j'en ai tellement envie, glissa-t-il alors nous passions en caisse.
Envie pour besoin, encore un mot subtilisé à un autre de peur de se retrouver à poil.

Je souris une énième fois. Composai le code de ma carte bleue en métaphore d'une histoire : chacun paye son dû, il reste et je pars.
Rappellerai-je Andrea ? Je ne crois pas.
Sûrement ce soir nous sommes-nous tout dit à demi-mot.

Si j'étais mauvaise, il me serait facile de foutre le boxon dans sa vie, de détruire son château de cartes patiemment construit, fût-il à la mauvaise adresse. Mais envers lui je n'ai ni rancœur ni désir de revanche.
Remontant ma rue chargée de courses, l'ordinateur coincé sous l'épaule, j'allumai mon I-Pod en le sommant de me servir la chanson de circonstance.
Ce fut celle-ci.
J'aurais été incapable de mieux dire.


Merci à l'homme de la chambre 12, sans qui rien de cela n'eût été possible.
Cet ordinateur réparé, je le lui dois.
Et qu'on ne me parle plus de hasard. :)

Par Chut ! - Publié dans : Andrea d'ébène
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires
Jeudi 12 novembre 4 12 /11 /Nov 00:08
Lui, c'est un homme. Un qui a dû garder la rêverie de l'enfance et les doigts courant sur la vitre, de l'autre côté de la pluie, pour suivre le trajet des gouttes.
Un homme aux rêves d'enfant et un enfant aux rêves d'homme. Un dont les songes le retranchent des vivants dans un espace ouaté, sa bulle sur laquelle ricoche le fracas du monde.
Silence et tout s'apaise, tout se dilue, tout glisse.

Lui ne doit se mettre au lit que contraint ou épuisé. À peine deux heures du mat', c'est encore tôt. Mais demain dès potron minet, quand on est homme, on se lève.
Volets entrouverts, étendu sous un souffle de vent, il fixe le plafond. Se persuade que sa vie ressemble à ces fissures en creux et bosses, à cet émiettement lent de peinture, à ces pointes de moisi dans les coins. Se promet de bientôt retrousser ses manches, sortir le rouleau pour tout passer au blanc.
Pas blanc cassé mais blanc pur, la teinte des nouveaux commencements.

Lui est de la race inapaisée des guetteurs, des veilleurs, des croqueurs d'aube. Du clan des bœufs entre potes, des 'Round midnight aux notes étirées de saxo, tragiques et pures, s'élevant
dans la fumée des cigarettes en déchirants solos de Miles.
De la tribu des voix cassées à la Tom Waits, Tom attend et gronde, murmure, mélope sur les accords nostalgiques du piano, le mégot aux lèvres.
Jazz'n clopes comme d'autres sont rock'n roll.

Et ces nuits, toutes ces nuits qu'il a dû dépenser en balades sur les quais et froissements interlopes, tête enfouie entre les draps ou les jambes d'une courtisane. Pas séducteur mais séduisant, il sait sans savoir ou plutôt sans se l'avouer, tout en en restant surpris : oui, il plaît aux femmes.
De belles et jeunes il aime d'ailleurs s'entourer, comme d'une compagnie nécessaire dans un monde de brutes.
Quelques grammes de chair fine battant sous ses mains, quelques poussières de mots lui apaisant l'âme, crochets aussi dérisoires qu'indispensables pour affronter le jour qui se lève.
Des femmes il sait les contradictions et la délicatesse. Elles reconnaissent les siennes, retenues, souvent taciturnes mais toujours bienveillantes. Médire, il ne connaît pas et ça le gêne comme une impudeur. Bien dire, en revanche, il sait. Presque d'instinct, peut-être grâce à cette habitude d'évitement, cette prudence qui lui fait fuir la confrontation.
Les femmes, il leur rend hommage et elles le lui rendent bien. Dans leur bouche, il est formidable.
Formidable. Le compliment le flatte et l'embarrasse à la fois. Il est trop gros pour être accepté en bloc, et pourtant...

Il n'est cependant pas le genre d'homme sur lequel on se retourne en pleine rue. Pas celui qu'on remarque dans une tablée. Il a le retrait timide assis de biais, gauche d'un corps que comme l'espace, il n'habite pas vraiment.
Présent-absent, il bouge avec ou dedans, à la périphérie, rarement au centre. Et à cause de tous ces mots qui refusent de sortir, il se tait.
Le silence est son allié, le silence est son ennemi.
Il s'assoit sur le non-dit en chaise confortable jusqu'au moment où elle se hérisse de clous. Mais faute de les arracher un à un, il les laisse érafler, penaud des blessures qu'ils infligent.
Le silence est son mur à abattre, sa barrière qu'il laisse trop souvent l'enfermer. Il voudrait en sortir mais voilà : il a perdu la clé.

Bien avant que je n'écrive son portrait, trois mots s'étaient imposés : porosité du bois.
D'abord à cause de Féminité du bois, ce parfum japonais que j'aime sur mon cou en prélude au sommeil et dont, paraît-il, chaque fragrance est unique.

Ensuite à cause de tout le reste. Lorsque je l'imagine, je vois le tronc fendu d'un bois tendre, prompt à marquer, loin de ces ébènes brillants de cailloux.
Je vois un dégradé d'ocres s'étendant du marron-noir au jaune poudré, un réseau en labyrinthe de veines, d'encoches, de sillons, de nœuds.

Je vois la pluie qui le caresse et le noie. Ses rigoles qui se frayent un chemin entre les bosselures, se coulent dans les creux, débordent des pleins.
L'eau obstinée et patiente qui le lave et le délie, l'humecte et le nourrit avant de plonger dans le sol.

Et je le vois, lui, coincé entre terre et ciel, cheminant entre deux rives. Gamin à la fois effrayé et avide de vivre, suivant
du bout des doigts, de l'autre côté de la vitre, le trajet des gouttes. Homme qui du futile à l'essentiel me touche et résonne en moi comme un tambour, parfois jusqu'au vertige, à la reconnaissance aux deux sens du terme : alter ego et gratitude.
Lui fait partie de ceux auxquels j'ai envie de chuchoter alors que je m'en vais :
- Mais où étais-tu pendant tout ce temps ?
Ailleurs est la réponse. C'est ainsi et sûrement très bien. À chacun sa trajectoire et ses pointillés, ses lignes de force, de faille et de fuite.

Alors à la question :
- Refait-on un jour sa vie ?
Je lui réponds :
- Non, on la continue. En mieux. J'ai confiance en toi.
Ce à quoi je n'ajouterai bien sûr pas, décence féminine oblige :
- Si tu me donnes tort, je traverse cette putain de planète pour te botter le cul.


À toi, en espérant ne pas t'avoir trahi.
Par Chut ! - Publié dans : Eux
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Mercredi 11 novembre 3 11 /11 /Nov 20:24

Je suis assise toute raide sur sa méridienne. Mes vêtements soudain trop petits me serrent. La faute à cette boule qui grossit dans mon ventre et ma gorge.
J'avale. Elle diminue à peine.
Pour la cracher, il faut que je parle.

J'observe mes genoux. Ils saillent sous les collants. Je repense à une colonie de vacances où mon amoureux me préféra une copine aux jambes lardées de cicatrices.
L'image file, chassée par les rotules de Cécile, la petite amie du frère de celui que j'aimais. Deux parfaites saillies d'os sur des gambettes de faon.

L'image file encore. C'est l'été. Je descends en petite robe une rue à pic. Marchant face à moi, le fiancé de Véro.
Il lui dira plus tard, par naïveté ou goujaterie, qu'il préfère mes jambes aux siennes.

Elle me le répètera. J'arguerai, surprise, de la pente faussant les proportions car, non, vraiment, je ne comprends pas.
Véro a des jambes de mannequin moins six centimètres.

L'image file une fois de plus. C'est l'hiver, je suis sous la couette d'un amoureux. Nous venons de dépasser la vingtaine et jouons au jeu des questions stupides.
La mienne est :
- Qu'as-tu remarqué en premier chez moi ?
Il réfléchit. Preuve qu'il va mentir lorsqu'il affirme :
- Tes jambes.
Je glousse. Il se reprend aussitôt :
- Tes yeux, en vérité. Mais tes jambes... C'était moins banal.

Si je ne stoppe pas maintenant le défilé des images, je ne parlerai jamais à mon homme. Faut dire que, gênée, je suis la championne des pensées futiles en bouclier, de celles qui m'emmènent ailleurs, loin d'un possible conflit.
Mais en dépit de mon embarras, il faut vraiment que je parle.

 Obligation morale à laquelle personne ne me contraint, sinon moi-même.
Cet
aveu, j'estime que je le lui dois : j'ai commencé une relation avec lui. Il a le droit de savoir où il met les pieds ou de quoi il veut les retirer.

Ni mensonges ni non-dits, je ne l'éclabousserai pas dans le dos mais jouerai cartes sur la table, quitte à perdre la partie.


Pour gagner quelques secondes, j'étends mes bottes, les frotte l'une contre l'autre. Leur crissement me rassure, écho de ma voix qui, faussement posée, articule que je suis dominatrice.

Que j'aime ça ou mieux (pire ?) en aie besoin.

Et que je songe à me faire payer.
Je ne dis pas "à faire la pute".

Le sens a beau être le même, les mots ont leur importance. Les mots mais aussi les pratiques, du moins aux yeux de certains.


Autant le préciser de suite. Entre mes soumis et moi, il n'y aurait pas de rapport sexuel.

Je suis la Maîtresse et non l'amante, l'impitoyable Dame et non l'escorte qu'on effeuille.
D'ailleurs, je resterai habillée.
D'ailleurs, on ne me touchera pas, sauf si je l'autorise.
E
n échange des billets, ce n'est ni de la douceur ni de la baise que je propose, mais de l'humiliation et des coups. De langue sur mes bottes et de cravache sur des fesses tendues.

Cependant, lui expliquai-je, l'échange n'était pas que marchand. Il s'agit d'une prestation tarifée où se monnayent mon apparence et mon savoir-faire, certes.

Mais pas que.
J'offre aussi, avant tout, mon implication totale dans ce moment, une intimité sans jugement, un partage fantasmatique et sexuel.
Partant de là, qu'il y ait ou non consommation relève presque du détail. Pour certains hommes, ce détail-là fait néanmoins toute la différence.
J'ajoutai que si l'argent comptait, ce qui m'attirait était avant tout la transgression, le franchissement d'une limite, le renversement d'un tabou.
Le cul gratuit, je connaissais. Le cul payant, pas encore. Et faire ce que j'aime en étant payée, grassement même, ça m'excite.

Alors que je parlais, il gardait les yeux baissés et un silence qui sonnait comme une réprobation.
Je prévins son refus. Lui assurai que je le comprendrais très bien. Si bien que mon sac était déjà prêt. Prêt comme moi à sortir de son appartement.
Levant le regard pour une confrontation que je ne cherchais plus à éviter, il répondit :
- Je respecte. Si tu veux le faire, vas-y. Je ne t'en empêcherai pas. Ne te jugerai pas non plus.
Toute la pression retomba d'un coup.
La méridienne m'apparut soudain très confortable, mes vêtements à la bonne taille.

Tentation venalité3Mais cet homme-là ne fit pas qu'accepter. Il me proposa une offre qui m'étourdit : son aide.
Mes pratiques, rapports, tractations avec mes futurs clients ne l'inquiétaient pas.

Ma sécurité, si.

Vendre ses fesses ou son fouet, c'est risqué. L'activité attire les violents, les détraqués, les pervers.

Ceux qui s'en payent une bonne tranche et reprennent l'argent par la force.

Ceux qui déversent leur haine des femmes et leur brutalité sur "les putes".

Ceux qui, sous prétexte de payer, s'autorisent l'irrespect et les insultes.
Le client a beau être roi, il n'a pas tous les droits.

Je refusai. S'il m'aidait, il deviendrait au regard de la loi mon proxénète.
Si j'envisageais de me prostituer, je ne voulais surtout pas lui causer d'ennuis.

Je n'ai finalement pas franchi le pas. Mais j'y repense souvent quand mes finances flanchent.
Monnayer du plaisir, pourquoi pas ?
À l'époque, l'argent n'était pas ma principale motivation. Maintenant, il pourrait en être une... parmi d'autres.

Par Chut ! - Publié dans : Bribes perso
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
 
Créer un blog sexy sur Erog la plateforme des blogs sexe - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés