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En lisant en écrivant

De la relativité de l'amour

 

/David a laissé/ un Post It où il y avait mes numéros de téléphone et une citation :

La littérature nous prouve tous les jours que la vie ne suffit pas.

Ou le contraire ?

J'ai bu un mauvais Nescafé dans son jardin de curé, les coudes sur une table en plastique blanc de camping ; c'est difficile de boire quand on ne peut cesser de soupirer.

Au sortir d'une nuit d'amour comme celle-là - et, malgré mon passé fastueux, des nuits comme celle qui venait de s'écouler je n'en avais pas tellement eu -, on a la sensation de ne plus être maître de soi, de ses lèvres, de ses mains, jusqu'à la respiration qui semble ne plus vous appartenir.

On s'est tellement mêlés, on a si prodigieusement été l'un l'outil du plaisir de l'autre, que reprendre son corps en main semble insensé.

 

Les premiers mots qui suivirent la nuit où on est non seulement tombés amoureux, mais littéralement tombés l'un dans l'autre, ont une singulière saveur de vérité. Plus qu'on ne le voudrait, on se découvre, à l'autre comme à soi.

Ils restent, ces mots-là, comme un écho qui rend tout le reste indécent.

/David/ me dit qu'il m'avait attendue ; il savait que je lui reviendrais, car j'étais faite pour lui de toute éternité ; moi seule pouvait le guérir de sa fracture profonde, de son mal de vivre ; il me dit que j'étais la femme qu'il avait le plus baisée dans sa vie, tout seul ou aux côtés d'autres.

Il me dit que son âme était à moi et qu'elle m'appartenait depuis toujours.


J'étais comme un enfant pauvre qui hérite de la fortune de Rockfeller.

En même temps, je ne pouvais pas, je ne voulais pas le croire. Ç'aurait voulu dire que je trahissais ce que j'étais, ce en quoi je croyais : que rien n'est éternel, qu'on est profondément et définitivement seuls ; et cela, au fond, me convenait parfaitement.

D'ailleurs, tout ce que j'avais vécu me le confirmait.

Mes meilleurs moments sont ceux que je passe en tête-à-tête avec moi-même, à me balader sur la berge d'un fleuve, à écouter le vent dans les feuilles des peupliers. Ou un livre à la main, étendue dans l'herbe. À écouter La Passion seon Saint Matthieu, à parler à un chat, à dormir dans un grand lit vide et un peu froid...

La présence d'un homme a toujours masqué, d'une certaine manière, mon bonheur. Je n'ai d'yeux que pour lui, alors que le reste du monde m'a toujours semblé plus intéressant que l'amour.

Il y a une vieille dame qui habite au fond de moi, une vieille dame agacée par tous ces frottements, toutes ces scènes, par les baisers et les larmes. Elle a les yeux clairs, la peau propre et sèche, et n'aspire qu'au calme pensif d'un matin d'hiver ; le reste, ça la laisse sceptique et un peu navrée.


Simonetta Greggio, Plus chaud que braise extrait du recueil de nouvelles L'Odeur du figuier.


 -----------------------------------------------    

Être d'eau

 

Je bénis l'inventeur des fiançailles. La vie est jalonnée d'épreuves solides comme la pierre ; une mécanique des fluides permet d'y circuler quand même.

Il y a des créatures incapables de comportements granitiques et qui, pour avancer, ne peuvent que se faufiler, s'infiltrer, contourner. Quand on leur demande si oui ou non elles veulent épouser untel, elles suggèrent des fiançailles, noces liquides. Les patriarches pierreux voient en elles des traîtresses ou des menteuses, alors qu'elles sont sincères à la manière de l'eau.

Si je suis eau, quel sens cela a-t-il de dire "oui, je vais t'épouser" ?

Là serait le mensonge. On ne retient pas l'eau. Oui, je t'irriguerai, je te prodiguerai ma tendresse, je te rafraîchirai, j'apaiserai ta soif, mais sais-je ce que sera le cours de mon fleuve ? Tu ne te baigneras jamais deux fois dans la même fiancée.

 

Ces êtres fluides s'attirent le mépris des foules, quand leurs attitudes ondoyantes ont permis d'éviter tant de conflits. Les grands blocs de pierre vertueux, sur lesquels personne ne tarit d'éloges, sont à l'origine de toutes les guerres.

Certes, avec Rinri, il n'était pas question de politique internationale, mais il m'a fallu affronter un choix entre deux risques énormes.

L'un s'appelait "oui", qui a pour synonyme éternité, solidité, stabilité et d'autres mots qui gèlent l'eau d'effroi.

L'autre s'appelait "non", qui se traduit par la déchirure, le désespoir, et moi qui croyais que tu m'aimais, disparais de ma vue, tu semblais pourtant si heureuse quand, et autres paroles qui font bouillir l'eau d'indignation, car elles sont injustes et barbares.

 

Quel soulagement d'avoir trouvé la solution des fiançailles ! C'était une réponse liquide en ceci qu'elle ne résolvait rien et remettait le problème à plus tard.

Mais gagner du temps est la grande affaire de la vie.

 

Amélie Nothomb, Ni d'Ève ni d'Adam.


 -----------------------------------------------    

Bonheur

Un seul bonheur, tout d'une pièce, terrestre et céleste à la fois, temporel et éternel d'un tenant : le bonheur d'être au monde, en ce monde-ci, de l'habiter pleinement et de l'aimer tout en le reconnaissant inachevé, traversé d'obscures turbulences, troué de manque, d'attente, meurtri, raviné par d'incessantes coulées de larmes, de sueur et de sang, mais aussi irrigué par une inépuisable énergie, travaillé de l'intérieur par un souffle à la fraîcheur et à la clarté d'autore - caressé par un chant, un sourire.

Le bonheur imparti à Bernadette, comme à tous les hommes et femmes de sa trempe, consistait à avoir reçu un don de claire-voyance, de claire-audience qui lui permettait de percevoir l'invisible diffus dans le visible, la lumière respirant même au plus épais des ténèbres, un sourire radieux se profilant à l'horizon du vide, affleurant jusque dans les eaux glacées du néant.

Le don d'une autre sensibilité, d'une intelligence insolite, et d'une patience sans garde ni mesure.

Le don d'une humilité lumineuse - clef de verre, de vent ouvrant sur l'inconnu, sur l'insoupçonné, sur un émerveillement infini.

 
 

Sylvie Germain, La chanson des Mal-Aimants.

 

-----------------------------------------

Femmes, femmes, femmes...


Je me demande ce qu'aurait été ma vie plus tard si, enfant, je n'avais pas bénéficié de ces petites réceptions chez ma mère. C'est peut-être ce qui a fait que je n'ai jamais considéré les femmes comme mes ennemies, comme des territoires à conquérir, mais toujours comme des alliées et des amies - raison pour laquelle, je crois, elles m'ont toujours, elles aussi, montré de l'affection.

Je n'ai jamais rencontré ces furies dont on entend parler : elles ont sans doute trop à faire avec des hommes qui considèrent les femmes comme des forteresses qu'il leur faut prendre d'assaut, mettre à sac et laisser en ruines.

 

Toujours à propos de mes tendres penchants - pour les femmes en particulier -, force est de conclure que mon bonheur parfait lors des thés hebdomadaires de ma mère dénotait chez moi un goût précoce et très marqué pour le sexe opposé. Un goût qui, manifestement, n'est pas étranger à ma bonne fortune auprès des femmes par la suite.

Mes souvenirs, je l'espère, seront une lecture instructive, mais ce n'est pas pour autant que les femmes auront plus d'attirance que vous n'en avez pour elles. Si au fond de vous-mêmes, vous les haïssez, si vous ne rêvez que de les humilier, si vous vous plaisez à leur imposer votre loi, vous aurez toute chance de recevoir la monnaie de votre pièce.

Elles ne vous désireront et ne vous aimeront que dans l'exacte mesure où vous les désirez et aimez vous-mêmes - et louée soit leur générosité.

 

Stephan Vizinczey, Eloge des femmes mûres.

Tic tac

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Lundi 25 mai 1 25 /05 /Mai 16:55

- Plonger, c'est se confronter à ses peurs, m'avait assuré Adam alors que nous marinions dans la mer chaude des îles Gili.
J'avais acquiescé par hasard ou par logique. Être immergé à des pieds sous la surface, lesté par une ceinture de plomb et relié à la vie par un tuyau, dents serrées sur un embout avec des bulles en guise de mots, oui, cela devait ressembler à un face-à-face avec soi-même.
Un du genre sans échappatoire.

Les pieds arrimés à un rocher, les oreilles bercées de clapotis, j'imaginais sans peine l'alliance du fond et de l'angoisse, l'exacerbation des peurs les plus enfouies, le ressac des vagues et de l'esprit se brisant toujours sur les mêmes rochers.

Face à cet Autrichien si séduisant, je pensais que la solitude absolue devait ressembler à ça : un corps en apesanteur prisonnier du vase clos de ses obsessions.
Dans l'espace, personne ne vous entendra crier. En plongée non plus, surtout quand vous criez dans votre tête.

Pourtant, et peut-être même encore plus à cause de cela, je voulais plonger. Réveiller mes peurs, les affronter et les dominer en une gageure toute personnelle. Mais ce n'est pas que le goût du défi qui m'a poussée, loin s'en faut.

En moi sommeille depuis l'enfance une créature marine. Trop longtemps engluée sur la terre ferme de la ville, j'éprouve la nostalgie de la mer, du vent salé, des paysages râpés du sud.
Je rêve d'horizon et de houle, d'embruns et de courants.
Je me languis de prendre le large d'un coup de nageoire. Insaisissable, fuyant entre les doigts qui tentent de me clouer à un sol auquel je n'appartiens pas.
Vite, retourner à mes terres souterraines de corail et à mes racines d'algues.
On ne se fait pas impunément tatouer un trident sur la cheville par un guerrier iban.
Quant à mon signe astrologique, il est sans surprise : Poissons. 

Au coucher du soleil, je voyais avec envie les plongeurs débarquer des bateaux. Jetais des regards laconiques à mon tuba en songeant qu'avec lui, je n'irais ni bien loin ni bien profond.
De retour en Thaïlande au coeur d'un Bangkok surchauffé, une conclusion s'imposa : il m'était impossible de végéter plus longtemps en surface.
Mon tour était venu de me jeter à l'eau. De donner chair à la métaphore du saut de l'ange. De m'immerger dans le creuset de mes envies et de mes peurs.
Envies et peurs... Les deux faces complémentaires de la même médaille.

J'achetai un billet pour Koh Tao.
Cette gommette dans l'océan serait le lieu de mon premier baptême. L'endroit parfait pour me couler au plus près de moi sans sombrer. Le paradis qui me retremperait de soleil, d'eau, de sel, et me relâcherait de ses flots vivante comme jamais.

A suivre.

Par Chut ! - Publié dans : En profondeur... passion plongée
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Lundi 11 mai 1 11 /05 /Mai 18:14
Suite de Empreinte, Roc et sève.

A nouveau la rue, cette fois de nuit.
La chaleur dense et moite comme un poing fermé nous enveloppa. Lovés dans son étreinte, Ernesto et moi avancions du même pas. Quelques dîneurs s'attardaient au restaurant sous les arcades. Chaises pliantes, plat unique, assiettes en plastique, tables lavées à la va-vite, serveuse fatiguée prête pour le coup de balai.

Face à nous, le cake anglais du multiplexe-parking étalait ses étages bigarrés. Une tranche de meringue, une couche de jelly saupoudrées de néons en fruits confits, ressemblant rayure pour rayure aux cakes multicolores vendus sur le front de mer.

Les voitures avaient déserté le carrefour. Nichée après la courbe entre deux boutiques, l'enseigne de l'atelier d'Ernesto, comme cuite à la lueur du réverbère, luisait doucement. S'y détachaient, stylisés en noir sur fond crème, les mots Tattoos et Piercings.

Je les voulais imprimés sur ma rétine comme je voulais me souvenir de cette nuit tropicale. De ce tapotement conjoint de nos semelles sur le pavé. De la chemise d'Ernesto tel un trou blanc dans l'obscurité. De ma robe violette plaquée sur mon corps en une gangue prête à s'ouvrir.
De ce moi d'avant moi, de ce temps où je marchais la peau encore lisse de n'avoir pas été marquée.

Le lendemain, nous nous séparerions pour prendre l'avion dans deux directions opposées. Ce départ simultané était, comme notre rencontre, le fruit du hasard. Libres d'attaches, nous n'éprouvions nullement le besoin de nous rendre des comptes, de nous prévenir avant de l'après.
"Je suis là pour l'instant. Alors goûtons-le, suspendu, puisqu'il ne reviendra jamais."
Ici et maintenant. Plus qu'une leçon du voyage, c'est une leçon de vie qui égratigne le coeur, mais rassure aussi sur sa capacité à battre.
J'ai vu des aubes se lever sur des lits dans lesquels je ne dormirai jamais plus. Caressé des corps avec la fougue des femmes qui ne se savent liées à rien, et surtout pas à faire semblant. Reçu de plus grandes marques de tendresse d'hommes de passage que d'amants en titre.
Eux, s'imaginant propriétaires, s'attribuaient de droit la négligence de l'occupant.

Combien de fois ai-je, en voyage, serré des gens dans mes bras, humé leur parfum et, me tournant pour un ultime adieu, pensé très fort "prends soin de toi, surtout" ?
Combien de fois ai-je eu la nostalgie de quitter un endroit aimé ? De rouvrir à la dernière seconde la porte d'une chambre juste pour la contempler, comme à l'exposition Modigliani où je saisis le bras de mon amoureux tandis que nous nous dirigions vers la sortie :
- Retournons près du nu couché, veux-tu ?
Je l'entraînai à rebours de la foule pour contempler cette toile que nous ne verrions plus jamais. Ou du moins, plus jamais ensemble.

Partir est un art que je peine à maîtriser, tant j'ai l'impression d'y laisser une part de moi.
"J'ai le coeur trop près des côtes," écrivis-je une nuit à un homme.
Mais lorsque l'horloge du départ égrène son tic-tac dans ma tête, je suis incapable de rester. Tout délai n'est qu'un sursis avant l'envol. Lent parfois, écartelée que je suis entre terre et ciel. Brutal souvent, parce que je romps d'un coup l'attache qui me cloue au sol, quitte à me couper un pied.
Aussi à la question de Feu mon amour "Combien peut-on supporter de séparations sans mourir ?", lui répondis-je jadis :
- Beaucoup. Plus encore qu'on ne peut l'imaginer.
Aimer vraiment quelqu'un, ce n'est pas le retenir mais se préparer à le laisser partir, tout en sachant que ce départ nous laissera amputé. La vérité est que jamais on ne possède personne.

S'il me venait la folle intention d'attacher Ernesto à un après, j'aurais aussi bien pu écluser une mer de sable entre mes doigts : il est la personne la plus libre que je n'ai jamais rencontrée.
Libre de tout plan car, selon lui, ils ratent toujours.
Libre des entraves d'une famille qui l'a renié parce qu'il ne se conformait pas à ses souhaits. "Sois médecin ou avocat, mon fils."

Avocat, Ernesto l'a été avant de s'en détourner pour replonger vers ses racines. Celle d'une culture qui se meurt au milieu d'une jungle qu'on défriche.
Bientôt, il n'y aura personne pour lire les corps des vieux guerriers ibans.
Bientôt, il n'y aura d'ailleurs plus aucun vieux guerrier iban.

Dans son atelier, Ernesto me déroula des bribes de vie. Cette chaîne de télé qui l'avait contacté pour un reportage consacré aux Ibans, par exemple.
Il dit oui avant de claquer la porte : les conditions n'étaient pas acceptables.
D'accord pour qu'une équipe l'accompagne dans la jungle, qu'elle visionne les cassettes qui lui avaient réclamé des mois d'interviews et de recherches.
Hors de question, en revanche, de raconter des mensonges : affirmer aux télespectateurs qui, n'y connaissant rien, le croiraient forcément, que sa culture était toujours vivante, ça... Il en était incapable.
- Si tu triches avec ton peuple, avec toi-même, que te reste-t-il ? Ni la gloire ni l'argent n'achètent l'honneur.

Ernesto m'exhuma aussi un album photo. Y posaient, de dos ou de face, des vieillards décharnés à demi-nus, couturés de blessures, de cicatrices et de rides, mais fièrement parés de tatouages gagnés au fil des décennies. Les motifs avaient perdu de leur précision, l'encre de sa fraîcheur. Son noir jais d'origine s'était affadi en la teinte bleuâtre des ornements d'anciens prisonniers.
Tandis que, lente et émue, je tournais les pages, Ernesto me désignait un par un ces visages d'un autre temps. Photo après photo, une phrase revenait, toujours la même :
- Lui est mort.
Sa main voltigea sur la mienne. Je me retournai. L'homme que je vis alors n'était pas Ernesto. C'était la dernière sentinelle d'un monde aux abois.


A suivre.
Par Chut ! - Publié dans : Eux
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Lundi 4 mai 1 04 /05 /Mai 13:23

Singapour ne devait être qu'une étape entre deux avions, un saut de puce obligé entre Bornéo et la Thaïlande faute de liaison directe. Mais à peine avais-je passé deux jours ici que je ressentis le besoin de m'attarder.
Fidèle au principe d'écouter mes envies, je décidais donc de perdre le billet que j'avais réservé.
L'avion n'avait pas besoin de moi pour décoller. Et dans mon voyage sans filet, personne ne m'attendait, pas même le réceptionniste d'une obscure chambre d'hôtel.
Mon tour sur moi pouvait bien se changer en double, triple ou quadruple looping.

Aussi, à la rituelle question du matin "Are you leaving today, Ma'am ?", je répondais encore endormie, entre toasts et café :
- Not yet.
De fraîche arrivée d'avant minuit, je suis devenue la plus ancienne installée, rivée à son lit comme une palourde à son rocher.
Des voyageurs, j'en ai vu défiler. Des fatigués et des pimpants, des trop chargés et des petits-sacs-hauts talons, des venus seuls qui repartaient en couple et des mécontents d'être ensemble se chamaillant sur les canapés.
D'un jour sur une nuit ajoutée, Singapour est devenu mon arrêt le plus long, un de ceux que je quitte avec un pincement au coeur. Mais avant de m'encroûter par paresse, le temps est venu de réempaqueter mon sac, de le hisser sur mon dos et de me hisser moi-même dans un avion.
On the road again, et sûrement pour plus longtemps que prévu.

Si j'avais commencé ce voyage par Singapour, probable que je n'aurais pas tant aimé ce pays. Mais après plus de deux mois de route, j'apprécie sa facilité comme une goulée d'air en apnée.
Ici, finie l'impression de réincarnation en bête curieuse. Être femme et voyager sans chaperon ? Une bien étrange idée pour nombre de gens dans ce coin de la planète.
- Are you alone ?
Mille fois cette interrogation me fut déclinée sur tous les tons à un arrêt de bus, de ferry, dans la rue, au restaurant. Parfois alors que je lisais, rêvassais ou même dormais, mon vis-à-vis n'hésitant pas à me secouer pour satisfaire sa curiosité.
Souvent par des hommes me proposant en échange leur téléphone, une correspondance sur Internet, un dîner, une nuit chez eux ou le mariage si affinités.
Pour eux, être seule me range d'office sur l'étagère de la disponibilité.
Aussi, selon l'humeur, me rabattais-je sur la vérité ou m'inventais-je un petit ami jaloux, un mari cloué à l'hôtel par une bizarre maladie ou une ribambelle d'amis.
- Seule ? Oh non. Voici John (moulinets pour désigner la place vide à ma gauche), voilà Andy (même jeu à droite).
Yeux écarquillés et hochements de tête polis en retour.
L'avantage de passer pour une dingue, c'est qu'on vous fiche vite la paix.

Liberté du repos2Ici encore, fini le sentiment de qui-vive. Vive la liberté de me promener en petite jupe et courtes manches, appareil photo en bandoulière, en pleine nuit si ça me chante.
De traverser pieds nus la route piétonne de l'hôtel pour acheter une bière, puis une autre.
De la siroter en terrasse en pianotant sur Internet, sans prier que le hamster qui pédale pour fournir de l'électricité accélère la cadence.
De me lever encore en laissant mes affaires sur la table, certaine de les retrouver à la même place.
De marcher sur un air de jazz sans me retourner à chaque feu rouge.
D'identifier les rues par des panneaux à leur nom, leur place sur mon plan pour cesser de me perdre.
De prendre un bus qui partira à l'heure ou un métro climatisé par une chaleur de four.

J'ai beau aimer l'aventure, l'improvisation, le joyeux bordel, elles m'épuisent parfois. Plus qu'un simple lieu de transit, Singapour a été mon hamac en apesanteur.
Demain est un autre jour... ailleurs.


Par Chut ! - Publié dans : Voyages, voyages
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Vendredi 1 mai 5 01 /05 /Mai 19:28

Suite de Empreinte, Ministry of Pain.

La journée, j'ai flâné dans les rues en regardant ma cheville. Dernière fois que je la voyais à nu. Dernières caresses du soleil sur une peau qu'il me faudrait à présent protéger du soleil, des bains, du sel.

Je savais que les précautions d'après tatouage compliqueraient ma route et m'en moquais. Peu m'importait de souffrir de la chaleur en pantalon, de perdre le billet d'avion qui devait m'emmener sur une île, de différer mon baptême de plongée.

Il y a des choses qui peuvent attendre et d'autres pas. Comme cette seconde d'un cliché magique qui, faute de la capturer, ne se représentera jamais.


La vie, et plus encore le voyage, pose la question des priorités : vais-je rester ici en sacrifiant un là-bas ? Ou filer vers un là-bas en me détournant d'un ici ?

Au cours de mon périple, ma seule question a été :

- De quoi ai-je vraiment envie ?


La question a beau être simple, les réponses le sont rarement.
Souvent tiraillée entre l'activité et le repos, le farniente ou le travail, la totale solitude et le désir de communiquer, j'ai tissé mes petits arrangements. Drôle de patchwork entre moments miel et souvenirs hauts en couleurs, ennui gris clair et mélancolie gris foncé.
Bouts d'étape mal cousus ensemble, jusqu'à me demander si je ne me trompais pas de route. Naviguant à vue, je la surfilais en zigzags, bâtarde, à la recherche de mon nord magnétique.

J'ignorais qu'il se trouverait au Sarawak.
Et que, comble d'ironie, les clefs des chambres de Tracks s'alourdiraient d'un compas.

Ernesto a pour moi le goût des rencontres décisives. Celle de la croisée des chemins à laquelle je suis arrêtée depuis trop longtemps. Et depuis trop longtemps, aussi, je pense que nos plus grandes limites se trouvent en nous-mêmes, prenant racine dans notre éducation et nos peurs, se nourrissant d'elles non pour nous faire grandir mais dépérir sur pied.


A la mort de ma mère j'ai éprouvé la paniquante sensation que plus rien ne me retenait. Que j'étais un ballon lesté de chagrin, mais un ballon libre de m'envoler. Par le suicide en sautant de mon quatrième étage, par les paradis artificiels en me fusillant la tête, par un avion pour sillonner la planète.

La totale liberté a à la fois le goût excitant du fruit défendu et âcre de l'angoisse.

Que faire maintenant que tout est à construire ?

Après l'explosion de mon univers bordé de clôture, je me tenais au milieu d'un champ de ruines, ravagée par l'onde de choc mais encore sur pied.

J'ai réempilé les pierres, parfois dans le désordre. Les angles accrochaient, les fêlures s'emboîtaient mal, les lézardes gagnaient du terrain. A la fin, mon puzzle avait côté cour l'apparence d'une bâtisse branlante, côté jardin celle d'une jungle à élaguer.

Roc et sève. Sous la mousse et les branches mortes se tenaient, cachés, la dureté minérale et le foisonnement végétal.
Il m'a fallu descendre dans ma mine pour les trouver.


Aussi, le soir où Ernesto frappa à ma porte ai-je à peine senti l'excitation des décisions irréversibles. Son visage iban me disait d'ailleurs que je n'avais rien à craindre, si ce n'était de me trouver.

- On y va ? me questionna-t-il.
Dans son ton il y avait la possibilité de me laisser reculer tête haute, sur un "j'ai finalement changé d'avis". Comme il me l'avait dit en boutade absurde :
- Tu ne seras jamais sûre jusqu'au moment où tu seras sûre.
Je regardai, penchés sur mon lit, son sourire, ses yeux, ses cheveux effleurant les tatouages de ses épaules. Je lui souris et repoussai le drap, l'ordinateur, sautai à pieds joints sur le carrelage et lui tendis la main.
- Oui, on est déjà partis.

Je n'avais pas à me préparer, j'étais déjà prête.

A suivre.

Par Chut ! - Publié dans : Eux
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Dimanche 26 avril 7 26 /04 /Avr 17:41
J'ai une piètre opinion de moi en tant que photographe. Plus que la pro du cadrage, je suis la championne du doigt devant l'objectif. Du flou pas très artistique. Du scalpage de tête, du contrejour et de la surexposition.

Pourtant, mon oeil voit le parti à tirer d'une scène, d'un visage, d'un détail. Mais une fois dans la boîte, la photo me déçoit. Elle me paraît sans reliefs, sans saveur ni odeur.
Un cliché de vacances insipide de plus à verser au dossier des photos ratées.

Je sais pourtant que des photos, il faut en prendre cinquante pour n'en garder qu'une, se désespérer d'être mauvais pour se surprendre d'être bon.
Il faut travailler la technique, aussi. Jusqu'alors, la sensibilité ISO m'évoquait une avancée psychanalytique, la balance des blancs une pesée réservée aux Caucasiens, et l'ouverture du diaphragme, un truc carrément salace.

Il était donc grand temps que je m'y mette, et surtout que j'acquière de quoi m'y mettre.
Keith Jarrett sans son piano ? Il n'est rien.
Picasso sans ses pinceaux ? Il n'est rien non plus.
Moi sans un appareil digne de ce nom ? Idem.
Aussi ai-je arpenté aujourd'hui Sim Lin Square, le shopping center singapourien de l'électronique. Et de pied ferme, encore, car hors de question que je repasse les portes bredouille. A mon retour, mon sac serait lesté du prolongement de mon index connecté à mon oeil droit (celui qui voit le mieux).
Quelques heures et centaines d'euros plus tard, je sortais triomphante d'avoir accompli un nouveau bond technologique.
Après ma bécane, tombée en rade moins d'un an après achat, et mon Time Capsule asthmatique, j'aurais dû me méfier.

La pluie avait entretemps séché sur les trottoirs. Tant mieux. Cela m'éviterait de me gaufrer comme à l'aller à cause de mes sandales dotée de l'éjection automatique. Sûr que mon reflex tout beau tout neuf n'aurait pas plus apprécié que mon genou la rencontre avec le pavé.
Une fois à l'hôtel, j'avoue avoir capitulé à la page 4 de la notice en anglais.
- On va y aller au feeling, je me suis dit. Ca avait l'air drôlement simple dans le magasin.
Sitôt pensé, je suis debout, nez au vent, prête à m'aligner pour le prix Albert Londres.

Ici commencent les stupides aventures d'une fille qui aurait dû dépasser la page 4 de la notice.

La mosquée près de mon hôtel est vraiment belle. Je décide donc de la transformer en cliché inaugaural. J'allume l'appareil, le lève à la rencontre du dôme doré.
Rien.
Ah si, là, en petit dans le coin, un message tout en chiffres qui clignote.
Une nouvelle langue, peut-être ? Du martien ? La voix de Dieu ? Bad news from the stars ?
Je peste, j'insiste.
Pas de bol. La connexion avec l'au-delà est brutalement interrompue par un gros trou noir.
Je peste, agite les bras, insulte in petto le vendeur qui m'a refourgué de la camelote.
Furieuse, je retourne l'appareil pour le ranger. Eclate de rire.
J'avais oublié d'enlever l'obturateur.
(Ben quoi ?)

L'hôtel Raffles* est vraiment splendide. L'enfilade des arcades avec les lampes suspendues et la silhouette du portier à l'horizon, je les veux. Sauf que j'ai dû trop trifouiller les boutons entretemps. L'appareil s'insurge, zoome, dézoome, n'en finit plus de me promener en avant, en arrière.
Je tangue comme une vieille chaloupe, j'ai le tournis, je perds pied, je sombre, je renonce.
(Pas encore trouvé la solution.)

Les petits pavés devant l'hôtel Raffles sont vraiment jolis. Parfaits pour une photo abstraite, genre extérieur nuit en énigme. Je les veux aussi mais là encore, autant négocier une demi-jambe avec un crocodile affamé.
L'appareil, lui, ne veut pas.
Je m'acharne, je m'escrime, je m'évertue. Au beau milieu de mes efforts, on me tapote sur l'épaule.
Le portier.
- Excusez-moi, Mademoiselle. Vous êtes au beau milieu de la file des taxis et s'il en arrive un, il va vous écraser.
Oui, bon, d'accord. C'est si gentiment dit que je m'en vais.
(Et tant pis pour les pavés.)

Je passe vite sur la suite, qui pourrait s'intituler :
- hallus auditives ou Comment traiter son engin de moulinette en confondant son bruit avec un skate-board ;
- grand moment de solitude ou Comment shooter au flash un prêtre en plein sermon.
Pour me venger de ces avanies, j'ai rebaptisé mon appareil Gogol, sans me faire d'illusion sur lequel de nous deux l'est plus que l'autre.

Ici s'interrompt le combat pour cause de batterie vide.

Verdict : Keith Jarret sans son piano, Picasso sans ses pinceaux, moi sans appareil photo, on n'est peut-être rien. Mais moi avec, je ne suis pas toujours grand-chose.
Pas grave. J'ai toujours pensé que les plus belles photos étaient dans ma tête.


* L'hôtel Raffles est LE palace historique de Singapour, un lieu mythique fréquenté en son temps par des écrivains et artistes (Rudyard Kipling, Joseph Conrad, Somerset Maugham, Charlie Chaplin...).
Le comble du chic est bien sûr d'y loger dans une suite (gloups). Sinon, à défaut d'être milliardaire, on s'y rend pour déguster un Singapour Sling : ce célèbre cocktail a été créé là, derrière le bar en bois.

J'ai adoré siroter ma boisson dans ce cadre magique, dans les coques de cacahuètes qui traînaient partout. Ca, c'est drôle : le lieu a beau être très chic, on jette sans complexes ses pelures par terre. Inutile de chercher une poubelle de table, il n'y en a pas.
Détonant mélange !
Par Chut ! - Publié dans : Au jour le jour
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