Présentation

Paroles de lecteurs

Images Aléatoires

  • Devant-sa-feuille.png
  • Sourire.png
  • Amarapura-Soir.png
  • Vendeuse-de-cartes-3.png
  • Femme-en-orange2.png
  • Penseur

En lisant en écrivant

De la relativité de l'amour

 

/David a laissé/ un Post It où il y avait mes numéros de téléphone et une citation :

La littérature nous prouve tous les jours que la vie ne suffit pas.

Ou le contraire ?

J'ai bu un mauvais Nescafé dans son jardin de curé, les coudes sur une table en plastique blanc de camping ; c'est difficile de boire quand on ne peut cesser de soupirer.

Au sortir d'une nuit d'amour comme celle-là - et, malgré mon passé fastueux, des nuits comme celle qui venait de s'écouler je n'en avais pas tellement eu -, on a la sensation de ne plus être maître de soi, de ses lèvres, de ses mains, jusqu'à la respiration qui semble ne plus vous appartenir.

On s'est tellement mêlés, on a si prodigieusement été l'un l'outil du plaisir de l'autre, que reprendre son corps en main semble insensé.

 

Les premiers mots qui suivirent la nuit où on est non seulement tombés amoureux, mais littéralement tombés l'un dans l'autre, ont une singulière saveur de vérité. Plus qu'on ne le voudrait, on se découvre, à l'autre comme à soi.

Ils restent, ces mots-là, comme un écho qui rend tout le reste indécent.

/David/ me dit qu'il m'avait attendue ; il savait que je lui reviendrais, car j'étais faite pour lui de toute éternité ; moi seule pouvait le guérir de sa fracture profonde, de son mal de vivre ; il me dit que j'étais la femme qu'il avait le plus baisée dans sa vie, tout seul ou aux côtés d'autres.

Il me dit que son âme était à moi et qu'elle m'appartenait depuis toujours.


J'étais comme un enfant pauvre qui hérite de la fortune de Rockfeller.

En même temps, je ne pouvais pas, je ne voulais pas le croire. Ç'aurait voulu dire que je trahissais ce que j'étais, ce en quoi je croyais : que rien n'est éternel, qu'on est profondément et définitivement seuls ; et cela, au fond, me convenait parfaitement.

D'ailleurs, tout ce que j'avais vécu me le confirmait.

Mes meilleurs moments sont ceux que je passe en tête-à-tête avec moi-même, à me balader sur la berge d'un fleuve, à écouter le vent dans les feuilles des peupliers. Ou un livre à la main, étendue dans l'herbe. À écouter La Passion seon Saint Matthieu, à parler à un chat, à dormir dans un grand lit vide et un peu froid...

La présence d'un homme a toujours masqué, d'une certaine manière, mon bonheur. Je n'ai d'yeux que pour lui, alors que le reste du monde m'a toujours semblé plus intéressant que l'amour.

Il y a une vieille dame qui habite au fond de moi, une vieille dame agacée par tous ces frottements, toutes ces scènes, par les baisers et les larmes. Elle a les yeux clairs, la peau propre et sèche, et n'aspire qu'au calme pensif d'un matin d'hiver ; le reste, ça la laisse sceptique et un peu navrée.


Simonetta Greggio, Plus chaud que braise extrait du recueil de nouvelles L'Odeur du figuier.


 -----------------------------------------------    

Être d'eau

 

Je bénis l'inventeur des fiançailles. La vie est jalonnée d'épreuves solides comme la pierre ; une mécanique des fluides permet d'y circuler quand même.

Il y a des créatures incapables de comportements granitiques et qui, pour avancer, ne peuvent que se faufiler, s'infiltrer, contourner. Quand on leur demande si oui ou non elles veulent épouser untel, elles suggèrent des fiançailles, noces liquides. Les patriarches pierreux voient en elles des traîtresses ou des menteuses, alors qu'elles sont sincères à la manière de l'eau.

Si je suis eau, quel sens cela a-t-il de dire "oui, je vais t'épouser" ?

Là serait le mensonge. On ne retient pas l'eau. Oui, je t'irriguerai, je te prodiguerai ma tendresse, je te rafraîchirai, j'apaiserai ta soif, mais sais-je ce que sera le cours de mon fleuve ? Tu ne te baigneras jamais deux fois dans la même fiancée.

 

Ces êtres fluides s'attirent le mépris des foules, quand leurs attitudes ondoyantes ont permis d'éviter tant de conflits. Les grands blocs de pierre vertueux, sur lesquels personne ne tarit d'éloges, sont à l'origine de toutes les guerres.

Certes, avec Rinri, il n'était pas question de politique internationale, mais il m'a fallu affronter un choix entre deux risques énormes.

L'un s'appelait "oui", qui a pour synonyme éternité, solidité, stabilité et d'autres mots qui gèlent l'eau d'effroi.

L'autre s'appelait "non", qui se traduit par la déchirure, le désespoir, et moi qui croyais que tu m'aimais, disparais de ma vue, tu semblais pourtant si heureuse quand, et autres paroles qui font bouillir l'eau d'indignation, car elles sont injustes et barbares.

 

Quel soulagement d'avoir trouvé la solution des fiançailles ! C'était une réponse liquide en ceci qu'elle ne résolvait rien et remettait le problème à plus tard.

Mais gagner du temps est la grande affaire de la vie.

 

Amélie Nothomb, Ni d'Ève ni d'Adam.


 -----------------------------------------------    

Bonheur

Un seul bonheur, tout d'une pièce, terrestre et céleste à la fois, temporel et éternel d'un tenant : le bonheur d'être au monde, en ce monde-ci, de l'habiter pleinement et de l'aimer tout en le reconnaissant inachevé, traversé d'obscures turbulences, troué de manque, d'attente, meurtri, raviné par d'incessantes coulées de larmes, de sueur et de sang, mais aussi irrigué par une inépuisable énergie, travaillé de l'intérieur par un souffle à la fraîcheur et à la clarté d'autore - caressé par un chant, un sourire.

Le bonheur imparti à Bernadette, comme à tous les hommes et femmes de sa trempe, consistait à avoir reçu un don de claire-voyance, de claire-audience qui lui permettait de percevoir l'invisible diffus dans le visible, la lumière respirant même au plus épais des ténèbres, un sourire radieux se profilant à l'horizon du vide, affleurant jusque dans les eaux glacées du néant.

Le don d'une autre sensibilité, d'une intelligence insolite, et d'une patience sans garde ni mesure.

Le don d'une humilité lumineuse - clef de verre, de vent ouvrant sur l'inconnu, sur l'insoupçonné, sur un émerveillement infini.

 
 

Sylvie Germain, La chanson des Mal-Aimants.

 

-----------------------------------------

Femmes, femmes, femmes...


Je me demande ce qu'aurait été ma vie plus tard si, enfant, je n'avais pas bénéficié de ces petites réceptions chez ma mère. C'est peut-être ce qui a fait que je n'ai jamais considéré les femmes comme mes ennemies, comme des territoires à conquérir, mais toujours comme des alliées et des amies - raison pour laquelle, je crois, elles m'ont toujours, elles aussi, montré de l'affection.

Je n'ai jamais rencontré ces furies dont on entend parler : elles ont sans doute trop à faire avec des hommes qui considèrent les femmes comme des forteresses qu'il leur faut prendre d'assaut, mettre à sac et laisser en ruines.

 

Toujours à propos de mes tendres penchants - pour les femmes en particulier -, force est de conclure que mon bonheur parfait lors des thés hebdomadaires de ma mère dénotait chez moi un goût précoce et très marqué pour le sexe opposé. Un goût qui, manifestement, n'est pas étranger à ma bonne fortune auprès des femmes par la suite.

Mes souvenirs, je l'espère, seront une lecture instructive, mais ce n'est pas pour autant que les femmes auront plus d'attirance que vous n'en avez pour elles. Si au fond de vous-mêmes, vous les haïssez, si vous ne rêvez que de les humilier, si vous vous plaisez à leur imposer votre loi, vous aurez toute chance de recevoir la monnaie de votre pièce.

Elles ne vous désireront et ne vous aimeront que dans l'exacte mesure où vous les désirez et aimez vous-mêmes - et louée soit leur générosité.

 

Stephan Vizinczey, Eloge des femmes mûres.

Tic tac

Mars 2026
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30 31          
<< < > >>

Recherche

Profil

  • Chut !
  • Le blog de Chut !
  • Femme
  • 02/03/1903
  • plongeuse nomade
  • Expatriée en Asie, transhumante, blonde et sous-marine.

Flux et reflux

Syndication

  • Flux RSS des articles

Créer un Blog

Samedi 22 août 6 22 /08 /Août 18:31

Le matin, je me dis souvent que ce n'est pas possible. Que jamais je n'arriverai à m'extirper de ce lit ni à chasser toute la fatigue de mes yeux. Mon corps est lourd de trop peu de sommeil ou de rêves interrompus, mes muscles tendus en cordes d'arc.
Je me lève cependant et, nouée comme un vieil arbre, je gémis de m'étirer.

Pas le temps d'avaler un café. Quant à prendre une douche, à quoi bon ? Je serai bientôt trempée de sel.
J'avance, hésitante, empoigne au hasard un maillot, une jupe, un tee-shirt. Parfois je mets l'un ou l'autre à l'envers. Mais parfois seulement, tant j'aime à être présentable.
Il paraît qu'en France, les femmes sont élégantes et les hommes romantiques. Nourrissant quelques doutes sur ce dernier point, je défends au moins la réputation de mon pays sur le premier. Et je souris en repensant à Augustino, cet Argentin qui fut mon amant lorsque nous apprîmes à plonger.

La journée, nous jouions les étrangers sur le bateau. Personne n'aurait pu deviner ce qui nous unissait lui et moi au soir tombé, lorsque je toquais, demi nue, à la porte de son bungalow. Il l'ouvrait et s'effaçait pour me laisser passer.
A peine étais-je entrée qu'il mettait de la musique spiralant en tourbillons d'écume dans l'air brûlant, susurrant les paroles à mon oreille. Ses lèvres et la bossa nova me parlaient de pays inconnus, d'amants magnifiques, d'âmes redorées au soleil, de chaleur, de vie éclatante et de mort flamboyante.
Debout aux confins du lit, je me déshabillais d'un seul geste, plantais le drapeau de ma chemise sur le drap replié, me dressais dans l'obscurité telle la figure de proue d'un navire en perdition.
Depuis le rivage du lit il m'offrait sa main. J'y déposai la mienne et la corde de son bras me hâlait pour que nous roulions, ensemble enlacés, sur cette nouvelle terre.
Ces quelques nuits partagées m'apprirent que l'espagnol était la plus sensuelle des langues. Tantôt ronde comme un sein ou abrupt comme un os, tressée de petits raclements à fond de gorge et de r roulant en pointe contre les dents. Quand il commençait à parler, j'enfonçais ma langue dans sa bouche, non pour le faire taire mais pour lui voler un peu de sa magie.

Ces quelques nuits m'apprirent aussi que le sexe, le bon sexe de la bonne baise, se mariait divinement à la plongée. Sûrement parce que l'un comme l'autre, tranchant pour un éphémère instant nos racines terrestres, nous arrachent à nous-mêmes en une suspension.
Lui et moi appelions d'ailleurs ces nuits nos deep dives, nos plongées profondes.
Au milieu de celle qui précéda son départ, je lui dis que j'avais peur d'avoir, le lendemain, trente mètres d'eau au-dessus de la tête.
Une première fois, ça impressionne toujours.


Histoires d'O 2Caressant mes cheveux, il me répondit que je n'avais pas à m'inquiéter. Que ce serait juste comme d'habitude. Que ma crainte ne devait pas être enclose en un chiffre, parce qu'un chiffre n'avait en soi aucune importance.
Tandis que j'approuvais d'un timide hochement de tête, les lèvres pleines d'un "mais" à objecter, il me retourna afin de me pénétrer plus profondément.
Je jouis, très fort, en pensant à tous ces mètres liquides qui me recouvriraient et ne signifieraient rien. Rien hormis que je serais allée plus profond encore. Et que là se trouvait peut-être, au fond, le sens de ma vie.

Au matin, sur le bateau, l'instructeur me tendit son ardoise. Y figuraient dans des carrés les chiffres de 1 à 22, inscrits de façon aléatoire. Les pointer un par un me prit vingt secondes.
- Une fois en bas, tu seras plus lente. Ton cerveau répondra moins bien, tes réflexes s'émousseront. Tu souffriras peut-être même de "nitrogen narcosis" ou narcose à l'azote, plus connue sous le nom d'ivresse des profondeurs.
J'étais prévenue lorsque, accroupie par trente mètres de fond, je répétai l'exercice.
De un à huit, tout roula parfaitement.
À neuf, des pensées subreptices s'immiscèrent entre mes pupilles et mon masque. Un mot en français contre un en espagnol, un poisson aux nageoires trépidant au rythme frénétique d'une samba, une anémone en sexe étale épanouie sur un rocher...
À onze, je revis le visage d'Augustino, l'entendis me souffler qu'un chiffre n'avait aucune importance et restai bloquée, le doigt en l'air.
"On s'en fout du chiffre, d'accord. N'empêche... Il est où, ce putain de douze ?"
J'éclatai de rire dans une myriade de bulles. Des dizaines de bulles crachées par soudains à coups de mon détendeur, rebondissant sur ma tête en tapotements complices.
"Hé, hé, une crainte enclose en un chiffre... Douze comme bouse, ça rime, non ?"
Il y avait à mon avis de quoi franchement se tordre.

Je n'étais pourtant pas ivre. Enfin, je ne crois pas. Le propre de la narcose à l'azote étant de passer inaperçue pour celui qui l'éprouve, peut-être fus-je hors de moi sans même m'en apercevoir. À l'image de ces fous qui, persuadés de détenir la vérité, soliloquent en ivrognes sur un quai de métro.
Lorsque je crucifiai enfin le douze sur l'ardoise, le goût de l'air inspiré avait la sécheresse de la bouteille et celui de la victoire.
De douze à vingt-deux, l'enchaînement fut facile.
Tout compte fait, le compte en bas me prit deux fois le temps du compte en haut.

En remontant à la surface, je songeais à Augustino que je ne reverrais plus, mais qu'importait ?
Il m'avait laissé assez de chaleur pour les jours de grisaille et une certitude : un chiffre en soi ne signifie rien.
Le lendemain, je replongeai avec délices. Par trente mètres.

de façon aléatoire
Par Chut ! - Publié dans : En profondeur... passion plongée
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires
Mercredi 12 août 3 12 /08 /Août 03:28
Couteau ?
Affirmatif.
Kit de survie ?
Affirmatif.
Médicaments, compresses, seringues ?
Affirmatif.
Robe de plage et maillots de bain, chaussures de marche et espadrilles, chemises et débardeurs ?
Affirmatif.

Mon sac est à nouveau dans le couloir, rempli d'affaires indispensables ou futiles. Pour le charger à demi-bloc, une heure me suffit.
L'autre heure fut consacrée à un minutieux travail de photocopies : cette foule de papiers à transporter pour m'envoler, passer les frontières, me faire soigner, fouler à nouveau les mêmes sols, en aborder d'autres, plonger, conduire peut-être.

Le plus long fut de choisir les livres. Je rampai le long de mes longues bibliothèques, stoppant devant des romans, les feuilletant, les reposant.
Lors de mon dernier voyage, j'eus une intuition : Femmes qui courent avec les loups. Je l'emportai et j'eus raison.

Pour ce voyage-là, je donnerai dans la psychologie : Victime des autres, bourreau de soi-même et Le Courage d'être soi.
Tout un programme d'être de la Thaïlande à Bornéo, en passant probablement par les Philippines.
Oui, je sais... Là-bas, il y a des typhons.

Voilà. L'appartement est en ordre, la vaisselle lavée, les factures payées, je suis prête.
Prête à me glisser sous les draps et, après une trop courte nuit, sous ma maison-sac. À la larguer dans la première chambre d'hôtel. À la porter
en autarcie sur les chemins.
Elle est d'ailleurs si grande que, pliée en deux, je pourrais me réfugier dedans.

Cinq semaines à retailler la route. À repartir vers moi après ce si dur juillet qui me vit larve et amazone.
Dans un lieu, la maison d'Ethan, je suis attendue. Dans d'autres, je surgirai à l'improviste. Par exemple, le Gecko Bar ignore encore notre rendez-vous pour le petit-déjeuner.
Cinq semaines à vivre plus, mieux. À vivre, tout simplement, loin de ce Paris que j'adorais mais qui à présent m'étouffe.
Cinq semaines, cest long pour beaucoup,
rien pour moi. Et ce n'est surtout pas ce que j'avais prévu.
Malgré le destin qui s'est mêlé de changer mes plans, la direction est toujours : droit devant.
Par Chut ! - Publié dans : Au jour le jour
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Mercredi 12 août 3 12 /08 /Août 01:32
- Même pas cap' de le faire, me défia Jason.
- Si, rétorquai-je en avançant le menton, signe que j'avais été piquée.
Il leva les yeux au plafond, bras écartés, bouche ouverte. Posture convenue du communiant qu'
au catéchisme, baptêmes, messes et confesses sa famille l'avait souvent forcé à adopter.
Je lui demandais s'il communiait avec les étoiles en plein jour, et même pas un dimanche.

Il me gratifia d'un rire narquois.
- Je ne te crois pas, de toute façon.
Trop occupée à défaire les boutons de ma chemise, la boucle de ma ceinture, les lacets de mes baskets, je ne lui répondis pas.
- Ah ah ah aa....
Son rire se brisa alors que je dressai nue devant lui.
- Mais... ?
Je m'allongeai sur le tapis du salon. La surprise le fit choir dans le canapé.

- Tu ne vas quand même pas ?
Mes mains serpentèrent de mes seins à flancs puis à mon sexe. Lentement, doucement, furieusement, je me masturbais.
Jason ne parlait plus. Sa respiration oppressée s'était tue. Ou, trop absorbée par ma tâche, je ne l'entendais plus.

Je jouis. Et lorsqu'ouvrant les yeux, je tournai la tête vers le canapé, il était vide.
Au beau milieu de mon plaisir, il m'avait abandonnée.

Nous avions 20 ans.
Par Chut ! - Publié dans : Classé X - Communauté : xFantasmesx
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Vendredi 7 août 5 07 /08 /Août 22:08
J'ai cru que c'était la grille métallique la responsable. Celle qui empêchait les pierres du muret de tomber et sur laquelle j'étais restée trop longtemps assise.
J'avais mal mais du rosé pétillait dans mon verre. Du rosé et la pluie qui goutte à goutte me rafraîchissait.

Deux jours plus tard, je dus me rendre à l'évidence : la grille n'y était pour rien ; la boule
douloureuse et chaude roulant sous mes doigts, pour tout.
L
orsque j'étais debout, elle me gênait. Lorsque j'étais assise, elle me mettait au supplice. Il n'y avait que couchée qu'elle me fichait une paix relative.
Dans cette position, la boule et moi avions conclu un fragile pacte de non agression.
Elle me lançait, je l'ignorais. Elle lancinait, je la traitais par le mépris.
En échange, elle me laissait dormir. Longtemps. Trop peut-être.

La boule comme toute chose répondait à un nom. Je ne le connaissais pas, Ether si. C'est un nom barbare de boule bénigne mais empoisonnante, à laquelle seule la chirurgie peut
régler son compte.
Aux mots "opération" et "anesthésie générale", un blanc paralysa mon cerveau. En monta ensuite un refus buté scandé de "non, non, non, j
e ne veux pas y retourner, non, non, non, je n'y retournerai pas."
Je savais surtout que si je ne repartais pas vite ailleurs, me laver le corps, les boyaux et la tête, je ne jurerais plus de rien.

La boule me conduisit chez un gentil docteur. Un remplaçant tout jeune, tout mignon, tout frais. Un praticien du mois d'août, quoi.
À sa question "qu'est-ce qui vous amène ?", j'entrepris de lui expliquer la boule. Puis m'embrouillai. Puis trébuchai sur un mot.
Ce fut le début du déraillement.
Ma voix plutôt grave, quittant les rails bien huilés des symptômes, se percha dans les aigus. Je coassai en si mineur des mots incompréhensibles. Voulant reprendre le contrôle, je forçai, forçai pour que ça sorte intelligible et m'entendis hurler.
Je stoppai net.
- Prenez un mouchoir, dit le gentil docteur.
- D'accord. Et après, je vous montre mes fesses.

Il m'orienta sur les urgences spécialisées,
aussitôt rebaptisées "celles de ceux qui en ont plein le cul". Et ouvertes que le matin, les bougresses. Encore une nuit à passer avec la peur que ma boule ne m'emmène bientôt sur le billard.
Cette nuit-là je rêvai d'une femme qui me précédait sur un parking. Des flashes de lumières tombant soudain du ciel l'encerclaient. Je savais qu'ils étaient dangereux, mauvais, qu'il fallait les fuir.
Trop tard. L'un d'eux fondit sur moi pour m'aveugler.
Piégée comme un animal dans le faisceau des phares, je me figeai. Mon corps ne me répondait plus. Ce qu'il sentait, c'était la douleur terrifiante d'une brûlure me calcinant de haut en bas, grillant mes chairs, amalgamant en bouillie mon dos à mes fesses, ma poitrine à mes cuisses.
Happée par la lumière comme une poussière sanglante, je décollai
d'un coup du bitume en me pissant dessus. Des rivières de pisse sorties de mes flancs m'inondaient alors que, transbahutée de haut en bas, je passais du chaudron de l'enfer à la glace des pôles.

Après le champ de bataille de mon lit, la petite salle des urgences me sembla presque accueillante. Enfin, jusqu'au moment où une femme entra. La soixantaine dépeignée dans une robe à fleurs, elle salua à la cantonade.
Le bonjour rendu lui servit de prétexte pour narrer en détail ses maladies, ses quarante médicaments journaliers, ses dix sauvetages in extremis par les pompiers, ses enfants ingrats, la mort de son chat rendu à notre Dieu le sauveur.
Car elle priait tous les soirs, la bonne dame. Mais en ce matin, elle nous cassait et les bonbons et les oreilles. Juke-box suralimenté en pièces, jamais elle ne s'arrêtait. Un sujet était le prétexte à un autre, un regard compatissant à une kyrielle de plaintes suivies de cris :
- Je suis malade ! On m'abandonne ! Je vais crever ! Dieu tout puissant !

Lentement en moi la boule grossissait.
Pas celle de mon coccyx, l'autre de mon ventre. La méchante, la teigneuse, la violente, celle de l'impuissance et de la colère.
Je m'ordonnai :
- Ne regarde pas cette femme.

Si jamais nos regards se croisaient, c'est à moi qu'elle s'adresserait. Moi qu'elle noierait sous son babil, ses jérémiades et invectives. Moi qui approcherais alors de trop près une zone trop friable.
Là, je ne répondrais plus de rien.

Quand, remarquant mon indifférence affichée, elle me lança un agressif "Oh, la blonde, vous vous en foutez de mon malheur, espèce d'égoïste ?", je ne détournai pas les yeux de la fenêtre.
Je pris une respiration
longue comme un soupir inversé, quittai mon siège et la pièce.

Plus tard, l'interne des urgences me dit :
- Ça ira mieux ou ce sera pire.
Et il me renvoya chez moi avec des antibiotiques.
La boule diminua, en effet, mais pas le
mélange de trop de trucs qui ne passaient pas.
Depuis un mois, j'ai un sacré bézoard dans l'estomac.
Comme la boule, il
gonfle ou s'amenuise au gré des événements. Parfois tout petit mais souvent très gros, si gros que soit je n'arrive pas à le cracher, soit il sort en crachats.

Tout me contrarie, tout m'agresse.
Une analyse manquante pour compléter mon dossier médical et je pète un plomb.
Un appel que j'ai attendu une journée entière pour finalement le rater et je grille un court-circuit.
Une chute dans l'escalier, quinze marches dévalées sur le dos, et je
coule un boulon.
Une grimace agacé de l'employée de l'agence de voyages ("Mais vous le voulez pour quand, votre billet ?") et j'explose un câble.
Ma machine poussée à bout n'a plus aucun ressort. Surtout quand je parle à mon père.


Mais demain, c'est un autre homme qui vient. Gaspard.
J'espère me débarrasser
à temps du bézoard.


Bézoard : substance étrangère dans l'estomac d'un homme ou d'un animal, correspondant à l'accumulation de substances de diverses natures. Ces substances sont non ou partiellement digérées.

Depuis des temps très anciens, il était attribué aux bézoards des propriétés médicinales, attestées par les traces de rapage que l'on observe souvent à leur surface. La poudre obtenue était considérée comme particulièrement efficace pour traiter divers maux dont la mélancolie.
Par Chut ! - Publié dans : Au jour le jour
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Jeudi 6 août 4 06 /08 /Août 00:46
J'aimerais que tu sonnes à ma porte sans t'être annoncé. Je t'ouvrirai et tu entreras sans un mot, marcheras dans le couloir en effleurant les tranches des livres.
Tu me tendras une bouteille de vin emballée dans du papier de soie. Je la placerai entre nous, sur le mini-bar. Tu lèveras la main comme pour te recoiffer, mais la posera sur mes yeux.
D'une caresse, tu effaceras la fatigue de trop de veilles.

Tu mettras du jazz, Miles Davis ou Keith Jarrett, allumeras une cigarette, t'assoiras à mes côtés, si près que je sentirai ton parfum. Peau, pluie et cuir.
Tu ne diras rien mais moi, je te parlerai des images qui tournent, tournent.

Des nourrices noires aux seins de madones blanches.
Des pampres enroulées sur des croix.
Des corps distordus dansant dans l'espace.
Des criquets racornis sous la cendre.
Des yeux crevés à coups de fourchette.
Des bouches cousues au fil barbelé.

Tu ne chercheras ni à comprendre, ni à analyser, ni à juger. Certains diraient que ces visions sont horribles et que je suis folle.
Toi, tu t'en fiches, tu les trouves poétiques. Ou platement vraies, puisqu'elles font partie de ma tête.

Je te dirai de me trépaner pour les laisser s'enfuir. Puis de me bourrer le crâne de coton pour les empêcher de revenir. Là, tu riras. Pas de joie mais d'impuissance. Malgré ton désir de m'aider, tu t'en découvres incapable : tu n'aimes ni le sang ni le sale. Et le sang sur un tapis, c'est sale.
Puis, surtout, tu te refuseras à me faire mal. J'aurai beau te jurer que je ne crierai pas, tu sais bien que le silence n'empêche pas plus la douleur que le risque n'évite le danger.

Alors je te parlerai d'autre chose. De la bâtisse où travaillait ma mère et où, enfant, j'ai passé nombre de mercredis. Elle avait une odeur particulière de vieilles pierres, de papiers archivés et de renfermé. L'odeur surette des grands-mères qui commencent à se négliger.
Dans l'escalier était accroché un grand tableau. Composé à la main, il présentait de gauche à droite tous les cycles d'étude, de la maternelle au doctorat.
Je m'amusais à poser un doigt sur CE2 et à le faire glisser loin, toujours plus loin le long des lignes noires.
Ce jeu me grisait. Je n'imaginais pas qu'un jour, arrivée au bout de ce long chemin, je serais devenue une adulte.
Mon futur me semblait abstrait. Le temps aussi. Recroquevillée sur un autre escalier, épaules entre les genoux, je comptais les secondes une à une, pensant que le passé s'appelait deux et le futur quatre.
Mais c'était mon secret.

Soudain, je n'aurai plus rien à te dire. Ma tête se sera tari comme une source. Tu m'enlaceras et me porteras comme une petite enfant, me déposeras avec délicatesse sur le lit, rabattras la couette sur moi.
Mes cheveux formeront sur l'oreiller une tache claire.
Tu me demanderas ce que je souhaiterai savoir : ton nom, peut-être ?
- Non, juste la couleur de mes rêves.
- Cette nuit, bleu cassis.

J'esquisserai un sourire ravi par le sommeil.

Tu partiras.
Un jour, nous boirons ensemble la bouteille que tu as apportée.
Par Chut ! - Publié dans : Nouvelles et essais
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
 
Créer un blog sexy sur Erog la plateforme des blogs sexe - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés