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En lisant en écrivant

De la relativité de l'amour

 

/David a laissé/ un Post It où il y avait mes numéros de téléphone et une citation :

La littérature nous prouve tous les jours que la vie ne suffit pas.

Ou le contraire ?

J'ai bu un mauvais Nescafé dans son jardin de curé, les coudes sur une table en plastique blanc de camping ; c'est difficile de boire quand on ne peut cesser de soupirer.

Au sortir d'une nuit d'amour comme celle-là - et, malgré mon passé fastueux, des nuits comme celle qui venait de s'écouler je n'en avais pas tellement eu -, on a la sensation de ne plus être maître de soi, de ses lèvres, de ses mains, jusqu'à la respiration qui semble ne plus vous appartenir.

On s'est tellement mêlés, on a si prodigieusement été l'un l'outil du plaisir de l'autre, que reprendre son corps en main semble insensé.

 

Les premiers mots qui suivirent la nuit où on est non seulement tombés amoureux, mais littéralement tombés l'un dans l'autre, ont une singulière saveur de vérité. Plus qu'on ne le voudrait, on se découvre, à l'autre comme à soi.

Ils restent, ces mots-là, comme un écho qui rend tout le reste indécent.

/David/ me dit qu'il m'avait attendue ; il savait que je lui reviendrais, car j'étais faite pour lui de toute éternité ; moi seule pouvait le guérir de sa fracture profonde, de son mal de vivre ; il me dit que j'étais la femme qu'il avait le plus baisée dans sa vie, tout seul ou aux côtés d'autres.

Il me dit que son âme était à moi et qu'elle m'appartenait depuis toujours.


J'étais comme un enfant pauvre qui hérite de la fortune de Rockfeller.

En même temps, je ne pouvais pas, je ne voulais pas le croire. Ç'aurait voulu dire que je trahissais ce que j'étais, ce en quoi je croyais : que rien n'est éternel, qu'on est profondément et définitivement seuls ; et cela, au fond, me convenait parfaitement.

D'ailleurs, tout ce que j'avais vécu me le confirmait.

Mes meilleurs moments sont ceux que je passe en tête-à-tête avec moi-même, à me balader sur la berge d'un fleuve, à écouter le vent dans les feuilles des peupliers. Ou un livre à la main, étendue dans l'herbe. À écouter La Passion seon Saint Matthieu, à parler à un chat, à dormir dans un grand lit vide et un peu froid...

La présence d'un homme a toujours masqué, d'une certaine manière, mon bonheur. Je n'ai d'yeux que pour lui, alors que le reste du monde m'a toujours semblé plus intéressant que l'amour.

Il y a une vieille dame qui habite au fond de moi, une vieille dame agacée par tous ces frottements, toutes ces scènes, par les baisers et les larmes. Elle a les yeux clairs, la peau propre et sèche, et n'aspire qu'au calme pensif d'un matin d'hiver ; le reste, ça la laisse sceptique et un peu navrée.


Simonetta Greggio, Plus chaud que braise extrait du recueil de nouvelles L'Odeur du figuier.


 -----------------------------------------------    

Être d'eau

 

Je bénis l'inventeur des fiançailles. La vie est jalonnée d'épreuves solides comme la pierre ; une mécanique des fluides permet d'y circuler quand même.

Il y a des créatures incapables de comportements granitiques et qui, pour avancer, ne peuvent que se faufiler, s'infiltrer, contourner. Quand on leur demande si oui ou non elles veulent épouser untel, elles suggèrent des fiançailles, noces liquides. Les patriarches pierreux voient en elles des traîtresses ou des menteuses, alors qu'elles sont sincères à la manière de l'eau.

Si je suis eau, quel sens cela a-t-il de dire "oui, je vais t'épouser" ?

Là serait le mensonge. On ne retient pas l'eau. Oui, je t'irriguerai, je te prodiguerai ma tendresse, je te rafraîchirai, j'apaiserai ta soif, mais sais-je ce que sera le cours de mon fleuve ? Tu ne te baigneras jamais deux fois dans la même fiancée.

 

Ces êtres fluides s'attirent le mépris des foules, quand leurs attitudes ondoyantes ont permis d'éviter tant de conflits. Les grands blocs de pierre vertueux, sur lesquels personne ne tarit d'éloges, sont à l'origine de toutes les guerres.

Certes, avec Rinri, il n'était pas question de politique internationale, mais il m'a fallu affronter un choix entre deux risques énormes.

L'un s'appelait "oui", qui a pour synonyme éternité, solidité, stabilité et d'autres mots qui gèlent l'eau d'effroi.

L'autre s'appelait "non", qui se traduit par la déchirure, le désespoir, et moi qui croyais que tu m'aimais, disparais de ma vue, tu semblais pourtant si heureuse quand, et autres paroles qui font bouillir l'eau d'indignation, car elles sont injustes et barbares.

 

Quel soulagement d'avoir trouvé la solution des fiançailles ! C'était une réponse liquide en ceci qu'elle ne résolvait rien et remettait le problème à plus tard.

Mais gagner du temps est la grande affaire de la vie.

 

Amélie Nothomb, Ni d'Ève ni d'Adam.


 -----------------------------------------------    

Bonheur

Un seul bonheur, tout d'une pièce, terrestre et céleste à la fois, temporel et éternel d'un tenant : le bonheur d'être au monde, en ce monde-ci, de l'habiter pleinement et de l'aimer tout en le reconnaissant inachevé, traversé d'obscures turbulences, troué de manque, d'attente, meurtri, raviné par d'incessantes coulées de larmes, de sueur et de sang, mais aussi irrigué par une inépuisable énergie, travaillé de l'intérieur par un souffle à la fraîcheur et à la clarté d'autore - caressé par un chant, un sourire.

Le bonheur imparti à Bernadette, comme à tous les hommes et femmes de sa trempe, consistait à avoir reçu un don de claire-voyance, de claire-audience qui lui permettait de percevoir l'invisible diffus dans le visible, la lumière respirant même au plus épais des ténèbres, un sourire radieux se profilant à l'horizon du vide, affleurant jusque dans les eaux glacées du néant.

Le don d'une autre sensibilité, d'une intelligence insolite, et d'une patience sans garde ni mesure.

Le don d'une humilité lumineuse - clef de verre, de vent ouvrant sur l'inconnu, sur l'insoupçonné, sur un émerveillement infini.

 
 

Sylvie Germain, La chanson des Mal-Aimants.

 

-----------------------------------------

Femmes, femmes, femmes...


Je me demande ce qu'aurait été ma vie plus tard si, enfant, je n'avais pas bénéficié de ces petites réceptions chez ma mère. C'est peut-être ce qui a fait que je n'ai jamais considéré les femmes comme mes ennemies, comme des territoires à conquérir, mais toujours comme des alliées et des amies - raison pour laquelle, je crois, elles m'ont toujours, elles aussi, montré de l'affection.

Je n'ai jamais rencontré ces furies dont on entend parler : elles ont sans doute trop à faire avec des hommes qui considèrent les femmes comme des forteresses qu'il leur faut prendre d'assaut, mettre à sac et laisser en ruines.

 

Toujours à propos de mes tendres penchants - pour les femmes en particulier -, force est de conclure que mon bonheur parfait lors des thés hebdomadaires de ma mère dénotait chez moi un goût précoce et très marqué pour le sexe opposé. Un goût qui, manifestement, n'est pas étranger à ma bonne fortune auprès des femmes par la suite.

Mes souvenirs, je l'espère, seront une lecture instructive, mais ce n'est pas pour autant que les femmes auront plus d'attirance que vous n'en avez pour elles. Si au fond de vous-mêmes, vous les haïssez, si vous ne rêvez que de les humilier, si vous vous plaisez à leur imposer votre loi, vous aurez toute chance de recevoir la monnaie de votre pièce.

Elles ne vous désireront et ne vous aimeront que dans l'exacte mesure où vous les désirez et aimez vous-mêmes - et louée soit leur générosité.

 

Stephan Vizinczey, Eloge des femmes mûres.

Tic tac

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Jeudi 8 janvier 4 08 /01 /Jan 02:27
Dans cet appartement, c'était ma chambre que je préférais. Elle était au bout du couloir, vaste et blanche. Son parquet ancien couinait sous mes pas lorsque je la traversais. Jamais je n'ai su les lattes à éviter pour rejoindre mon lit sans bruit. Lit est toutefois un bien grand mot pour un matelas posé à même le sol.

Sur la porte, côté couloir, j'avais punaisé un de mes dessins, un entonnoir rouge suivi d'un texte griffonné :
"Ceci n'est pas un entonnoir pour les fous, c'est ma couronne", histoire de donner le ton.

La porte-fenêtre donnait sur un balcon où j'allais peu. Trop petit, trop bruyant à cause du boulevard en contrebas, il n'était guère propice à la rêverie. Les branches des marronniers découpées sur le ciel l'étaient, elles. Au moins autant que les lourdes tentures suspendues devant les vitres.
Elles étaient pourpres comme les rideaux de théâtre, d'une couleur si profonde qu'elle en éclaboussait les murs. Lorsque je les fermais, de jour comme de nuit la chambre devenait mon cabaret intime.

D'une représentation à l'autre, le spectacle changeait mais sa trame ne variait pas. Au point de dentelle ou de croix, toujours les broderies composaient le même motif : une étreinte clandestine.

J'imaginais par exemple une aube frisquette, un manteau trop mince sur mes épaules et assez de temps pour un café avant de prendre le métro.
Dans la rue se tient un bar-hôtel de quartier. Sa porte qui tinte quand on la pousse, ses tables usées avec leur cendrier en plastique, son sol douteux, son comptoir avec le patron servant des canons aux habitués.
Au fond de la salle, un escalier sombre mène aux chambres du premier étage. Séparées par des cloisons en papier cigarette, elles sont petites et sans confort, juste pourvues d'un lit et d'un lavabo.

Mille fois je suis passée devant ce troquet sans m'attarder. Aujourd'hui, j'entre parce qu'il y fait chaud, qu'il y a du bruit, des conversations, de la vie.
Debout derrière le zinc, je commande un double express. Plisse le nez à cause de la fumée des cigarettes. L'odeur du tabac au petit matin m'a toujours donné mal au cœur.
Le bourdonnement des mots sans importance m'entoure comme de la ouate. Je défais un à un les boutons de mon manteau, tire sur mon écharpe pour délivrer mon cou.

La boisson arrive, brûlante. Un filet a débordé de la tasse et mouillé le sucre. Je le repousse sur le bord de la soucoupe. Et à ce moment précis, je le vois.
Il est à l'autre bout du comptoir, penché sur son marc de café comme pour y lire son destin. Les épaules voûtées sous le poids de la journée à venir, les cheveux encore mouillés de la douche mais gominés.
C'est un homme banal en costume. Un employé ou un représentant de commerce dans la trentaine, ni grand ni petit, ni beau ni laid, sans rien qui accroche.
Le genre d'homme qu'on croise à tous les coins de rue sans se retourner.
Pourtant, ma gorge palpite soudain plus fort. Peut-être parce que dans ce rade d'habitués, nous sommes tous deux aussi décalés.

Mon regard insistant lui fait lever la tête. Puis, imperceptiblement, sa tasse, comme s'il trinquait avec moi en secret.
Nous savons dès lors ce qui va se passer, et nous voulons que ça se passe.
Les clefs des chambres sont accrochées sur un panneau de bois. L'homme, posant un billet sur le comptoir, en demande une au patron. Puis il traverse la salle, se dirige vers l'escalier, ralentit en passant à mes côtés, la clef en évidence dans sa paume.
Un battement de cils.
Oui, j'ai bien vu le numéro de la chambre.
J'avale mon café à la hâte.

Le battant de la chambre est entrouvert. À peine ai-je pesé sur la porte que l'homme m'attrape par la manche et me tire à l'intérieur.
Je la referme d'un coup de pied, me débarrasse de mon manteau. Alors que je dégrafe ma jupe, il m'arrête pour la remonter sur mes fesses. Ses gestes durs et précis me tournent, me collent au mur, baissent ma culotte.
Il ouvre sa braguette, enfile un préservatif et me prend debout, vite, fort, sans tendresse.

Chaque va-et-vient me fait gémir. Lui, il ne gémit pas, il grogne à râles étouffés dans mon cou.
Une crispation de son sexe m'annonce qu'il va jouir. Alors je viens, là, maintenant, avant lui, mon écharpe rentrée entre les dents.
Nous nous séparons les jambes molles.
 
Après m'être rajustée, je sors de la chambre sans un mot. L'homme la quittera aussi, mais plus tard, quand la rue m'aura happée.
Je descends l'escalier. Le brouhaha des rires et des discussions m'enveloppe de nouveau.
Le patron me dit :
- À bientôt, Mademoiselle.
Je souris en lui laissant un pourboire.

Neuf heures. Il est temps de m'engouffrer dans le métro. Je suis à peine en retard.
C'est une belle journée qui commence.


Photo : La Petite Mort, de William Santillo.
Image extraite des Chroniques de la Lune Noire (dessinateurs : Olivier Ledroit et Cyril Pontet).
Par Chut ! - Publié dans : Classé X - Communauté : xFantasmesx
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Mercredi 7 janvier 3 07 /01 /Jan 03:28
Il est paraît-il des peaux si foncées qu'elles ont des reflets bleus.
Bleu nuit. C'est la couleur sous mes paupières lorsqu'Andrea m'embrasse. J'entrouvre les yeux et Andrea devine leur bleu pâle. Ce bleu que, trouvant si beau, il aimerait peindre "pour en capturer l'expression", dit-il.
- L'expression, oui, mais laquelle ?
- Laquelle ? Je ne sais pas, elles sont si changeantes...


Si je savais dessiner, sous mes pinceaux Andrea se changerait en panthère ou en guerrier Masaï.
Si j'étais photographe, ce sont nos corps nus et enlacés que je voudrais pour modèles. Le cliché serait fidèle à notre image dans le miroir : ses longues jambes serties entre les miennes, son haut bassin pressé contre mes fesses rondes, un bras traversant mon ventre et refermé sur mon flanc, l'autre appuyé sur ma poitrine, avec ses doigts emprisonnant mon cou.

Le contraste
de nos couleurs mêlées est saisissant, sublime, érotique. Et plus encore, peut-être, lorsqu'il se défait. Que ma chevelure blonde cascade sur le sommier et qu'Andrea l'empoigne pour me relever la tête.
- Regarde...
Dans le miroir je vois
du ciel, du sable et de l'ébène, ses nattes de mousse entre l'émail de mes dents, nos chairs minérales et végétales.

Si je pivote surgit de mon corps de porcelaine l'îlot noir de ma toison. Andrea glisse sa langue entre ses algues folles. Quand il en touchera le corail, il fera à nouveau bleu nuit sous mes paupières.
Mais quelle couleur fait-il sous les siennes lorsque son sexe est dans ma bouche ?
Par Chut ! - Publié dans : Andrea d'ébène
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Mardi 6 janvier 2 06 /01 /Jan 03:28
Par une fin d'après-midi comme les autres, j'émergeai du métro au retour d'une promenade, traversai la place et arrivai au pied de l'immeuble de ma mère.
Elle m'avait souvent recommandé de vite en composer le code. Et par précaution, de cacher mes doigts qui le pianotaient, ou de me voûter contre le ciment pour présenter aux curieux le rempart de mes épaules.
Souvent, je m'étais moquée d'elle. Un tel empressement, une telle ruse m'apparaissaient le propre de ceux qui ont quelque chose à dissimuler. Or, rentrant simplement chez moi, j'estimais n'avoir rien à cacher et moins
à craindre. Mon âge ne faisait plus de moi une enfant désarmée, ma carrure dépassait celle d'une frêle grand-mère craignant pour son sac à main.

Souvent je plaisantais
ma mère sur son goût du drame. Souvent elle me reprochait mon goût du danger.
"Les pires dangers, ma puce, on ne les soupçonne pas. Ils nous tombent dessus au moment où l'on est le plus désarmé."
Je laissais parler l'inquiétude de son amour maternel en secouant la tête. Si moi aussi, je me mettais à penser
sans cesse aux dangers tapis dans les coins, à ceux qui rôdaient et s'affûtaient pour mieux me sauter sur le paletot, je me condamnais à vivre dans la peur. Ou à me comporter en victime courbant le dos sous un poids aussi écrasant qu'invisible.

Aussi enfonçai-je les touches du digicode au vu et su de la rue, en chantonnant. À peine tapais-je le dernier numéro qu'une voix m'interrompit :
- Mademoiselle ?
Je sursautai
. Me retournai. Un homme se tenait à mes côtés, très ou plutôt trop près. S'il avançait le bras, il pourrait sans peine m'agripper par le cou ou me tirer par les cheveux.

Ce non-respect de la distance de sécurité m'agressa.
- Oui ?
répondis-je d'un ton revêche.
- Vous êtes très jolie. J'aimerais vous inviter à boire un verre.
- Non merci.
- Je suis déçu, car en vérité...
Une expression étrange, à la fois défiante et assurée, passa sur son visage.
- ... voilà une heure que je vous suis.
- Pardon ??
- Oui, depuis que je vous ai croisée au Châtelet. Vous êtes entrée dans deux boutiques puis dans le métro. J'ai pris le même wagon pour sortir à la même station. Et pendant tout ce temps, j'étais derrière vous.


Une peur a
ussi gluante qu'une coulée de cire fondit sur moi.
- Vous êtes fou, m'écriai-je.
- Non, vous me plaisez.

J'eus tout à coup l'impression que ses yeux me salissaient. Parce qu'ils m'avaient observée, détaillée, soupesée, déshabillée peut-être sans que je ne m'en doute.
- Voleur ! criai-je en poussant brutalement la porte pour me ruer dans le hall.
Juste avant que le battant ne se referme, nos yeux se croisèrent une dernière fois. Dans les siens, l'incompréhension.
- Voleur ? articula-t-il en silence, dans le clic de la serrure .

Voleur, oui. Voleur. Cet homme m'avait pris sans me demander ce que je ne voulais ni lui donner, ni lui montrer. Le contenu de mon sac ouvert alors que j'y piochais un mouchoir, le titre du roman que je lisais, ma façon de balayer la mèche de cheveux qui me gênait, ce geste machinal que j'avais pour me gratter le menton.
Tous ces choses minuscules, infinies et sans importance qui étaient moi et qu'il m'avait pendant une heure arrachées. Et toutes ces pensées, peut-être dégoûtantes, dont il m'avait enveloppée. Il avait dû nous imaginer ensemble au café, face à face, avec
son pied calinant ma jambe, ses doigts dorlotant mon bras, sa bouche se plaquant sur la mienne.
Ce vol et ces pensées me souillaient davantage qu'une main aux fesses ou la plus vulgaire des insultes, car de moi je me sentais
dépossédée.

J'eus la même impression un jour qu'Andrea vint à la maison. Il s'était allongé dans la chambre pendant que je préparais le repas. Virevoltant des casseroles au frigo, du frigo aux assiettes, des assiettes à l'évier, trempant un doigt dans une sauce, mordant le pain à même le quignon, ajustant ma coiffure entre deux tartines, retouchant mon maquillage pendant la cuisson des œufs.
Alors que je me regardai dans le miroir du couloir, j'y vis son reflet, longue forme noire et puissante.
Je bondis, demandant
stupidement :
- Tu n'es pas couché ?
- Non, je te regarde.

Je plissai le nez, réembobinant la litanie de mes petits gestes. Certaine de ne point être vue, ne m'étais-je pas laissé aller ? Compromise ou ridiculisée par un mouvement inconvenant ?
L'irruption d'Andrea dans ces instants les plus intimes, ceux où l'on croit être seul avec soi-même, me fut désagréable.
Lui aussi, avec les meilleures intentions du monde, m'avait volé un peu de ce qui m'appartenait.

Quelques années auparavant, j'eus un homme lancé à mes trousses.
Ce vol-là, qui n'eut d'ailleurs pas lieu, je le garde encore un peu pour moi.
Par Chut ! - Publié dans : Eux
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Lundi 5 janvier 1 05 /01 /Jan 02:29
- C'est moi.
- Oui.
- Tu vas bien ?
- Oui.
Un silence coupé de klaxons et de pétarades de scooters retombe. Un bruit guttural
résonne soudain dans le combiné. Andrea se racle la gorge, comme s'il cherchait tout au fond des phrases qui refusent de sortir.
- Je te dérange ?
- Non.
- Tu n'es pas très bavarde...
- En effet.
Deux contre six, voilà ce que je lui offre.
Deux mots à la suite contre six jours sans nouvelles, hormis le réglementaire sms de bonne année, c'est pas si mal payé.

Après deux vient trois, et de ce chiffre-là je lui ferai également cadeau :
- Trois, dis-je.
- Pardon ?
- Trois mois. La durée de mon prochain voyage. J'ai réservé mon billet.
- Ah.
- Oui. Ah.

Après trois vient quatre. Un quatre en couperet, car Andrea annonce :
- Je vais devoir raccrocher. Je suis juste sorti acheter du pain.
Je brûle de lui demander s'il a pris un bâtard ou une miche.

- Tu es triste ? interroge-t-il.
- Non, en colère. Pour le coup, y a des pains qui se perdent. Racheter une semaine de silence radio par un pauvre coup de fil... Tu as dû voir le Père Noël.
- Faut qu'on parle.
- Parlons donc. J'ai tout mon temps et du pain surgelé plein le congélateur, moi.

Sans oublier de la bile ras la bouche et cinq doigts pour lui raccrocher au nez. En hiver, celui d'Andrea est toujours bouché à cause du froid. Pas le mien qui flaire que là, ça sent mauvais.
Entretemps, Ether est venue à la maison et repartie. Mon idée était de les présenter l'un à l'autre. Pour le plaisir de les réunir, bien sûr, mais aussi pour la confiance et l'engagement que cette rencontre signifiait : les hommes qui passent, on ne les présente pas. Surtout à ses amies.
L'offre est restée emballée dans son paquet, vague rebut abandonné sous le sapin.

- Tu es libre mardi ?
Mardi sonne à mes oreilles comme la Saint-Glinglin des calendes grecques. J'accepte néanmoins, puisque
pour se disputer, il faut bien convenir d'une date.
- Minute, je vérifie.
- Vrai... J'avais oublié que ton agenda est digne d'une femme d'affaires.
La plaisanterie tombe à plat alors que le flot aigre de ma bile me monte à la langue. Une brève morsure pour ne pas rétorquer :
"Mêle-toi donc des tiennes, d'affaires."

Et je
repense à ce jour pas si lointain où Andrea me proposa :
- Si ça ne va pas, si tu as besoin de te confier, appelle-moi.
Le jour des confidences est arrivé. Il est en -di mais ne s'appelle pas mardi.
Pas de bol, vraiment. La prochaine fois, je coordonnerai mon coup de blues à son agenda.

Andrea a beau avoir les sinus encombrés, il n'est point sourd. Aussi a-t-il très bien entendu le boulet de canon qui lui siffle que mardi, il me perdra. Aujourd'hui dimanche
, c'est cette peur qui s'affiche en toutes lettres sur mon téléphone :
"Voyons-nous cet après-midi, veux-tu ?"
En femme d'affaires surbookée au lit, j'efface le message. La lecture d'Au Pays des vivants m'interdit de poser un orteil dehors, dans un froid de sépulcre.
Une poignée d'heures plus tard, Andrea finit d
e guerre lasse par m'appeler :
-
Voyons-nous ce soir, veux-tu ?
"Les boulangeries sont donc fermées ?"
Encore une réplique acerbe que je ravale avec ma bile.

Au café, sa main se pose sur mon bras. Doucement, comme s'il craignait de le briser ou ne voyait en moi une bête impossible à apprivoiser. Le geste me touche. Mais sous cette caresse comme sous les coups de fouet, ce n'est pas la reddition qui vient.
C'est le défi de mon menton redressé et de mes pupilles dans les siennes plantées.
- Alors ?
- Alors... J'ai été négligent, j'ai été injuste.


J'acquiesce tandis que les mots d'Andrea roulent sur moi, m'enveloppent et m'enserrent pour me débusquer.
Pas question de sortir de ma tanière.
Murée dans le silence,
je l'écoute en songeant à cette promenade où je marchais à trois pas de lui comme un chien galeux. À ces appels où son visage à elle s'affichait sur le téléphone, à tous ces "Ma puce" murmurés.

Moi, je suis la fille du pain, du quignon, de la croûte.
Une fille
trop vieille et fatiguée pour jouer encore à ce genre de jeux.
Mes doigts gelés entourent la bougie posée entre nous sur la table. Ça sent le brûlé. Un de mes cheveux a cramé dans la flamme.

Soudain, je suis une fille tordue d'angoisse qui pleure sans un bruit ni un geste, débordant d'un chagrin qu'Andrea ne comprend pas.
Normal. À cet instant, je ne le comprends pas moi-même.

Demain est un autre jour. Je m'achèterai de la brioche.

La photo est d'Amaury Marquez
Par Chut ! - Publié dans : Andrea d'ébène
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Dimanche 4 janvier 7 04 /01 /Jan 02:20

Sous le tissu la peau 2J'aime imaginer comment les hommes font l'amour. Qu'ils me plaisent ou non, j'ai lorsqu'ils me parlent des images qui me traversent, et dans les yeux la transparence de mes pensées.

Ils me demandent si je les écoute ? J'acquiesce alors que je suis ailleurs, écrasée sous leur poids contre le sommier, roulée par leur poigne entre les draps, râlant mon plaisir comme une bête qu'on égorge. Haletant de dégoût parfois, les narines emplies de leur odeur âcre, fouaillée par leurs ongles sales, détournant la tête dans un dernier coup de reins qui les fera jouir.

Il est des hommes que je rêve d'asservir alors qu'ils enfilent des banalités.
- Vous avez raison, le temps s'est rafraîchi.
Mon ton est à ces mots aussi pénétré que leur cul qu'ils me tendent, basculés à quatre pattes, nuque raidie d'angoisse, poignets et chevilles entravés.
Encore une protestation et j'abattrai une main sur leurs fesses molles, leur rentrant de l'autre la bourre des oreillers entre les dents. Puis saisissant leurs cheveux à pleines paumes, j'ordonnerai :
- Crache.
Complétant à part moi, à voix haute peut-être :
- Crache ton désir comme ta honte, dans un hurlement ou un souffle. L'abdication que tu viens chercher, je ne te la donne pas, je te l'arrache. C'est bien ce que tu veux, n'est-ce pas ? Ensuite, à genoux tu baiseras mes doigts entrés dans ta chair. Ces doigts souillés de toi, suintant toi, sortis de toi mais y rentrant à nouveau, de ton cul à ta bouche et de ta bouche à ton cul.

Il est aussi des hommes auxquels je rêve de me rendre. Mais pour qu'à mon tour j'abdique encore faut-il me faire plier. À moins que, bonne fille, je ne me livre avec le mode d'emploi, fermant deux mains rétives sur ma chevelure, joignant mes poignets dans mon dos en une invitation muette.
- Serre-les, bloque-les, soumets-moi. Fous-moi ta gentillesse à fond de gorge et ta tendresse au cul ou garde-les pour après. Après le plaisir où je serai fragile, friable comme de la porcelaine entre tes paumes.

Souvent, lorsque des hommes me parlent les yeux dans les yeux, les miens s'échappent malgré moi des leurs, descendent à leur cou et à leur chemise.
Sous les boutons fermés j'imagine la toison moutonnant sur leur poitrine. Ou, au contraire, leur torse imberbe aux tétons rétractiles.
Sous la ceinture
leur nombril en faille sismique, leur ventre tendu de muscles ou enrobé de chair à pétrir.
Sous le pli de leur pantalon, leur sexe rangé dans leur caleçon, marquant leurs cuisses d'un cercle imperceptible.

Sous le tissu la peau 1Sous ces gangues de tissu superflu se tient le cœur. Celui de la peau dure, de la peau douce
qui répond en écho à la mienne car nous sommes du même bois, du même sang, de la même glaise.

J'aime quand, tel un aveu sous l'enveloppe, le pli impeccable de l'étoffe s'altère d'un renflement.
Instant fugace de mise à nu du désir où se fissurent les faux-semblants.
- Je te désire.
- Moi aussi.

Sous l'homme soudain apparaît le petit garçon. Et parfois sous le petit garçon apparaît l'homme.

J'aime cet imprévu en prélude à la séquence des corps, comme j'aime ce qui accroche, ce qui tangue et ripe pour mieux défaire le mécanisme bien huilé du coït.
Dans le cul comme ailleurs, ce n'est pas l'assurance de la plénitude que je recherche mais la faille, la fêlure, la lézarde.

Ce petit truc en moins de l'avis des autres, qui est un plus au mien. Pour moi le lisse est trop plat, le rugueux tout un monde. Je me perdrais peut-être entre ses crevasses et errerais dans ses méandres, mais point sans boussole.
Au nord est la peur, au sud la jouissance, et l'aiguille folle de mon désir oscille de l'un à l'autre comme un homme entre mes cuisses.

Aussi l'image de Luc me revient-elle en tête.
Après notre rencontre dans le sud de la France nous avions convenu de nous revoir à Paris.
Il vint chez moi à la tombée de la nuit.
Je l'attendais, vêtue simplement d'un jeans et d'une chemise.
- Mets ta robe rouge, m'ordonna-t-il en désignant le portant qui me servait de penderie.
Je lui obéis, me changeai dans la salle de bains et
marchai vers lui pieds nus, d'une légèreté dansante de ballerine.
Il me happa alors que je le croisai pour me porter sur le lit.

Le Luc que j'avais connu en vacances était attentionné et charmant. À mille lieues du fauve que je découvrais alors, m'écartelant sur le matelas et me mordant les épaules.
La robe finit roulée sur ma poitrine, dépenaillée sur mes hanches.
Sous le tissu étaient nos peaux dans leur vérité.
Les hommes ne sont jamais aussi sincères que lorsqu'ils font l'amour.

 

Photos Mapplethorpe et Santillo.

Par Chut ! - Publié dans : Classé X - Communauté : xFantasmesx
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