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En lisant en écrivant

De la relativité de l'amour

 

/David a laissé/ un Post It où il y avait mes numéros de téléphone et une citation :

La littérature nous prouve tous les jours que la vie ne suffit pas.

Ou le contraire ?

J'ai bu un mauvais Nescafé dans son jardin de curé, les coudes sur une table en plastique blanc de camping ; c'est difficile de boire quand on ne peut cesser de soupirer.

Au sortir d'une nuit d'amour comme celle-là - et, malgré mon passé fastueux, des nuits comme celle qui venait de s'écouler je n'en avais pas tellement eu -, on a la sensation de ne plus être maître de soi, de ses lèvres, de ses mains, jusqu'à la respiration qui semble ne plus vous appartenir.

On s'est tellement mêlés, on a si prodigieusement été l'un l'outil du plaisir de l'autre, que reprendre son corps en main semble insensé.

 

Les premiers mots qui suivirent la nuit où on est non seulement tombés amoureux, mais littéralement tombés l'un dans l'autre, ont une singulière saveur de vérité. Plus qu'on ne le voudrait, on se découvre, à l'autre comme à soi.

Ils restent, ces mots-là, comme un écho qui rend tout le reste indécent.

/David/ me dit qu'il m'avait attendue ; il savait que je lui reviendrais, car j'étais faite pour lui de toute éternité ; moi seule pouvait le guérir de sa fracture profonde, de son mal de vivre ; il me dit que j'étais la femme qu'il avait le plus baisée dans sa vie, tout seul ou aux côtés d'autres.

Il me dit que son âme était à moi et qu'elle m'appartenait depuis toujours.


J'étais comme un enfant pauvre qui hérite de la fortune de Rockfeller.

En même temps, je ne pouvais pas, je ne voulais pas le croire. Ç'aurait voulu dire que je trahissais ce que j'étais, ce en quoi je croyais : que rien n'est éternel, qu'on est profondément et définitivement seuls ; et cela, au fond, me convenait parfaitement.

D'ailleurs, tout ce que j'avais vécu me le confirmait.

Mes meilleurs moments sont ceux que je passe en tête-à-tête avec moi-même, à me balader sur la berge d'un fleuve, à écouter le vent dans les feuilles des peupliers. Ou un livre à la main, étendue dans l'herbe. À écouter La Passion seon Saint Matthieu, à parler à un chat, à dormir dans un grand lit vide et un peu froid...

La présence d'un homme a toujours masqué, d'une certaine manière, mon bonheur. Je n'ai d'yeux que pour lui, alors que le reste du monde m'a toujours semblé plus intéressant que l'amour.

Il y a une vieille dame qui habite au fond de moi, une vieille dame agacée par tous ces frottements, toutes ces scènes, par les baisers et les larmes. Elle a les yeux clairs, la peau propre et sèche, et n'aspire qu'au calme pensif d'un matin d'hiver ; le reste, ça la laisse sceptique et un peu navrée.


Simonetta Greggio, Plus chaud que braise extrait du recueil de nouvelles L'Odeur du figuier.


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Être d'eau

 

Je bénis l'inventeur des fiançailles. La vie est jalonnée d'épreuves solides comme la pierre ; une mécanique des fluides permet d'y circuler quand même.

Il y a des créatures incapables de comportements granitiques et qui, pour avancer, ne peuvent que se faufiler, s'infiltrer, contourner. Quand on leur demande si oui ou non elles veulent épouser untel, elles suggèrent des fiançailles, noces liquides. Les patriarches pierreux voient en elles des traîtresses ou des menteuses, alors qu'elles sont sincères à la manière de l'eau.

Si je suis eau, quel sens cela a-t-il de dire "oui, je vais t'épouser" ?

Là serait le mensonge. On ne retient pas l'eau. Oui, je t'irriguerai, je te prodiguerai ma tendresse, je te rafraîchirai, j'apaiserai ta soif, mais sais-je ce que sera le cours de mon fleuve ? Tu ne te baigneras jamais deux fois dans la même fiancée.

 

Ces êtres fluides s'attirent le mépris des foules, quand leurs attitudes ondoyantes ont permis d'éviter tant de conflits. Les grands blocs de pierre vertueux, sur lesquels personne ne tarit d'éloges, sont à l'origine de toutes les guerres.

Certes, avec Rinri, il n'était pas question de politique internationale, mais il m'a fallu affronter un choix entre deux risques énormes.

L'un s'appelait "oui", qui a pour synonyme éternité, solidité, stabilité et d'autres mots qui gèlent l'eau d'effroi.

L'autre s'appelait "non", qui se traduit par la déchirure, le désespoir, et moi qui croyais que tu m'aimais, disparais de ma vue, tu semblais pourtant si heureuse quand, et autres paroles qui font bouillir l'eau d'indignation, car elles sont injustes et barbares.

 

Quel soulagement d'avoir trouvé la solution des fiançailles ! C'était une réponse liquide en ceci qu'elle ne résolvait rien et remettait le problème à plus tard.

Mais gagner du temps est la grande affaire de la vie.

 

Amélie Nothomb, Ni d'Ève ni d'Adam.


 -----------------------------------------------    

Bonheur

Un seul bonheur, tout d'une pièce, terrestre et céleste à la fois, temporel et éternel d'un tenant : le bonheur d'être au monde, en ce monde-ci, de l'habiter pleinement et de l'aimer tout en le reconnaissant inachevé, traversé d'obscures turbulences, troué de manque, d'attente, meurtri, raviné par d'incessantes coulées de larmes, de sueur et de sang, mais aussi irrigué par une inépuisable énergie, travaillé de l'intérieur par un souffle à la fraîcheur et à la clarté d'autore - caressé par un chant, un sourire.

Le bonheur imparti à Bernadette, comme à tous les hommes et femmes de sa trempe, consistait à avoir reçu un don de claire-voyance, de claire-audience qui lui permettait de percevoir l'invisible diffus dans le visible, la lumière respirant même au plus épais des ténèbres, un sourire radieux se profilant à l'horizon du vide, affleurant jusque dans les eaux glacées du néant.

Le don d'une autre sensibilité, d'une intelligence insolite, et d'une patience sans garde ni mesure.

Le don d'une humilité lumineuse - clef de verre, de vent ouvrant sur l'inconnu, sur l'insoupçonné, sur un émerveillement infini.

 
 

Sylvie Germain, La chanson des Mal-Aimants.

 

-----------------------------------------

Femmes, femmes, femmes...


Je me demande ce qu'aurait été ma vie plus tard si, enfant, je n'avais pas bénéficié de ces petites réceptions chez ma mère. C'est peut-être ce qui a fait que je n'ai jamais considéré les femmes comme mes ennemies, comme des territoires à conquérir, mais toujours comme des alliées et des amies - raison pour laquelle, je crois, elles m'ont toujours, elles aussi, montré de l'affection.

Je n'ai jamais rencontré ces furies dont on entend parler : elles ont sans doute trop à faire avec des hommes qui considèrent les femmes comme des forteresses qu'il leur faut prendre d'assaut, mettre à sac et laisser en ruines.

 

Toujours à propos de mes tendres penchants - pour les femmes en particulier -, force est de conclure que mon bonheur parfait lors des thés hebdomadaires de ma mère dénotait chez moi un goût précoce et très marqué pour le sexe opposé. Un goût qui, manifestement, n'est pas étranger à ma bonne fortune auprès des femmes par la suite.

Mes souvenirs, je l'espère, seront une lecture instructive, mais ce n'est pas pour autant que les femmes auront plus d'attirance que vous n'en avez pour elles. Si au fond de vous-mêmes, vous les haïssez, si vous ne rêvez que de les humilier, si vous vous plaisez à leur imposer votre loi, vous aurez toute chance de recevoir la monnaie de votre pièce.

Elles ne vous désireront et ne vous aimeront que dans l'exacte mesure où vous les désirez et aimez vous-mêmes - et louée soit leur générosité.

 

Stephan Vizinczey, Eloge des femmes mûres.

Tic tac

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Vendredi 19 décembre 5 19 /12 /Déc 05:42
J'allumai une cigarette en disant :
- C'est ça qui me fera mourir.
- Je ne veux pas que tu meures
, me dit Andrea.
Il fixa la fumée échappée de ma bouche, n'osant toutefois écraser le bout incandescent dans le cendrier.
- Je ne veux pas arrêter.
- Je te ferai la guerre, alors.
Et il me fit la guerre, mais la guerre tendre et douce sur le sommier.

À propos de moi j'ai toujours eu deux certitudes.
La première, que j'étais stérile.
La deuxième, que je mourrais jeune, à 32 ans.
Lorsque j'eus cet âge, ce fut ma mère qui mourut. Je mourus aussi, effleurée toutefois par le soupçon que je m'étais trompée.

- Nous mourrons tous un jour, tu sais.
Alors que j'éteignis mon mégot, je souhaitai que ma mort fût rapide.
Si je n'ai pas peur de mourir, j'ai celle de souffrir comme j'ai le désir de m'éteindre vite et bien, sans fioritures, sans vieillir ni déchoir, nuque brisée comme ma mère emportée dans le grand blanc.

- Qu'as-tu pensé au moment où tu as compris que tu allais mourir, maman ? As-tu pensé à moi ou
vu ta vie défiler ?
Je me suis posé cette question jusqu'à la torture, les yeux débordant de la mousson indienne derrière la vitre d'un bus, ruisselant de la mer battant Hainan par pleine lune, asséchés comme du papier fatigué d'avoir trop bu mes larmes à Paris, lors de ces nuits d'insomnie où je savais qu'une fois endormie, je la verrai, elle, dans mes cauchemars ou mes rêves.
À mes questions jamais je n'aurai de réponse.
Alors je les ai abandonnées dans le grand blanc qui l'a prise en les rendant à lui.
Toutes mes peines dissoutes dans le grand blanc qui les lave et les emporte.

Allongée dans le funerarium sur son cercueil dans l'odeur des bougies et des fleurs, bouche étreignant la plaque scellant son décès, je lui ai juré que tout irait bien. Que je tiendrais debout et serais heureuse.
- Je ne veux pas que tu meures
.
- Je ne veux pas être stérile.
Et Andrea me fit la guerre, mais la guerre tendre, douce et lente, peut-être juste pour me faire mentir.

Ce blog a un an cette nuit.
Happy birthday et... longue vie à lui :)
Par Chut ! - Publié dans : Andrea d'ébène
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Jeudi 18 décembre 4 18 /12 /Déc 00:07

"Demain... 15h00 ?"
Le message arriva en pleine nuit. J'hésitai avant de répondre d'un seul mot :
"Oui."
Un "oui" qui n'avouerait rien s'il était intercepté, mais un "oui" qui avouait tout. Andrea et moi ne devions pas nous voir aujourd'hui, mettant ainsi fin à l'addition de nos rendez-vous quotidiens.
Dix moins la soustraction de deux, week-end oblige.
Au dixième jour, allongée sur lui après l'amour, je lui dis :
- Avec toi j'ai envie. Envie de sérieux et de futile, de cafés, d'expos, de balades, puis de toi et moi dans un lit.
Je tordis ses cheveux, les fourrai dans sa bouche pour étouffer sa réponse.
Trop tard. Elle avait déjà fusé :
- Moi aussi, j'ai envie. La prochaine fois, voyons-nous dehors, tu veux bien ?

Je l'attendais sur la place. Une caresse le long de ma taille me poussa à me retourner.
Andrea était là.
Mon premier mouvement fut de l'enlacer. Il se recula.
"Évidemment, pensai-je. Toujours se méfier des premiers mouvements."
Je reculai aussi, d'un pas entier, comme s'il n'était qu'un copain retrouvé après une longue absence. Un copain ou une connaissance avec qui je n'aurais pas grand-chose à partager.
Ma joie retomba en soufflé.
- Marchons, ordonnai-je.

Nous marchâmes sans savoir où aller.
Je proposai le Père-Lachaise. Andrea déclina. Je compris. Un cimetière n'est pas le lieu rêvé pour une promenade en amoureux.
Je résistai alors à un autre premier mouvement en forme de confession : enfant, j'adorais les cimetières, leur ombre fraîche et
leur calme profond.
D'ailleurs, quand je m'ennuyais trop, ma grand-mère me proposait :
- Tu veux qu'on aille au cimetière, ma puce ?
J'enfilais mes chaussures sans les lacer, courant devant elle pour arriver plus vite et pousser seule la grille qui grinçait. Étrangère au drame comme à la mort, mais saisie malgré moi par la solennité des croix dressées contre le ciel.

Me rendre au cimetière était mon plaisir de petite déjà grande. Un qu'il fallait taire parce que mes parents l'auraient jugé étrange, reprochant peut-être à ma grand-mère de flatter ma bizarrerie.
- Tu mets à la gamine de drôles d'idées en tête, lui auraient-ils certainement reproché.
La gamine que j'étais se fichait bien de la mort. L'adulte que je suis devenue pense qu'il ne faut pas lui tourner le dos, sous peine qu'elle nous attrape par surprise.
Le drame fait partie de la vie mais nous le refusons. Et là est en vérité le drame de la vie.
Il est néanmoins des discussions plus joyeuses pour un après-midi à deux.
Je me tus donc alors que nous nos dirigions à l'opposé du Père-Lachaise.

Sur le boulevard, je veillais à garder mes distances avec Andrea. Nos corps hier confondus ne devaient pas se côtoyer de trop près, mon épaule ne pas chevaucher sa poitrine, ma main ne pas frôler la sienne.
Parfois, comme par réflexe, mes doigts se tendaient pour agripper les siens. Ils ne happaient que le vide jusqu'au moment où, las de se replier, ils atterrirent dans ma poche.
Andrea me parlait d'une voix douce. A
gressée par le bruit des automobiles, ne l'entendant qu'à peine, je distribuais mes répliques au hasard :
- Oui. Non. Peut-être.
- Ça n'a pas l'air d'aller.
- Oui. Non.
- Ça ne va pas ?
- Hein ?

Subitement je me demandai ce que je fichais sur ce boulevard, à trois pas d'un homme que je voulais dans mes bras, cinq doigts recroquevillés dans ma poche au lieu d'entourer son sexe.
- Tu fais chier, eus-je envie de lui lancer tout à trac.
Comme pour le cimetière, je me tus. Il est des phrases plus agréables pour ne pas plomber un après-midi à deux.
N'empêche que cette rue était interminable. Et que ma frustration, mue peu à peu en colère, brûlait de déverser ses mots acerbes :
- Tu crains quoi, au juste ? Qu'un espion ne te suive ? Que ta copine ne se cache derrière un réverbère ? Ah non, je suis bête... Tu crains d'être vu avec moi. Ah oui, pour sûr, être surpris en ma compagnie serait infâmant. Une vraie tuile sur Tchernobyl, il semblerait même.
La main d'Andrea serra un bref instant mon poignet.
Aussitôt, le balancier de mes pensées repartit dans l'autre sens.
- Oh, arrête de te plaindre ! Tu connais les règles, non ? Si tu les acceptes, tu avances. Si tu les refuses, tu fais demi-tour. C'est aussi simple que ça : tu marches ou tu pars, mais tu cesses de geindre.
Je continuai à marcher, cette fois avec mes souvenirs.

Il y a longtemps, je fus la maîtresse d'un homme marié. Peut-être parlerai-je un jour de ce Petrus qui compta tant et de la prédiction que je lui fis :
- Je te quitterai parce que tu m'auras menée à bout. Ta femme aussi, parce qu'elle ne t'aime plus.
Et toi, à force de ne pas choisir, tu finiras comme les cons finissent, tout seul.
Notre énième et dernière rupture fut aussi violente que notre amour. Alors qu'il me téléphona pour cracher sa peine, je décollai le combiné de mon oreille, le laissai s'épandre pour mieux l'interrompre :
- Tu me me récites du mauvais Musset, là. Au revoir.
Je lui raccrochai au nez. Petrus rappela trois fois, puis plus du tout.
Lorsque nous nous revîmes par hasard, j'appris qu'il m'avait cherchée sans me trouver, mais cela même est une autre histoire.

Avec Petrus j'avais bu jusqu'à la lie la certitude de ne pas avoir de place. J'étais la geisha des heures volées, la muse puis l'intruse qu'on efface à la porte de chez soi. Un cheveu trop blond sur un col de veste, un fard à joues trop compromettant balayés d'une main coupable, un parfum trop entêtant lavé par la douche.
Tout cela, oui, mais aussi une image trop indélébile pour être oubliée, un corps trop présent pour être absent dans l'étreinte conjugale.
- De toi je ne peux me défaire... Tu me manques, tu m'obsèdes, tu me bouffes.
Les mots anciens rejoignaient les mots présents, les premiers aux seconds donnant la main, s'emmanchant dans une ronde infernale, une sarabande virevoltant sous mon crâne.
"Tu me manques, tu me manques...", m'écrivit Andrea lors des dernières nuits.
À ses messages je ne répondis point pour ne pas le compromettre.
Ce silence forcé avait du bon car sinon, j'aurais pianoté :
"Toi aussi."

Comment empêcher les souvenirs du passé de faire écran ? Je l'ignore.
Peut-être d'ailleurs n'est-ce pas souhaitable, puisque qu'on appelle cela l'expérience.
Celle dont au final on apprend si peu pour soi mais dont on fait largement bénéficier les autres du haut de nos "avis éclairés".
Celle dont on se défie pour soi en arguant d'une situation particulière, alors que celle des autres entre, de notre point de vue, dans un schéma.
Celle, qu'oublieux des leçons données, on vit en toute subjectivité alors que celle des autres ne peut être qu'objective.
Le régime de soi n'est pas celui des autres
. À tort dans doute, mais parfois à raison.

Entre Petrus et Andrea puis-je ainsi distinguer des différences. Tandis que le premier tremblait d'être pris, le second tremble mais en souhaitant l'être, en toute inconscience aux deux sens du terme.

Aussi, alors que je m'appliquai à effacer mes traces de leur appartement, Andrea les y laissa.
Le dernier jour où nous nous vîmes chez eux, il abandonna les lieux, couette tachée de mon sang et poubelle renversée sur nos agapes, partant au travail tout en subodorant que sa compagne rentrerait plus tôt de voyage.
- Rentre mettre de l'ordre ! l'enjoignis-je au téléphone.
Il m'obéit, faisant toutefois l'impasse sur le plus beau de mes actes manqués.

La veille, je me fardais dans la salle de bains en plaisantant :
- Si j'oublie ici un rouge à lèvres, elle saura, car jamais une femme ne se trompe sur ses produits de beauté.
Andrea acquiesça :
- Cet indice-là, je ne pourrai pas l'enlever. À mes yeux, tous les rouges à lèvres se ressemblent.

Rangeant mes produits dans une trousse, je ris en l'accusant de n'être qu'un homme.
- Pour vous, la différence est si ténue qu'elle en devient invisible. Comme ce naturel que vous trouvez à certaines, alors que leurs semblables n'y voient que comédie. Seule une femme est en mesure de deviner les artifices d'une autre. Vous, les hommes, n'y voyez que du feu.
Et, une fois le rouge à lèvres appliqué, je posai sans m'en apercevoir le tube sur la machine à laver.
Elle le trouva, bien sûr.
Il prétexta l'oubli d'une copine. Elle le crut, se persuada-t-il.
À mon avis, elle savait.

Elle savait que j'étais là comme l'odeur de tabac, de parfum et d'encens dans les dreadlocks d'Andrea. Mon odeur à moi mêlée de ma peau et de ma cyprine, qu'il ne peut entièrement ôter alors qu'il se lave parce je suis sa tache, l'image de son désir incarné et un corps trop présent, nu sous ses paumes malgré les vêtements.
Dans la Maison Européenne de la Photographie, le lieu que nous préférâmes au cimetière, je l'enlaçai en lui susurrant :
- Pense que ta peau est sur la mienne, ton sexe au fond de ma gorge.
Andrea m'étreignit follement au lieu de me repousser.

Quelques matinées tôt, sous la couette, il me demanda ce que je souhaitais pour Noël.
- Un cadenas, dis-je.
- Un cadenas ? Mais... Ce n'est pas un cadeau.
- Si, c'est même le plus beau. Achète-le où tu veux, dans un magasin de bricolage ou une boutique de luxe, mais offre m'en un.

Ma réponse le laissa pantois. À peu près autant que ce soir où, devant une boutique de belles robes, il me demanda si je voulais me marier.
La question avait tout l'air d'un piège. Plutôt que de l'esquiver, je répondis :
- Non, pas spécialement. Mais si un jour je me marie, ce sera en rouge.
Je n'ajoutai pas
"sur une plage, bronzée, pieds nus, sans témoin autre que le ciel, lors d'une cérémonie sans apprêts, riant de mon bonheur à la gueule des étoiles alors que mon amour me baisera dans le profane et le sacré, parce que baiser est un acte mystique, tellurique, primitif comme celui qui unit le premier homme à la première femme".
- En rouge ?
- Oui, en rouge. En blanc n'aurait aucun sens, et je déteste l'hypocrisie.

Facile à dire, puisque l'hypocrisie, nous baignons tous trois dedans.
Elle qui sait sans savoir, lui qui veut sans vouloir, moi qui sais et veux sans bouger.

Sans bouger comme au dixième jour où Andrea, coulant un œil sur le réveil, se récria :
- Je dois partir.
Et que je l'accueillis entre mes cuisses en lui murmurant :
- Va t'en.
Et qu'il jouit sur mon visage tandis que j'étalais sa semence sur mes lèvres, mes joues, mon menton, mon cou.
- Demain nous nous verrons chez toi, proposa-t-il.
- Oui. Demain. Chez moi. Je t'attends.

Par Chut ! - Publié dans : Andrea d'ébène
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Mercredi 17 décembre 3 17 /12 /Déc 00:00
Il avait dit qu'on se retrouverait à l'hôtel. J'y avais cru, lui aussi. Mais alors que je sirotais un verre avec Ether, il appela.
- En fait, ce n'est pas vraiment un hôtel...
- Ah ? Comment ça, "pas vraiment" ? Tu veux dire une auberge de jeunesse ? Un gîte rural ? Une chambre chez l'habitant ?
- Non, non, tu vas rire. Enfin, peut-être pas. C'est... un monastère.
- Un... monastère ? Un vrai, avec la messe, des moines dedans et des croix partout ?
- Ben oui. Un monastère, quoi.
"Un monastère, nom de Dieu !"
pestai-je in petto, rayant aussitôt le "nom de Dieu" pour lui substituer un "mince, la vache" beaucoup plus convenable.
J'allais chez les Pères, flûte. À défaut de me racheter une conduite, des indulgences ou une paire de bottes neuves, fallait que j'ai au moins le juron non blasphématoire.

Je raccrochai.
-
Paulien et moi ne dormons pas à l'hôtel, mais dans un monastère, dis-je platement à Ether.
Je ne sais plus si elle sourit dans son Martini ou me regarda, circonspecte, entre deux gorgées.
- Un monastère ? Intéressant.
- Ouéééé, vachement, fis-je. Oups. Pardon. Oui, extraordinaire au sens premier du terme.
- Tu veux des cacahuètes ?
- Ouais. Des olives aussi. Le salut de mon âme étant déjà compromis, autant m'empiffrer.


Paulien arriva une heure plus tard, des prospectus plein ses poches. Sur chacun, le détail des séminaires à venir proposés par ledit monastère. Tous trois nous amusâmes à les consulter pour les remettre en ordre, selon leur thématique.
Ce qui donnait :
- petit un : Retraite selon exercices spirituels.
Celui-ci, vu le titre attirant comme une porte de d'abbaye - pardon, de prison selon l'expression consacrée -, on ne l'a même pas lu.

- petit deux : Stages célibataires.
Celui-là n'était censé intéresser ni Paulien ni moi, puisque nous étions là en couple. N'empêche qu'il m'intéressait, ce qui peut s'appeler un aveu.
Ether lut, hilare :
"Est-ce que Dieu a voulu que je sois célibataire ?
A-t-Il un projet sur chaque être humain au point que ce serait une erreur de vouloir faire sa propre volonté ?
Eh bien, non, Dieu n'a pas décrété que tu devrais être célibataire."

Ouf.
Mince, la vache, nous étions rassurés sur les voies impénétrables du Seigneur.
Le célibat n'était donc pas une croix à porter. Et que Saint-André,
grâces lui soient rendues, n'y mette point ses gros doigts sous peine de semer la pagaille.

- petit trois : Est-ce bien lui ? Est-ce bien elle ?
Mouais. Le jour où je serai voyante, je te sortirai ma boule de cristal. Au singulier, bien sûr, puisque je ne suis plus triviale.
N'empêche que ma curiosité était piquée par les "sept tests de qualité de l'amour", qui sonnaient à mes oreilles comme le contrôle usine du blanc de dinde en barquettes.
Assez ferme, assez tendre, assez goûteuse parce qu'élevée au grain ?
Circulez ma bonne dame, le grand amour est dans le pré. Au fond à gauche.

- petit quatre et cinq (je la fais brève, les explications, c'est comme les plaisanteries, les plus courtes sont les meilleures) : Préparation au mariage / Crise et nouvelle naissance.
De toute façon, ni Ether, ni Paulien qui a déjà deux enfants, ni moi n'étions concernés.
Nos préoccupations immédiates se bornaient, pauvres pécheurs que nous sommes, au contenu de nos verres, vides comme un chemin de Compostelle sans pèlerins.

Lorsqu'Ether nous quitta, nous savourâmes des nourritures toute terrestres. Je me maudis de n'avoir pas assez d'appétit pour engloutir deux desserts. Vu mes horaires, le petit-déjeuner au monastère, aussi
auroral que frugal, se déroulerait sans moi.
Retraite monacale oblige, n
ous rejoignîmes les lieux en taxi.
Quand on pratique au quotidien de spirituels exercices, on ne fricote pas avec le centre-ville, ça ferait mauvais genre.

Une longue course dans les faubourgs aixois et la demi rase campagne nous
fit échouer à bon port. L'ordinateur pendu à un bras, j'ouvris de grands yeux.
L
e lieu était sans conteste superbe. Aussi superbe que désert et glacé, ouvrant la perpective d'un couloir immense traversé de courants d'air.
La chambre, elle, était brûlante. Aussi brûlante que le couloir menant aux sanitaires était réfrigéré.
Je me voyais déjà le parcourant de nuit en petite culotte, rêvant de lévitation. Rien que l'idée du sol froid paralysant mes orteils me poussait par avance à claquer des dents.
- Tu t'arrêtes à rien, ma fille, me reprochai-je.
Allez, arrête de jouer la bégueule.
En voyage, certes, je dors dans des hôtels vraiment pourris. Dans des chambres crasseuses sans salle de bains attenante, sur des matelas mités, avec des cafards gros le majeur que je leur brandis paressant sur les murs.
Mais là, je ne suis pas vraiment en voyage. Et puis c'est l'hiver et je déteste le froid. Et puis je ne m'attendais pas à ça.
Nom de Dieu.
Si ça se trouve,
avec l'âge, je m'embourgeoise.

J'ai encore le manteau serré jusqu'à la glotte tandis que Paulien me pousse contre le mur. Sur ses lèvres, ce sourire de l'homme décidé à oblitérer mes soucis en me prenant par le haut, le bas et le milieu.
Bien que réticente, je souris en retour, prête à me laisser convaincre.
Que ses mains me dépiautent de mes peaux de tissu, empruntent sur ma peau nue le sentier de nos retrouvailles et à lui je m'abandonnerai, rendue et reconnaissante de combler l'espace qui s'est agrandi entre nous, me forçant malgré moi à mesurer le chemin parcouru depuis cet été.
Un chemin qui, après nous avoir rassemblé, nous a peu à peu séparés.

Soudain, c'est un drame de rien.
Paulien, voulant défaire le premier bouton de mon manteau, le casse net en deux.
En temps normal, j'aurais éclaté de rire. Mais là, non. Une colère aussi injuste que froide m'étreint la gorge et en déborde :
- C'est pas vrai, bordel ! Voilà des années que je l'ai, ce manteau, et toi... toi...
Entendant mon ton accusateur, je me tais, honteuse de me changer en harpie pour un vulgaire morceau de plastique.

Un bouton, ce n'est rien, en effet. Mais à cet instant-là, ce fut le rien qui montrait que non, décidément, rien n'allait plus.
Notre histoire fut dès le départ une surprise réciproque, car ni Paulien ni moi n'étions prêts à laisser une chance à une belle rencontre. Nous voulions vivre et jouir sans entraves, oublieux d'un passé qui nous blessait, avides de cueillir un jour après l'autre sans promesse de lendemain.
Que Paulien restât chez moi après la première nuit fut un étonnement.
Après le réveil, je cherchai une excuse pour le virer avant de conclure que non, j'avais envie qu'il reste.
- Je me sens bien avec toi, disait-il.
Moi aussi, je me sentais bien. Bien et étonnée alors qu'il m'appelait de l'extrême sud pendant ses vacances pour me parler des bateaux dérivant en pleine mer, baignés par la lumière d'un phare. Bien dans son appartement "au diable", me levant de notre lit pour chercher des croissants. Bien en m'endormant repliée entre ses bras alors qu'il me murmurait des mots interdits.
Bien avant d'être mal.


À Paulien j'ai demandé plusieurs fois une chose qu'il n'a pas faite.
Alors que,
les larmes aux yeux, je la lui rappelais dans le monastère débordant de silence, il répondit :
- Je n'ai pas mesuré l'importance qu'elle avait pour toi. Pardonne-moi.
Je pouvais le pardonner que le ver avait déjà rongé le fruit.
- Au cours de ces mois je ne t'ai pas demandé grand-chose. Alors, ce désintérêt-là signifie soit que tu ne me respectes pas, soit que tu te fiches de moi.
- Ni l'un ni l'autre, je te le jure.

J'avais beau le croire, tant pis.
La blessure de ma relation ancienne, où j'avais demandé sans être entendue alors que j'en avais tant besoin, s'était ravivée.
Entre lui et moi quelque chose s'était brisé. Il était trop tard pour la réparation.

Nous donnâmes le change une journée encore.
Le soir, en revenant de chez Ether, nous ne jouâmes point la comédie des amants désaccordés. Le drame, les larmes, nous avions déjà donné.
Paulien s'endormit, tourné contre le mur, alors que je veillais.

Au petit matin, il n'y avait plus d'eau dans le monastère, juste un soleil incongru qui inondait les volets de la chambre où Paulien n'était plus.
J'ouvris la fenêtre, aveuglée, songeant que ma route était droit devant, rugueuse comme l'ombre qui m'enveloppait, radieuse comme les rayons qui me caressaient.
Je rassemblai mes affaires dans mon sac.
Le bouton pulvérisé resta sur le sol de la chambre.

Nous rentrâmes un jour plus tôt sur Paris.

Pardon à Ether pour les libéralités que j'ai prises avec notre dialogue.
Par Chut ! - Publié dans : Eux
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Vendredi 12 décembre 5 12 /12 /Déc 23:47
Il y avait cette femme sur le mur, avec ses lunettes de soleil et sa poitrine nue. Ses épaules soulignées de noir semblaient surgir du blanc, son buste inachevé flotter dans la demi-pénombre.
Le halo sombre du fusain l'entourait d'une légère brume. Se détachant à la lisière du foncé et du clair, la main d'
Andrea ouverte sur la feuille et fermée sur ma nuque.

- J'aimerais te dessiner, me dit-il.
- De dos ?
- Non, de face, avec toutes tes imperfections.
- Celles-là ?
le questionnai-je en effleurant mes cicatrices.
- Pas seulement.
- Mes grains de beauté ?
- Aussi. Je ne te veux pas seulement belle, je te veux vraie. Toi avec tes cicatrices, tes grains de beauté et tes fêlures.


Andrea eut encore une fois ce geste si féminin de rassembler ses
dreadlocks pour les nouer. D'un gracieux tour de poignet, toutes se confondaient en un bloc retenu par une simple natte.
L
orsqu'il fut allongé, je m'amusai à rendre cet ordre au chaos, défaisant l'écheveau de sa chevelure, tirant sur ses serpents noirs, les tordant pour les emmêler à mes mèches blondes, plongeant mes doigts dans leur masse rêche, remontant leurs entrelacs jusqu'à son crâne, là où ses cheveux encore libres crissaient comme de l'herbe sous mes paumes.

- Tu es douce.
À ces mots je mordis ses cheveux et les tirai rien que pour le faire mentir, puis me coulai contre lui et le caressai de toute ma peau pour lui donner raison.
À ses lèvres closes je murmurai des phrases tendres puis crues qui le firent rougir :
- Je suis ton amoureuse et ta salope, ta promise et ta petite pute.
Andrea se défendit, me défendit :
- Ma petite pute... Non... Pas ça.
Pas ça, non, mais son sexe sur mon ventre me prouvait le contraire.

- Tire-moi les cheveux.
J'étais à genoux sur le parquet. À peine m'accroupis-je qu'Andrea me demanda :
- Veux-tu un coussin sous tes jambes ?
- Non.

Ce que je voulais, c'était justement l'inconfort de ce sol dur.
- Tire-moi les cheveux, répétai-je.
Sa main hésitante se posa sur ma tête.
- Tu es sûre ?
Au lieu de répondre, je refermai presque de force ses doigts.
- Utilise-moi, utilise ma bouche. Sans douceur, sans gentillesse. Fais-moi te sucer comme tu en crèves.
Je pris son gland entre mes lèvres pour mieux rester immobile.

Ma totale absence d'initiative dut le surprendre.
Un homme sur un canapé, une femme courbée bouche ouverte sur son sexe, voilà une situation normalement synonyme de plaisir. Sauf qu'à cet instant précis, les signes étaient aussi disjoints que nos regards confondus.
D
ans celui d'Andrea, je lus qu'il était désemparé.
Dans le mien, il lut une volonté farouche.
- Si tu veux du plaisir, viens le chercher.
Tant que tu refuseras de me guider, je ne bougerai pas.
M'empoignant doucement les cheveux, il fit glisser avec précaution son sexe le long de ma langue. Haussant le menton, je me moquai en silence.
- C'est tout ?
Ses yeux se firent plus sombres, sa poigne plus ferme.

À mesure des va-et-vient imposés, l'érection d'Andrea montait, m'emplissant la bouche jusqu'au palais.
Je savais son sexe trop large et trop long pour que je puisse le prendre en entier. Ce qui ne m'empêchait pas de le provoquer encore.
- C'est tout ?
Alors que ses doigts se crispaient contre mon crâne, que ses mouvements devenaient plus pressants, exigeants, mes œillades ironiques me précipitaient vers ma défaite. Vers l'étouffement dû à ce sexe énorme butant contre ma glotte et me coupant le souffle, me forçant à reprendre dans un bref répit une large goulée d'air.
Cette déroute même était ma victoire, signée entre mes cuisses de traînées liquides.
- Tu es trempée, dit-il.
- C'est tout ? objectai-je.

Soudain, la poigne d'Andrea n'était plus timide ni hésitante. Elle était martiale. Et moi, je suffoquai sous ses à-coup en réclamant davantage. Davantage de sa bite entre mes dents, davantage du goût salé de sa jouissance.
Alors qu'il m'empalait jusqu'à la garde, un gargouillis indistinct monta de ma gorge comprimée.
Je le voulais encore mais mon corps
, convulsé par l'envie de vomir, se révoltait.

Andrea me tira en arrière. J'avais la bave aux lèvres et les yeux emplis de larmes.
Il se pencha pour laper l'un et l'autre
, inquiet et murmurant :
- Ça va ? Je t'ai fait mal ?
Mes yeux parlèrent à ma place.

- C'est tout ?

Il rabattit mon visage sur son sexe aussi brutalement qu'il l'en avait dégagé.
Ma gorge à nouveau se contracta. Les larmes à nouveau jaillirent de mes paupières.
Je ne pleurais pas, non. Ou si je pleurais, c'était de plaisir, étouffée d'être
ainsi comblée, rendue, prisonnière.
Moi
son amoureuse et sa salope, sa promise et sa petite pute.
Moi adorant sa peau, son sexe et sa langue qui tour à tour me pénétraient et me léchaient le visage, me pourfendant et me consolant, m'aimant comme si rarement je fus aimée. Dans la violence et la douceur, pour moi les deux faces assemblées du désir et de l'amour.

-
Je ne te veux pas seulement belle, je te veux vraie. Toi avec tes cicatrices, tes grains de beauté et tes fêlures.
Peut-être sans le savoir, Andrea touchait là à ma faille essentielle. Celle qui me fait courber l'échine en me sentant fière, si fière d'être déchue, laide de mon maquillage défait par mes sanglots, les traits décomposés par la reddition à un plaisir qui me dépasse et que je crains de toute cette force brute qui justement me dépasse.
Moi et moi âme tout entières abandonnées, tirant une folle ivresse de sa soumission telle l'esclave ployée sous le poids de ses bijoux, mais rehaussée par l'or qu'elle porte à ses chevilles et son cou.
Aussi ne me sentis-je pas humiliée tandis que je rampais aux pieds d'Andrea dans la cuisine puis la salle de bains,
haletante, ses doigts fichés dans mon cul.

La magie se brisa lorsque son téléphone sonna.
- Oui, ma puce, je suis à la maison.
Mes lèvres moururent sur son sexe.
- Je suis fatigué, je vais me coucher.
Andrea voulut forcer la barrière de mes lèvres. Je me débattis pour m'échapper entre ses jambes écartées. Il m'attrapa par la taille mais je le giflai, parcourant à rebours le chemin de ma soumission, me redressant en réfrénant l'envie sauvage de le mordre.
- Non, non, ma puce... Je t'assure, tout va bien.
Une fois parvenue au salon, je m'assis
raide comme une planche sur le canapé.
- À demain, mon ange.
Lorsqu'Andrea me rejoignit, il avait l'air coupable de l'homme pris entre deux femmes. Moi, les poings serrés de rage.
Il voulut m'attirer contre lui. Je le repoussai.
- Pourquoi ? dis-je simplement.
- Je ne sais pas... Peut-être parce que je suis en colère.
- En colère contre... ?
- Je ne sais pas.
-
Ne te sers pas de moi contre elle. Elle ne mérite pas ça, et moi non plus.
- Je suis désolé. Je suis perdu, tellement perdu. Pardonne-moi, je t'en supplie.
- Ce n'est pas à moi qu'il faut demander pardon
.

Beaucoup plus tôt, alors qu'Andrea me pénétrait et que le préservatif dressait entre nous sa barrière fragile, je lui dis :
- Je ne prends pas la pilule.
Jamais je ne vis sourire un homme aussi largement.
- Alors, s'il craque, je pourrais te faire un enfant... Tu voudrais un enfant ?
- Oui,
dis-je en étreignant mes côtes.
Andrea vint en moi avec plus de vigueur.
- Tu le garderais si tu tombais enceinte de moi ?
- Oui... Parce que... C'est peut-être le seul que je pourrai peut-être avoir...

Là n'était pas, bien sûr, toute l'explication.
Un enfant par défaut, parce que c'est le seul que mon corps rafistolé ne pourrait porter, n'a jamais fait partie de mon plan de vie.
Plus qu'un enfant, je désire un père. Un père qui serait avant tout mon homme, mon mec, mon chéri, mon amour, ma désirade.
Alors qu'Andrea s'immisçant en moi me faisait gémir, une phrase innocente (?) d'Ether me revint en coup de poing :
- Il serait un beau métis.
Si la beauté de cet enfant était comparable à cet instant sur le fil, il serait parfait, oui.
Aussi parfait qu'Andrea et moi concevons le moment de pure magie où il serait créé :
- A
vec elle je ne peux avoir un enfant parce que...
- Tu veux que ce soit beau alors que vous faites l'amour,
complétai-je.
- Oui.

Peut-être est-ce pour cela que, d'une manière inattendue, mon projet de long voyage se charge aujourd'hui d'un autre sens. Un auquel je ne pensais pas il y a encore à peine
une semaine.
- Entre elle et toi je ne veux pas interférer. Si votre histoire se termine, qu'elle s'achève parce que vous êtes arrivés en bout de course. Mais pas à cause de moi.
À cette femme qui a partagé dix ans de la vie d'Andrea je refuse de m'opposer. Elle n'est pas ma rivale mais ma sœur, unie à moi par la même tendresse que je lui porte.
D'ailleurs de leur univers je me suis effacée, m'appliquant et le poussant à ôter les traces de mon passage dans leur appartement, me jugeant assez mesquine comme cela pour y avoir séjourné.
- As-tu vérifié que je n'ai laissé aucun bijou ? Aucun livre ?
Le dernier soir, alors qu'Andrea défaillait de sommeil, j'ai même lavé la vaisselle.
Deux assiettes contenant la même nourriture, c'est toujours louche.
De mon passage là-bas je ne veux laisser aucun signe. Non par goût, cette fois, d'une défaite programmée, mais par désir d'un vrai choix.
Sûrement est-ce là que se tient mon orgueil : si Andrea doit me choisir, qu'il le fasse alors même que je quitte le terrain.

Tandis que délirant dans un demi-sommeil, il me supplia de dormir à ses côtés et murmura qu'il était amoureux, je lui opposai mon silence avant de lui glisser :
- Si tu m'appelles un jour ma chérie, je te découpe en morceaux. Pour moi, ces mots-là signifient que tu vas me trahir. Et si tu m'appelles ma puce, je ne verrai pas ton visage mais celui de ma mère ou de ma grand-mère. Elles seules m'appelaient ainsi, mais je ne suis plus une enfant, parce qu'elles sont mortes.
Andrea émergea de son hébétude pour m'étreindre.
- D'accord, acquiesça-t-il, je ne t'appellerai que par ton prénom. Ce prénom qui me brûle alors que je l'appelle, elle, craignant tant de l'appeler par le tien.
Andrea replongea dans les limbes.
- Je sais que tu vas partir, mais reste dix minutes, juste dix minutes.
Sertie entre ses bras lourds d'épuisement, à sa question "Crois-tu qu'on puisse aimer deux femmes à la fois ?", je répondis "Oui".
Lorsqu'il me demanda de ne pas donner mon corps à d'autres que lui, tout en sachant qu'il n'en avait point le droit, je rampai entre ses jambes comme je le fis dans la salle de bains.
- Reste dix minutes encore... Oui, je sais, je suis égoïste... Mais dix minutes, dix minutes encore....
Je m'échappai pour claquer sa porte et chercher, hagarde, la route qui me reconduirait chez moi.

Par Chut ! - Publié dans : Andrea d'ébène
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Dimanche 7 décembre 7 07 /12 /Déc 02:31

Th-se-Laurie.pngKate fut parmi mes premières amies de troisième. Nous étions dans la même classe et elle habitait à côté du collège. Alors, chaque matin, je faisais à peine un détour pour venir la chercher. Mais au lieu de monter chez elle, j'appuyais sur l'interphone afin qu'elle descende.
Je disais que c'était plus commode parce que le temps avant la sonnerie des cours était compté. Mais là n'était pas la vraie raison.
En vérité, Kate
m'impressionnait. Sa mère encore plus.

C'était une grande et belle femme avec du chien et de la classe. Quelque chose de sauvage et d'indépendant qui la rendait forte. Une voix qui portait loin et haut, à laquelle on n'avait d'autre choix qu'obéir.
Par contraste, Kate
semblait encore plus timide et effacée. Réservée par nature, elle parlait d'un ton toujours doux, posé, conciliant. À la moindre émotion, sa peau blanche qui rosissait jusqu'aux oreilles trahissait son trouble.
Pourtant, Kate était
loin, très loin d'être faible. De toutes mes amies, elle était même sûrement la plus forte.

Dès le premier appel de l'année, alors que nous n'étions pas encore proches, j'en fus persuadée. Tandis que le prof égrenait nos noms un à un, la litanie des "Présent, M'sieur !" lui revenait en écho. Lorsqu'il arriva à Palinat Katherine, Kate ne moufta pas. Croyant qu'elle n'avait pas entendu, je la poussai du coude.
- Palinat, Katherine, répéta le prof.
Silence.
Je dévisageai Kate interloquée. Pour moi débarquant d'un petit collège de province, habituée à la discipline comme aux choux de Bruxelles à la cantine, ne pas répondre à un professeur était un acte de haute rebellion.
- Palinat, Katherine !
Bien qu'écarlate, ma future amie leva un doigt résolu.
- Palinat, Kate.
- Sur mon registre est inscrit Katherine.
- Peut-être, mais je m'appelle Kate.
Elle mentait, son vrai prénom était bien Katherine. Sauf que le détestant, elle l'avait rayé de sa vie pour revendiquer celui qu'elle s'était choisi.
De
Katherine à Kate, la distinction peut paraître ténue, le combat peccadille, façon bataille d'ado ferraillant contre le choix de ses parents.
Il n'en était rien. En
Katherine Kate ne se reconnaissait pas. Et tellement pas que troquer l'un pour l'autre équivalait à une insulte.
Au mieux, cette méprise vous attirait un mutisme aussi poli que buté. Au pire, un rappel à l'ordre, son ordre, en bonne et due forme :
- Kate, je m'appelle Kate.

J'admirais sa résolution autant que sa personnalité. En apparence, Kate était lisse comme un lac. Mais en s'y penchant un peu, à peine, les remous vous chaviraient.
Kate avait un calme trompeur d'avant tempête, une stabilité de baril de nytroglycérine n'attendant que l'allumette, une profondeur d'abysses qui m'échappaient.
À quatorze ans, je n'étais qu'une enfant.
À quatorze ans, Kate avait déjà vécu l'amour, la violence, la drogue, le suicide.
Sa pudeur lui interdisait de me les raconter. À moins que son ultra-sensibilité n'ait saisi, avant moi, que je ne pourrais les comprendre. Non parce que je la jugerais, mais parce que le fil de nos histoires s'était dévidé sur deux planètes.

Barbey.pngPeut-être la maturité des jeunes précoces avait-elle donné à Kate sa faculté d'analyse. Parler sérieusement avec elle n'était jamais superficiel. Plissant les yeux, elle écartait l'accessoire d'un geste pour filer droit au cœur du problème, pulvérisant vos barricades savamment dressées.
Autant dire
qu'en une simple phrase, votre paravent éclatait pour vous mettre à poil. Mais jamais Kate n'en tirait avantage. Pas question de jubiler de vous cerner - pire, de vous débusquer - en se félicitant de sa clairvoyance.
Au contraire, son tact rendait acceptables -
ou mieux, désirables - les plus cruelles vérités.
Qui peut prétendre progresser sans être renvoyé à soi-même, confronté sans complaisance à ses leurres et contradictions ?
Avant Kate, je pensais en toute naïveté :
"Si tu m'aimes, approuve-moi".
En la côtoyant, je découvris qu'aimer n'était pas pas forcément prendre mon parti :
"Si tu m'aimes, approuve-moi quand j'ai raison, mais dis-moi quand j'ai tort. C'est le plus grand service que tu puisses me rendre."
Aujourd'hui, je le sais, j'ai moi-même du mal à appliquer ce service que je réclame. Pour des raisons qui me sont propres mais aussi de crainte de les blesser ceux que j'aime.
J
e n'ai pas, loin s'en faut, le tact de Kate.
Mais cela même est encore une autre histoire.

Au lycée, je changeai d'école. Kate et moi nous étions juré de ne point nous perdre de vue. Le temps se chargea de diluer notre promesse jusqu'à un lundi midi, deux ans plus tard.
C'était un premier cours de littérature française à la Sorbonne. Sur La Curée de Balzac, je m'en souviens.
Arrivant en retard, j'ouvris la porte à la volée. Les étudiants étaient déjà assis. Parmi eux, comme isolé par un zoom de cinéma, le visage de Kate apparut en gros plan, pile comme dans mon souvenir.
Elle avait toujours sa peau blanche, ses yeux de chat et son sourire sybillin.
Je fis déplacer la rangée entière pour m'installer à ses côtés.
L
a planète inconnue de Kate et la mienne s'étaient rencontrées.

Au cours des années suivantes, elles allaient fusionner et s'éloigner à nouveau. Kate suivait un cursus que je finis par rejoindre. Nous passâmes les concours d'enseignement en même temps.
Je réussis alors même qu'elle devait me surclasser.
Son échec ne tint pas à un défaut de travail ou de brio, mais à une négligence : Kate, croyant emporter son brouillon à l'issue d'une épreuve, repartit avec sa copie.

Elle aurait voulu se saborder qu'elle n'aurait pu mieux faire.

Par Chut ! - Publié dans : Elles...
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