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En lisant en écrivant

De la relativité de l'amour

 

/David a laissé/ un Post It où il y avait mes numéros de téléphone et une citation :

La littérature nous prouve tous les jours que la vie ne suffit pas.

Ou le contraire ?

J'ai bu un mauvais Nescafé dans son jardin de curé, les coudes sur une table en plastique blanc de camping ; c'est difficile de boire quand on ne peut cesser de soupirer.

Au sortir d'une nuit d'amour comme celle-là - et, malgré mon passé fastueux, des nuits comme celle qui venait de s'écouler je n'en avais pas tellement eu -, on a la sensation de ne plus être maître de soi, de ses lèvres, de ses mains, jusqu'à la respiration qui semble ne plus vous appartenir.

On s'est tellement mêlés, on a si prodigieusement été l'un l'outil du plaisir de l'autre, que reprendre son corps en main semble insensé.

 

Les premiers mots qui suivirent la nuit où on est non seulement tombés amoureux, mais littéralement tombés l'un dans l'autre, ont une singulière saveur de vérité. Plus qu'on ne le voudrait, on se découvre, à l'autre comme à soi.

Ils restent, ces mots-là, comme un écho qui rend tout le reste indécent.

/David/ me dit qu'il m'avait attendue ; il savait que je lui reviendrais, car j'étais faite pour lui de toute éternité ; moi seule pouvait le guérir de sa fracture profonde, de son mal de vivre ; il me dit que j'étais la femme qu'il avait le plus baisée dans sa vie, tout seul ou aux côtés d'autres.

Il me dit que son âme était à moi et qu'elle m'appartenait depuis toujours.


J'étais comme un enfant pauvre qui hérite de la fortune de Rockfeller.

En même temps, je ne pouvais pas, je ne voulais pas le croire. Ç'aurait voulu dire que je trahissais ce que j'étais, ce en quoi je croyais : que rien n'est éternel, qu'on est profondément et définitivement seuls ; et cela, au fond, me convenait parfaitement.

D'ailleurs, tout ce que j'avais vécu me le confirmait.

Mes meilleurs moments sont ceux que je passe en tête-à-tête avec moi-même, à me balader sur la berge d'un fleuve, à écouter le vent dans les feuilles des peupliers. Ou un livre à la main, étendue dans l'herbe. À écouter La Passion seon Saint Matthieu, à parler à un chat, à dormir dans un grand lit vide et un peu froid...

La présence d'un homme a toujours masqué, d'une certaine manière, mon bonheur. Je n'ai d'yeux que pour lui, alors que le reste du monde m'a toujours semblé plus intéressant que l'amour.

Il y a une vieille dame qui habite au fond de moi, une vieille dame agacée par tous ces frottements, toutes ces scènes, par les baisers et les larmes. Elle a les yeux clairs, la peau propre et sèche, et n'aspire qu'au calme pensif d'un matin d'hiver ; le reste, ça la laisse sceptique et un peu navrée.


Simonetta Greggio, Plus chaud que braise extrait du recueil de nouvelles L'Odeur du figuier.


 -----------------------------------------------    

Être d'eau

 

Je bénis l'inventeur des fiançailles. La vie est jalonnée d'épreuves solides comme la pierre ; une mécanique des fluides permet d'y circuler quand même.

Il y a des créatures incapables de comportements granitiques et qui, pour avancer, ne peuvent que se faufiler, s'infiltrer, contourner. Quand on leur demande si oui ou non elles veulent épouser untel, elles suggèrent des fiançailles, noces liquides. Les patriarches pierreux voient en elles des traîtresses ou des menteuses, alors qu'elles sont sincères à la manière de l'eau.

Si je suis eau, quel sens cela a-t-il de dire "oui, je vais t'épouser" ?

Là serait le mensonge. On ne retient pas l'eau. Oui, je t'irriguerai, je te prodiguerai ma tendresse, je te rafraîchirai, j'apaiserai ta soif, mais sais-je ce que sera le cours de mon fleuve ? Tu ne te baigneras jamais deux fois dans la même fiancée.

 

Ces êtres fluides s'attirent le mépris des foules, quand leurs attitudes ondoyantes ont permis d'éviter tant de conflits. Les grands blocs de pierre vertueux, sur lesquels personne ne tarit d'éloges, sont à l'origine de toutes les guerres.

Certes, avec Rinri, il n'était pas question de politique internationale, mais il m'a fallu affronter un choix entre deux risques énormes.

L'un s'appelait "oui", qui a pour synonyme éternité, solidité, stabilité et d'autres mots qui gèlent l'eau d'effroi.

L'autre s'appelait "non", qui se traduit par la déchirure, le désespoir, et moi qui croyais que tu m'aimais, disparais de ma vue, tu semblais pourtant si heureuse quand, et autres paroles qui font bouillir l'eau d'indignation, car elles sont injustes et barbares.

 

Quel soulagement d'avoir trouvé la solution des fiançailles ! C'était une réponse liquide en ceci qu'elle ne résolvait rien et remettait le problème à plus tard.

Mais gagner du temps est la grande affaire de la vie.

 

Amélie Nothomb, Ni d'Ève ni d'Adam.


 -----------------------------------------------    

Bonheur

Un seul bonheur, tout d'une pièce, terrestre et céleste à la fois, temporel et éternel d'un tenant : le bonheur d'être au monde, en ce monde-ci, de l'habiter pleinement et de l'aimer tout en le reconnaissant inachevé, traversé d'obscures turbulences, troué de manque, d'attente, meurtri, raviné par d'incessantes coulées de larmes, de sueur et de sang, mais aussi irrigué par une inépuisable énergie, travaillé de l'intérieur par un souffle à la fraîcheur et à la clarté d'autore - caressé par un chant, un sourire.

Le bonheur imparti à Bernadette, comme à tous les hommes et femmes de sa trempe, consistait à avoir reçu un don de claire-voyance, de claire-audience qui lui permettait de percevoir l'invisible diffus dans le visible, la lumière respirant même au plus épais des ténèbres, un sourire radieux se profilant à l'horizon du vide, affleurant jusque dans les eaux glacées du néant.

Le don d'une autre sensibilité, d'une intelligence insolite, et d'une patience sans garde ni mesure.

Le don d'une humilité lumineuse - clef de verre, de vent ouvrant sur l'inconnu, sur l'insoupçonné, sur un émerveillement infini.

 
 

Sylvie Germain, La chanson des Mal-Aimants.

 

-----------------------------------------

Femmes, femmes, femmes...


Je me demande ce qu'aurait été ma vie plus tard si, enfant, je n'avais pas bénéficié de ces petites réceptions chez ma mère. C'est peut-être ce qui a fait que je n'ai jamais considéré les femmes comme mes ennemies, comme des territoires à conquérir, mais toujours comme des alliées et des amies - raison pour laquelle, je crois, elles m'ont toujours, elles aussi, montré de l'affection.

Je n'ai jamais rencontré ces furies dont on entend parler : elles ont sans doute trop à faire avec des hommes qui considèrent les femmes comme des forteresses qu'il leur faut prendre d'assaut, mettre à sac et laisser en ruines.

 

Toujours à propos de mes tendres penchants - pour les femmes en particulier -, force est de conclure que mon bonheur parfait lors des thés hebdomadaires de ma mère dénotait chez moi un goût précoce et très marqué pour le sexe opposé. Un goût qui, manifestement, n'est pas étranger à ma bonne fortune auprès des femmes par la suite.

Mes souvenirs, je l'espère, seront une lecture instructive, mais ce n'est pas pour autant que les femmes auront plus d'attirance que vous n'en avez pour elles. Si au fond de vous-mêmes, vous les haïssez, si vous ne rêvez que de les humilier, si vous vous plaisez à leur imposer votre loi, vous aurez toute chance de recevoir la monnaie de votre pièce.

Elles ne vous désireront et ne vous aimeront que dans l'exacte mesure où vous les désirez et aimez vous-mêmes - et louée soit leur générosité.

 

Stephan Vizinczey, Eloge des femmes mûres.

Tic tac

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Dimanche 26 juillet 7 26 /07 /Juil 00:59
À propos d'épouser, d'ailleurs.
Ta mère te rêve avec une femme et des enfants. Elle te l'a répété à table, entre un riz presque froid et le dessert. Comme elle t'a répété, après le café, que tu n'étais plus tout jeune. À ton âge, elle t'avait déjà, toi, avant de te donner un petit frère.
- Mon Gaspard, il n'est pas mal, me glissa-t-elle en t'enveloppant du regard. Mais mon Loris, lui, il est vraiment beau. Aussi blond que Gaspard est brun, avec des yeux aussi clairs que Gaspard les a sombres.
M
al à l'aise, je l'écoutais en souhaitant que tu ne l'entendes pas. Sous mon crâne une petite voix stridulait  :
"Les mères préfèrent-elles toujours l'enfant qui leur ressemble ?"

Une femme, des enfants... Tu ne lui as pas dit pas non, simplement "plus tard".
Et tandis que ta mère insistait, tu brûlais de lui lancer "Tais-toi", mais c'est toi qui t'es tu.
Une gêne a flotté sur la nappe dans un blanc de mots.

Moi, je m'échappais dans l'Antigone d'Anouilh, m'amusant à remplacer un mot par un autre : "C'est plein de disputes, un bonheur" est ainsi devenu "c'est plein de silences, une conversation".
Mais ta mère n'a pas perçu ce silence-là. Sa quête appelait une réponse, ton mutisme un reproche :
- Mais quand arrêteras-tu de papillonner, mon fils ?
Soudain cramoisi, tu as lancé des regards désespérés dans sa direction, puis dans la mienne. Les premiers hurlaient "Chuuut !!", les seconds "Ne la crois pas !".
J'ai alors pensé qu'
il fallait faire parler les mères pour connaître les fils. Mais aussi que les mères ne connaissaient jamais vraiment leur fils.
Lorsqu'elle m'affirma que tu étais dur, insensible, je t'observai et ne vis en toi qu'un garçon désemparé. Un petit garçon qui se protégeait de sa maman.

L'interrogation revint, chargée d'angoisse et d'amertume :
- Mais quand arrêteras-tu de papillonner, Gaspard ?
Dans ton regard, l'agacement avait cédé la place à la honte. Mais pas la honte de tes flirts ni de tes histoires d'une nuit. La honte que ta mère souligne ce que tu aurais souhaité me cacher.
Cette question c
arillonnant à mes oreilles était, croyais-tu, du pire effet.
Tu te tournas vers moi l'air de rien. L'air de rien
je sirotais ma bière, détachée, absente, comme sourde. Tu ne distinguas pas mon sourire perdu dans les bulles.
Brusquement, je me mis à hoqueter et toi à me tapoter le dos :
- Tu as avalé de travers ?
- Oui.

Impossible de t'avouer que je m'étranglais de rire.

Tu tentas d'expliquer à ta mère que tu attendais des choses rares.
Le déclic. L'envie. La femme qui.
À cette femme qui te tournerait et la tête et les sangs, tu donnerais tout. Et cette femme qui t'enroulerait autour de son petit doigt serait la tienne.
- Mais le déclic, mon fils, il se travaille ! Il vient avec le temps, le déclic !
- Non, maman. Il est là ou pas. Et s'il n'y est pas, il ne viendra jamais.

Ta mère s'est renversée sur sa chaise les larmes aux yeux.
- Tu es trop exigeant, Gaspard... À ce train-là, ça signifie que... tu finiras ta vie seul.


C'est alors que, volant à ton secours, j'ai juré fonctionner comme toi : mes déclics arrivent
comme les tiens, très vite ou pas du tout. Et j'ai perdu plusieurs années dans des histoires où ils ne sont jamais venus.
Nos yeux se sont croisés.
Nous nous sommes compris.

Quelques heures auparavant, je longeais la route de la plage pieds nus, mains écorchées par les rochers que j'avais escaladés. Tu es arrivé dans mon dos, bavardant en français avec un ami qui n'avait pas plus de montre que toi. Aussi m'arrêtas-tu pour me demander :
- What time is it ?
- Je vais te trouver ça dans une strate géologique
, répondis-je en agitant mon gros sac. Tu as cinq minutes ?
Tu souris parce que nous avions la même langue. Quant aux cinq minutes, elles devinrent dix, puis vingt. Lors de nos voyages, nous avions fait halte aux mêmes endroits, aimé et détesté les mêmes villes.
- Revoyons-nous ce soir, tu veux bien ?
J'ai accepté sans hésiter.
Par Chut ! - Publié dans : Eux
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Mardi 21 juillet 2 21 /07 /Juil 00:47
Salut, toi,

en ce moment, j'écris des lettres.
Aujourd'hui, j'eus envie de t'en écrire une. Une que tu ne liras pas.
L'envie, impérieuse, vint juste après ton message inattendu. Pour moi, nous nous étions dits au revoir samedi dernier : tu quittais Paris, je restais. Et quand tu repartiras, cette fois loin et pour de bon, je repartirai aussi, mais sur un autre continent.
Nos routes de pigeons voyageurs se sont juste croisées comme deux météorites.

Je n'ai d'ailleurs pas entendu le téléphone bipper.
Quelques heures plus tard, lorsque je remarquai la petite enveloppe, j'hésitai à l'ouvrir.
C'est alors que je vis ton nom.

Tu me disais que tu pensais à moi.
Tu me demandais comment j'allais et quels étaient mes plans. Je réfléchis aux sens de ces questions qui pouvaient en cacher d'autres.

Quels étaient mes plans ?
Que voulais-tu savoir, au juste ? Si j'allais au cinéma ce soir ou si je reprenais l'avion ?
Ou, de façon détournée, si j'avais du temps pour te rejoindre ?
Peu probable, vu que tu te trouves en famille.
Remarque, je connais déjà ta mère. Elle risque seulement de tomber à la renverse si elle me revoit.
À moins qu'elle ne fasse pas le lien entre la fille bronzée des îles et une femme tout grise.

Comment j'allais ?
Pas très bien, tu t'en doutes, puisque tu connais mes problèmes que j'aurais sûrement dû te taire.
Mais voilà, notre rendez-vous était tombé ce jour de Berezina. Remplie à ras-bord de chagrin, je tournai autour de la fontaine sans te voir. Un moment, j'eus même la peur idiote de ne pas te reconnaître.
Peut-être ma mémoire des visages me faisait-elle défaut. Ou peut-être avais-tu tellement changé que tu étais devenu un autre.

Parfois je m'arrêtai pour regarder l'eau puis me comprimer les yeux.
"Va falloir te contenir. C'est pas le moment de lui pleurer sur le gilet."
J'aurais pu brandir l'excuse de l'émotion des retrouvailles. Mais s
'effondrer de bonheur en revoyant un bel homme, il y a de quoi passer pour une dingue.
Puis ça ressemble trop aux chiens qui, de joie, font pipi devant leur maître.
Non merci.

Quand tu te dirigeas vers moi, je ne t'ai plus trouvé si grand. Je mis un temps à comprendre que c'était la faute des chaussures. Pas des tiennes, des miennes à talons. La conversation partit toute seule, fluide, alors que nous déambulions dans les rues qui t'avaient manqué. Je les avais déjà parcourues la veille, mais j'étais heureuse de te faire ce plaisir-là.
Au restaurant, nous rîmes du serveur italien qui n'arrêtait pas de nous parler en anglais. De nous servir du vin. De nous trouver beaux. De vouloir nous emmener ailleurs. De s'inviter pour une partie à trois.
Tu lui dis gentiment que tu préférais rester seul avec moi.
Tu n'aurais peut-être pas dû, parce qu'alors, je t'ai déballé mon baluchon.

Tu m'as écouté, d'abord carré dans ton siège, la mine un peu désolée. Et plus je parlais, plus tu te rapprochais et plus ton visage s'allongeait.
Tu m'as conseillé de ne pas repartir. Parce que ce serait plus simple si je restais dans mon pays. Parce que les voyages sont propices aux amourettes mais pas à l'amour.

Je t'ai dit : "D'accord, mais non".
Une vraie réponse de fille, j'en conviens.
Je t'ai dit aussi que ma place n'était plus ici. Que je n'allais pas sacrifier mon bien-être pour un hypothétique bonheur.

L'amour se trouve parfois au coin de la rue comme à Pétaouchnok. Et l'amour, de toute façon... avec ma nouvelle malle en plomb, je lui casserai les reins. Les reins mais pas les rotules pour lui permettre de se sauver.
Ça, je ne l'ai pas dit, juste pensé très fort. T'as dû y penser toi aussi mais tu as gardé le silence. T'es de toute façon trop gentil pour frapper quelqu'un à terre. Puis tu t'es douté que si tu disais un truc, un seul, et surtout de travers, je finirais en vomi sur la nappe.

Le serveur nous observait de loin, peut-être dans l'espoir qu'on change d'avis. Il
la désirait vraiment, sa soirée Kama-Sutra. Mais il a dû comprendre à ma mine défaite que le vent avait tourné à notre table. Que le temps n'était plus ni à la rigolade, ni à la gaudriole.
C'est donc son collègue qui apporta l'addition que tu me chapardas.
- Ah, pas question ! C'est l'homme qui invite !
P
lus par habitude que par conviction, je t'ai plaisanté sur ton côté macho. En vérité, je ne t'aurais pas désiré autrement que droit dans les bottes des conventions.
Dans
autre espace-temps, allongé sur un ponton léché par la mer, tu avais affirmé :
- C'est à l'homme de protéger la femme.
Regardant les vagues se retirer pour mourir, j'avais riposté en silence :
- C'est à la femme de se protéger seule.
Je dus réfréner mes violences de gamine, résister à l'envie de me ruer sur toi, te renverser et te serrer entre l'étau de mes cuisses pour te montrer qui,
de nous deux, était le plus fort.
La sève qui coulait
dans mes veines là-bas, près de la mer, s'était racornie ici, son bouillonnement figé en geysers immobiles. En ce soir de Paris, si chancelante, j'avais besoin d'un homme, de toi, sur lequel m'appuyer.

Aussi enfouis-je ma main dans la tienne lorsque qu'il me fallut marcher.
Peine perdue, j'avançais en crabe. J'accusais le trottoir, les pavés, le vin, mes talons. Tout sauf mon désir d'être contre toi et ce ventre malade qui m'obligeait à boîter.
Cependant, comme s'en était encore étonné le chirurgien un an après, mon ventre ne me faisait pas mal. Évidemment, puisque la douleur me venait des tripes.
Mon vrai mal est celui d'être moi. Et pour ce mal-là il n'y a aucun médicament hormis le suicide.

Nous nous adossâmes à une balustrade surplombant la Seine pour compter les rats qui fuyaient sous nos pieds.
- Celui qui repère le prochain a gagné ! lanças-tu.
Alors que,
criant "Là !", je désignai une boule de fourrure grise, je me fichais du prix du jeu.
Pas toi.

En appui contre le métal, tu virevoltas et atterris face à moi. Caressas lentement mes cheveux. Pris mon visage entre tes mains, le relevas et, te penchant, m'embrassas.
Toute molle, toute douce, je me coulai dans ta bouche, fondant dans ton désir et ta tendresse.

Ton corps couvrit ma robe, tes bras encerclèrent mes épaules, ta bouche souffla à ma nuque :
- Je te vois, je te regarde, je t'écoute, je t'embrasse et je ne comprends pas...
Tu me sentis me raidir.
- Je ne comprends pourquoi tu es célibataire.

Je prétextai de mauvais choix pour mieux taire la vraie raison :
aujourd'hui encore moins qu'hier, je ne suis pas de celles qu'on épouse.

Par Chut ! - Publié dans : Eux
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Dimanche 19 juillet 7 19 /07 /Juil 01:05
Salut mon pote,

je pourrais t'écrire que j'ai
longtemps cherché une image pour cet article. Comme souvent, j'avais une idée précise en tête. Mais contrairement à d'habitude, je n'ai pas trouvé.
S'il ne tenait qu'à moi, il y aurait en illustration un comédien sur scène, tout de blanc vêtu et plié en deux, une main sur l'estomac, l'autre agitant un haut-de-forme.
Les mots-clés "salut d'acteur", "révérence de théâtre", "fin de pièce" n'ont rien donné malgré Gogol qui, lui, n'est plus tant mon pote.
Je me suis arrêtée avant de taper "bye bye de clown" parce que, vraiment, ça t'irait comme une salopette à un taureau béarnais.

À un moment, j'ai caressé l'idée de mettre une de tes photos
publiques en ligne. Bien que tu m'aies dit, à la publication de mon premier article sur toi, "Prends les images que tu veux, je te fais confiance", je me voyais mal abuser de ta permission.
Et encore moins t'appeler à une heure indue pour te demander si tu me la renouvelais.
Entre montrer une de tes créations et ton visage, il y a quand même un précipice.
Mon blog n'a beau être qu'une crotte de mouche dans l'immensité de la toile, avec moins de lecteurs que d'étudiants en latin-grec seconde langue, sait-on jamais ?
Une horde de filles aurait pu te localiser et entamer le siège de ta boutique, tellement tu es mignon en photo. Ce qui ne sous-entend pas que tu es vilain en vrai.
Ne me fais pas dire ce que je n'ai pas écrit.
Remarque, à présent, l'adresse de ta boutique n'a plus aucune importance.

Néanmoins, je t'en ai choisi une, d'image.
Apparue quand j'ai tapé un simple "révérence", elle fait aussi écho à ma manie d'entendre de travers.
Tu te souviens ? C'est quand aujourd'hui tu as dit "J'ai besoin de neuf" et que moi j'ai compris :
- J'ai besoin de meufs.
Avec toi, pas besoin de feindre d'être désolée. On a trop plaisanté sur ta défonceuse pour ne pas en rire.

Elle va d'ailleurs me manquer, ta défonceuse. Mais pas elle seulement, car dans la liste je compte aussi la perceuse que tu tenais comme un pistolet en me sommant d'approcher.

Les chiffons que, prévenant, tu maniais pour me dégager une place nette dans la poussière. Et quand la peinture s'adjoignait à la crasse, tu passais tes doigts pour vérifier qu'elle était bien sèche.
- Faut pas que tu te salisses, tu me disais.
- M'en fous, j'suis déjà sale.

Les tournevis grâce auxquels tu me réparais quand j'arrivais bien déglinguée. Toi, t'as jamais cru que j'étais trop de traviole pour ne jamais être redressée.

Les stylos qui traînaient partout et que tu saisissais au hasard pour dessiner ou écrire.
Aujourd'hui, c'est moi qui t'en ai pris un, parce qu'une fois tu m'as fait un aveu : dans tes créations,
tu aimes cacher des messages. Griffonnés là où le propriétaire ne fourrera jamais son nez, entre deux pièces encollées, sous une poignée ou au dos d'un tiroir.
Si le meuble casse, il peut certes tomber dessus par hasard. Mais tes meubles ne cassent jamais. C'est d'ailleurs pour ça que tu les garantis à vie.
Moi, fascinée par ta manie, je songeais à toutes ces phrases perdues, à tous ces mots lancés sans personne pour les lire, à toutes ces histoires qu'on compose avec des radeaux jetés à la mer.

Aussi, lorsque tu enlevas la charnière de la table qui fermait mal, je reluquai l'espace vacant. Deux centimètres sur un, découpés comme une invite claire sur un noir nuit laquée.
- Tu n'écris rien ici ? t'interrogeai-je en effleurant le bois.
Tu secouas la tête. Ta commanditrice ne t'inspirant pas, tu imaginais mal quoi lui coucher là.
Je te demandai alors de m'offrir cette place car j'avais une phrase à y écrire. Une qui ne concernait pas ta cliente, puisque je ne la connaissais pas. Une qui me concernait moi ou nous, mais en te retirant le droit de la lire.
- D'accord. Vas-y.
- Tu vas la lire e
n replaçant la charnière, ai-je objecté.
- Non, promis. Tu replaceras toi-même la charnière et je la visserai.
- Mais demain, tu la dévisseras.
- Non. Ensuite, je la collerai sous tes yeux.
- Dans ce cas... Marché conclu !


Je m'emparai d'un stylo, me fourrai la tête dans le meuble et commençai à écrire. Tu tournais curieux autour de moi, essayant de grappiller quelques syllabes.
- Ca a l'air long, ton truc...
- Non, juste une phrase. Tssss... Arrière ! Tu triches.

Quand j'eus fini, le métal se rabattit sur mes mots. Ensuite vint la colle coulée tel un sceau.

Après une cigarette, tu éteignis les lumières parce que tu devais partir. Ton téléphone avait déjà sonné trois fois, chaque appel t'indiquant à quel point ton retard prenait de l'avance.
Ce soir, tu avais un dîner et peu de motivation pour t'y rendre. Peut-être parce que, tapis dans l'ombre, nous avions commencé à parler de tes projets.
Que nous en étions tous deux au même point, celui des choix et carrefours de vie.
Que nous savions que cette soirée-là était l'une de nos dernières.

Bientôt tu pars. Et tu n'es pas encore parti que j'ai déjà la nostalgie de ta boutique si ouverte à tous les vents que tu as dû poser des stores anti-intrus.
De tous les après-midi que j'y ai passés, appuyée contre mon pilier, tellement rivée à lui que j'ignorais qui, de lui ou de moi, soutenait l'autre.

De ton sourire qui m'accueille, de tes yeux qui pétillent de me voir, de la tendresse dont tu m'enveloppes comme un châle.
De tes compliments et de tes silences, de tes messages en bouteille auxquels je n'ai pas tous répondus.
De nos fous rires d'adolescents et de nos confidences d'adultes.

Un soir, je t'ai bercé pour que tu t'endormes et bordé alors que tu dormais. Et je t'ai embrassé, pour de vrai, avant de partir comme une voleuse.
Bientôt, je t'aiderai si tu le veux à emballer tes affaires dans des cartons, puis je te dirai "au revoir" alors qu'on ne se reverra peut-être plus.
La lumière s'éteindra sur la boutique.
Le rideau de fer s'abaissera sur une tranche de vie.
La clé tournera une
dernière fois sans que tu ne la ranges dans ta poche.
Tu me serreras contre ton blouson, vite, parce qu'il y aura du monde.
J'écraserai de petites larmes sous mes cils en te souhaitant bonne chance. Ou plutôt en te soufflant un gros merde.

Bientôt tu ne reviendras pas.
Salut, l'artiste.





Par Chut ! - Publié dans : Eux
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Lundi 13 juillet 1 13 /07 /Juil 00:59
J'ai appelé Dorian un jour après et déposé sur son répondeur un message que je n'ai pas réécouté.
Comme il me connaît bien, il ne lui a pas fallu longtemps pour me rappeler et laisser, à son tour, un message sur le mien.
- Tu avais une voix blanche... Je sais que c'était hier et, forcément, je m'inquiète. Je retente ma chance plus tard.

Ce plus tard me cueillit près de chez moi alors que je descendais la rue en pointe.
Je fouillai furieusement mon sac pour repêcher mon portable.
La sonnerie s'exaspérait à mesure que des strates de mouchoirs me glissaient entre les doigts. Saisie par l'urgence d'un bip qui se meurt, je finis par lâcher le tout et m'agenouiller à même le goudron. Tête basse et dos courbée, en position de pénitence ou d'imploration.

"Dorian", lus-je sur l'écran du téléphone.
- Suis là, crachotai-je en obliquant à dessein sur une petite place tranquille.
Pas âme qui vive à l'horizon, malgré le tabac du coin ouvert le dimanche.
L'approche du 14 juillet avait vidé aussi la capitale aussi sûrement qu'un coup de grisou dans une outre trop pleine. Unique rescapé d'un silence assourdissant, un vague bruit venu de l'appartement du rez-de-chaussée, à l'aplomb du plot qui me servait de reposoir, attestait que je n'étais pas seule au monde.
Je me congratulai in petto de mon choix de repli.
Dorian et moi, fallait qu'on cause.

- J'ai quelques questions à te poser, attaquai-je bille en tête. Rien de méchant, hein, c'est juste pour un sondage. Tu me dis oui, ou non, ou la première réponse qui te vient à l'esprit. D'acc ?
Dorian acquiesça, rassuré depuis son île de vacances. Puisque j'étais d'humeur joueuse, je ne pouvais pas aller si mal.
- Tu aimes te faire fesser ?
- Pardon ?
- Tu aimes pan-pan cucul sur ton postérieur ?

Il marmonna un "Euh..." embarrassé avant de hoqueter de rire, croyant sûrement à une de mes bizarreries ou provocations habituelles.
- Bon, je ne suis pas sectaire. Imaginons que la fessée, je la reçoive moi. Enfin... que tu me la donnes. Tu aimes mieux ?
- Je crois que je préfère.
- Parfait. C'est noté.


Râtissant le pavé du bout de ma botte, je sautai à une interrogation beaucoup moins polémique.
"Doucement, doucement... Pas tout en même temps avec nous les hommes", qu'il m'avait conseillé le chirurgien une année plus tôt.
Dont acte.
- Et le riz, tu aimes ?
- Le riz ? Je crois que la ligne passe très mal, là. Tu me demandes si j'aime... le riz ???
- Oui, oui, tout à fait. Le riz.
Silence consterné à l'autre bout du fil.
C'était prévisible. Mon meilleur ami pense que je suis piquée. Que mon cerveau a fondu au soleil de Malaisie ou que je l'ai oublié dans l'avion. Alors, pour ne pas me contrarier (ou parce qu'il aime vraiment le riz, allez savoir), il me concède qu'il "aime bien le riz, surtout avec une bonne sauce".
Pour une fille en transit vers l'Asie, voilà qui
tombe plus qu'à pic.

Deux sur deux, carton plein.
Grisée par mon succès, je louvoie vers la zone dangereuse la fleur au fusil :
- Et les enfants, tu les aimes, les enfants ?
Même pas besoin d'attendre sa réponse, je la connais déjà.
Dorian n'aime pas les enfants, il les adore. D'ailleurs, quand il parle des siens, il a la voix qui vrille, la fierté qui s'affirme et la tendresse qui déborde. Et bien que mâle, il a aussi cette espèce d'aura, de complétude de fruit mûr et fermé qu'on ne prête qu'aux femmes enceintes ou aux jeunes accouchées.

Hier, cette tendresse me touchait au cœur. Aujourd'hui, elle me le perfore.
Hier,
cette tendresse m'était pure et bouleversante, rare et belle comme l'amour véritable, devant lequel tous les mots s'effacent, parce que plus un seul ne tient la route.
Aujourd'hui,
cette tendresse me donne envie de me répandre. D'ailleurs, tout mon corps transformé en flaque d'eau coule sur le trottoir et roule dans le caniveau.

Je reprends voix nouée :
- Et moi, tu m'aimes, Dorian ?
- Si je t'aime ? Hé ! T'es bête ou quoi ?
Depuis plus de dix ans qu'on se connaît entre confidences, galères, joies, rupture et relation mal bouclée, le fil de notre amitié fut plusieurs fois tendu jusqu'à se rompre, sans toutefois jamais céder.

Les épreuves de ces quinze derniers mois l'ont même renforcée, je pense.
Dorian fut ainsi le premier à dîner chez moi après l'opération.
J'avais une jupe atroce et une mine de déterrée, le cheveu insipide et un air de bête traquée.
Lorsqu'il me trouva belle, je lui demandai d'économiser ses mensonges.
Il me regarda comme si je l'avais giflé.

Un soir des années auparavant, alors que je raccompagnai Dorian au métro, je lançai un exocet sur le no man's land de notre histoire avortée :
- Je crois que nous sommes passés à côté de quelque chose.
Il acquiesça et me serra dans ses bras, acquiesçant encore sur mon épaule avant de s'engouffrer dans le métro. Direction sa nouvelle vie alors que moi aussi, je rejoignais la mienne.

Discret mouvement de rideau dans l'appartement du rez-de-chaussée tout proche.
Non, je ne suis décidément pas seule au monde. J'ai même la furieuse impression qu'à droite on m'épie et se repaît de ma peine.
- Avant-dernière question, Dorian. Tu veux bien me rendre service ?
- Evidemment.
- Et tu es libre la semaine prochaine ?
- Oui oui.
- Super, je prends rendez-vous chez le doc. J'pense qu'il peut nous décrocher un petit créneau pour une FIV.
Là, il a explosé d'un rire tellement contagieux que moi aussi, j'ai dû me tenir les côtes.

Y avait comme du mieux après avoir ruiné le canapé de mon chirurgien préféré, salopé sa table d'examens et démoralisé sa clientèle. Une fille qui s'étouffe sous sa plaque de spécialiste, c'est du genre pub calamiteuse.
Par Chut ! - Publié dans : Dorian, un amour particulier
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Mercredi 8 juillet 3 08 /07 /Juil 00:26

J'ai l'Asie qui me colle à la peau comme un tee-shirt.
C'est ce que je ne suis pas arrivée à dire la dernière fois. Parce que je commence toujours mes articles trop tard et que je finis par jeter l'éponge au milieu de la nuit. Parce que les souvenirs s'additionnent en tas d'allumettes et que je me retrouve perdue dans la boîte.

"Il faut beaucoup vivre pour écrire un peu", ai-je dit un jour.
Bien que vraie, c'est la parfaite excuse des fainéants de la plume. Vivre encore, encore un peu, avant de se mettre au bureau, de se colleter avec les mots, de dégrossir et épurer.

Mais quand la tranche de vie est trop épaisse, la narration bloque. Il y a tellement à dire que savoir par où commencer devient presque impossible.

Aussi, à un ami qui m'enjoignait de raconter mon
voyage, ai-je répondu :
- Tu as trois jours devant toi ?
Trois jours et je n'aurais probablement pas encore terminé, car il n'y a pas eu un voyage, mais des voyages dans le
voyage, imbriqués comme des poupées russes.
Remonter le fil de tous ces voyages-là prendrait du temps, trop. Il faudrait aussi, pour en donner une image juste, pourchasser les émotions enfuies, restituer leur moment, retracer leur parcours.
Les souvenirs, je ne les pourchasse pas, ils remontent tout seuls. À longueur de journée, pour et devant des riens, me partageant entre ici et là-bas, me repropulsant ailleurs avec la conscience parfois douloureuse d'être ici.

Un homme sort du supermarché. Sa tong mal enfilée le fait claudiquer.
Me voilà à Singapour.

Une bride de mes sandales indonésiennes a cédé en pleine rue. Dans ce pays si policé, où aucun mendiant ne traîne sa misère sur le trottoir, où traverser hors des clous vaut une amende, où aucun papier gras ne traîne, où aucune poubelle ne déborde, je marche mes groles à la main.
La chaussée est si propre qu'une rencontre avec du verre brisé est hautement improbable. Je peux donc continuer à remonter l'avenue tirée au cordeau sans héler un taxi. Ce serait bien le diable et tous ses suppôts si, avant trois carrefours, je ne tombais sur un magasin de chaussures.
Évidemment, tout le monde m'observe. Enfin, ce n'est pas moi qu'on observe, mais mes pieds.
Je retrouve ce regard destiné aux bêtes curieuses, celui dont on m'a suivie pas à pas de l'Indonésie à Bornéo. Des Indiens se poussent du coude en s'esclaffant. Des Asiatiques bien mises grimacent d'horreur sur l'air de "Mais comment ose-t-elle ?".
Pour un peu, je me croirais changée en clown ou en révolutionnaire.
Comique ou rebelle pour une vile paire de sandales, c'est dire l'ampleur de ma reconversion.



Palimpsestes 3Ether verse un seau dans la cuvette des toilettes.
Le geste est anodin, mais le bruit de l'eau ricochant sur les parois me transporte dans une foule de petits coins.
Je suis dans la salle de bain d'Ethan aux carreaux blancs.

Dans le réduit miteux d'un restau où les casseroles sales jouxtent un trou à la turque.

Dans l'arrière-salle à ciel ouvert d'un bungalow spartiate. Assise ou accroupie en équilibre précaire dans une provision de carrés, de rectangles avec ou sans porte, avec ou sans loquet, retenant d'une main la serrure et de l'autre mon pantalon.
Et c'est moi qui verse le seau car, à l'exception des aéroports et de Singapour, il n'y a nulle part de chasse d'eau.

Une vendeuse agrafe le soutien-gorge d'un mannequin en vitrine.
Je suis à Koh Tao et je piaffe d'impatience parce qu'Ethan n'arrive pas à fermer le mlen.
- J'ai toujours été doué pour les enlever, en un claquement de doigt, même. Mais euh... Je n'en ai jamais mis.
Je m'esclaffe en lui parlant d'aller-retour, de réciprocité, d'apprendre à réparer ce que l'on a défait. Je crois même avoir dévié sur les obligations de l'homme moderne pour le titiller, par pur esprit d'injustice.
De nous deux, c'était lui qui se chargeait des lessives et du balai.

Je suis aux îles Perhentians, noyant dans un baquet d'eau douce ma combinaison de plongée.
L'agrafe de mon maillot de bain soudain se défait. Au lieu de jouer de discrétion, d'esquisser un repli stratégique, je pousse un hurlement, plaque mes mains de travers sur ma poitrine nue et entame la danse du tourniquet.
Bien sûr, l'assistance rigole, à commencer par les hommes. Moi, je suis cramoisie, et pas à cause du soleil.
Comment attirer l'attention sur ce qu'on veut cacher ? Suffit de me le demander.

Je suis à Singapour (encore), en quête de remplacement d'un soutien-gorge perdu aux îles Gili.
Des bacs remplis de merveilles m'attendent à un chiffre près : le plus élevé ne dépasse pas 85. Et moi, un 85, vu mon dos de nageuse allemande, je l'explose.
Question naïve à la vendeuse :
- Vous n'avez pas de 95 ? Ni même de 90 ?
Taillée façon gaufrette, elle meurt d'envie de me toiser de haut.
Problème. Bien que pas très haute, je suis largement plus grande qu'elle.
J'ai alors droit à un regard méprisant assorti d'un sourire hypocrite :
- Non, désolée, Madame. Ici, nous n'avons que de petites tailles.
Vexée comme une puce se découvrant format sumo, je caresse des idées d'écrabouillage entre deux bacs plastique.
- Scrogneugneu, je vais te les faire avaler, tes baleines !

Alors que je prends un café avec
Salomé, nos voisins parlent anglais.
Leur langue est comme une musique entendue pendant cinq mois. Je pourrais suivre leur conversation au prix d'un léger effort, mais je veux me laisser bercer.
Je dis à mon amie :
- Si je ferme les yeux, je suis ailleurs. Je regrette ces jours entiers où,
baignant dans les inflexions d'Asie, je ne comprenais rien du tout. Le manque total de sens est aussi un total repos... quand il ne devient pas une angoisse.

Jour après jour, je libère les matriochkas de mes souvenirs.
Un si long voyage laisse des traces, forcément.
Il y a d'ailleurs des choses que j'ai oubliées entretemps et retrouvées avec ennui, douleur ou bonheur.
Mes amis.
Le ciel bleu sur les toits en zinc.
Le goût du saucisson et du vin.
Le téléphone.
Les journées à la maison.
Le travail.
La marche avec des talons.
...

Mon sac, lui, est toujours au garde-à-vous dans le couloir. Je n'ai pu me résoudre à le ranger, parce que je suis de toute façon en transit.
En cinq mois, je suis passée du "si" au "quand". Mais c'est encore une autre histoire.

Par Chut ! - Publié dans : Voyages, voyages
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