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En lisant en écrivant

De la relativité de l'amour

 

/David a laissé/ un Post It où il y avait mes numéros de téléphone et une citation :

La littérature nous prouve tous les jours que la vie ne suffit pas.

Ou le contraire ?

J'ai bu un mauvais Nescafé dans son jardin de curé, les coudes sur une table en plastique blanc de camping ; c'est difficile de boire quand on ne peut cesser de soupirer.

Au sortir d'une nuit d'amour comme celle-là - et, malgré mon passé fastueux, des nuits comme celle qui venait de s'écouler je n'en avais pas tellement eu -, on a la sensation de ne plus être maître de soi, de ses lèvres, de ses mains, jusqu'à la respiration qui semble ne plus vous appartenir.

On s'est tellement mêlés, on a si prodigieusement été l'un l'outil du plaisir de l'autre, que reprendre son corps en main semble insensé.

 

Les premiers mots qui suivirent la nuit où on est non seulement tombés amoureux, mais littéralement tombés l'un dans l'autre, ont une singulière saveur de vérité. Plus qu'on ne le voudrait, on se découvre, à l'autre comme à soi.

Ils restent, ces mots-là, comme un écho qui rend tout le reste indécent.

/David/ me dit qu'il m'avait attendue ; il savait que je lui reviendrais, car j'étais faite pour lui de toute éternité ; moi seule pouvait le guérir de sa fracture profonde, de son mal de vivre ; il me dit que j'étais la femme qu'il avait le plus baisée dans sa vie, tout seul ou aux côtés d'autres.

Il me dit que son âme était à moi et qu'elle m'appartenait depuis toujours.


J'étais comme un enfant pauvre qui hérite de la fortune de Rockfeller.

En même temps, je ne pouvais pas, je ne voulais pas le croire. Ç'aurait voulu dire que je trahissais ce que j'étais, ce en quoi je croyais : que rien n'est éternel, qu'on est profondément et définitivement seuls ; et cela, au fond, me convenait parfaitement.

D'ailleurs, tout ce que j'avais vécu me le confirmait.

Mes meilleurs moments sont ceux que je passe en tête-à-tête avec moi-même, à me balader sur la berge d'un fleuve, à écouter le vent dans les feuilles des peupliers. Ou un livre à la main, étendue dans l'herbe. À écouter La Passion seon Saint Matthieu, à parler à un chat, à dormir dans un grand lit vide et un peu froid...

La présence d'un homme a toujours masqué, d'une certaine manière, mon bonheur. Je n'ai d'yeux que pour lui, alors que le reste du monde m'a toujours semblé plus intéressant que l'amour.

Il y a une vieille dame qui habite au fond de moi, une vieille dame agacée par tous ces frottements, toutes ces scènes, par les baisers et les larmes. Elle a les yeux clairs, la peau propre et sèche, et n'aspire qu'au calme pensif d'un matin d'hiver ; le reste, ça la laisse sceptique et un peu navrée.


Simonetta Greggio, Plus chaud que braise extrait du recueil de nouvelles L'Odeur du figuier.


 -----------------------------------------------    

Être d'eau

 

Je bénis l'inventeur des fiançailles. La vie est jalonnée d'épreuves solides comme la pierre ; une mécanique des fluides permet d'y circuler quand même.

Il y a des créatures incapables de comportements granitiques et qui, pour avancer, ne peuvent que se faufiler, s'infiltrer, contourner. Quand on leur demande si oui ou non elles veulent épouser untel, elles suggèrent des fiançailles, noces liquides. Les patriarches pierreux voient en elles des traîtresses ou des menteuses, alors qu'elles sont sincères à la manière de l'eau.

Si je suis eau, quel sens cela a-t-il de dire "oui, je vais t'épouser" ?

Là serait le mensonge. On ne retient pas l'eau. Oui, je t'irriguerai, je te prodiguerai ma tendresse, je te rafraîchirai, j'apaiserai ta soif, mais sais-je ce que sera le cours de mon fleuve ? Tu ne te baigneras jamais deux fois dans la même fiancée.

 

Ces êtres fluides s'attirent le mépris des foules, quand leurs attitudes ondoyantes ont permis d'éviter tant de conflits. Les grands blocs de pierre vertueux, sur lesquels personne ne tarit d'éloges, sont à l'origine de toutes les guerres.

Certes, avec Rinri, il n'était pas question de politique internationale, mais il m'a fallu affronter un choix entre deux risques énormes.

L'un s'appelait "oui", qui a pour synonyme éternité, solidité, stabilité et d'autres mots qui gèlent l'eau d'effroi.

L'autre s'appelait "non", qui se traduit par la déchirure, le désespoir, et moi qui croyais que tu m'aimais, disparais de ma vue, tu semblais pourtant si heureuse quand, et autres paroles qui font bouillir l'eau d'indignation, car elles sont injustes et barbares.

 

Quel soulagement d'avoir trouvé la solution des fiançailles ! C'était une réponse liquide en ceci qu'elle ne résolvait rien et remettait le problème à plus tard.

Mais gagner du temps est la grande affaire de la vie.

 

Amélie Nothomb, Ni d'Ève ni d'Adam.


 -----------------------------------------------    

Bonheur

Un seul bonheur, tout d'une pièce, terrestre et céleste à la fois, temporel et éternel d'un tenant : le bonheur d'être au monde, en ce monde-ci, de l'habiter pleinement et de l'aimer tout en le reconnaissant inachevé, traversé d'obscures turbulences, troué de manque, d'attente, meurtri, raviné par d'incessantes coulées de larmes, de sueur et de sang, mais aussi irrigué par une inépuisable énergie, travaillé de l'intérieur par un souffle à la fraîcheur et à la clarté d'autore - caressé par un chant, un sourire.

Le bonheur imparti à Bernadette, comme à tous les hommes et femmes de sa trempe, consistait à avoir reçu un don de claire-voyance, de claire-audience qui lui permettait de percevoir l'invisible diffus dans le visible, la lumière respirant même au plus épais des ténèbres, un sourire radieux se profilant à l'horizon du vide, affleurant jusque dans les eaux glacées du néant.

Le don d'une autre sensibilité, d'une intelligence insolite, et d'une patience sans garde ni mesure.

Le don d'une humilité lumineuse - clef de verre, de vent ouvrant sur l'inconnu, sur l'insoupçonné, sur un émerveillement infini.

 
 

Sylvie Germain, La chanson des Mal-Aimants.

 

-----------------------------------------

Femmes, femmes, femmes...


Je me demande ce qu'aurait été ma vie plus tard si, enfant, je n'avais pas bénéficié de ces petites réceptions chez ma mère. C'est peut-être ce qui a fait que je n'ai jamais considéré les femmes comme mes ennemies, comme des territoires à conquérir, mais toujours comme des alliées et des amies - raison pour laquelle, je crois, elles m'ont toujours, elles aussi, montré de l'affection.

Je n'ai jamais rencontré ces furies dont on entend parler : elles ont sans doute trop à faire avec des hommes qui considèrent les femmes comme des forteresses qu'il leur faut prendre d'assaut, mettre à sac et laisser en ruines.

 

Toujours à propos de mes tendres penchants - pour les femmes en particulier -, force est de conclure que mon bonheur parfait lors des thés hebdomadaires de ma mère dénotait chez moi un goût précoce et très marqué pour le sexe opposé. Un goût qui, manifestement, n'est pas étranger à ma bonne fortune auprès des femmes par la suite.

Mes souvenirs, je l'espère, seront une lecture instructive, mais ce n'est pas pour autant que les femmes auront plus d'attirance que vous n'en avez pour elles. Si au fond de vous-mêmes, vous les haïssez, si vous ne rêvez que de les humilier, si vous vous plaisez à leur imposer votre loi, vous aurez toute chance de recevoir la monnaie de votre pièce.

Elles ne vous désireront et ne vous aimeront que dans l'exacte mesure où vous les désirez et aimez vous-mêmes - et louée soit leur générosité.

 

Stephan Vizinczey, Eloge des femmes mûres.

Tic tac

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Samedi 22 novembre 6 22 /11 /Nov 03:27

Lundi soir, je suis devenue une Cendrillon sans robe de bal.

Point de volants ni de fanfreluches sur ma jupe droite, point de dentelles sur mon chemisier. Mes seules fantaisies sont deux cadeaux de femmes que j'aime : Ether pour les boucles d'oreille en forme de cadenas, ma mère pour les liens tressés de perles ceignant ma taille.


Partout où je vais, j'emporte avec moi, sur moi, des traces de mes proches. Et plus je pars loin, plus j'en ai besoin. Peut-être pour leur rendre hommage ou pour garder une marque palpable, rassurante, de leur amour.

Peut-être, aussi, parce qu'aucun d'eux n'irait où je vais.

Ce soir-là, c'est une certitude : je serai seule à me rendre chambre 12.

 

Arrêt devant la glace du couloir.

Je m'y vois en pied, Cendrillon noire, toute noire à l'exception de mes bras gris et de mes escarpins prune.

Achetées sur un coup de folie, ces chaussures ont en elles-mêmes un sens : celui de la féminité absolue. Chic comme leurs paillettes discrètes, brillante comme les strasses de leur bride, vertigineuse comme leurs talons aiguille de dix centimètres.


Ces escarpins sont sans conteste superbes. Et lorsque je les enfile, je me sens femme. Femme malgré ce ventre qui déconne, ces ongles longtemps cassés par l'anesthésie et ces cheveux jadis ternes que j'ai failli couper à ras.

C'était un jour de désespoir, à mi-chemin entre l'entrée en clinique et un mail de Feu mon amour. Il m'y écrivait que dans sa vie, je n'étais "qu'un problème de plus à gérer".

"Un de plus" revient forcément à "un de trop".

De fait, face à la glace du couloir, je détaillais ma gueule de problème. Moche et gonflée de chagrin, mais là n'était pas le problème, puisque le problème, c'était moi.

J'ai soudain songé à ces femmes indiennes qui se rasent la tête en signe de deuil.

J'ai pensé qu'en les imitant, je ferais place nette. Ce qui repousserait sur mon crâne serait à l'image de ma nouvelle vie. Sans lui. Timide. Tâtonnante. Cafouilleuse.

J'ai aussi pensé que n'étant plus une femme, je n'avais qu'à ressembler à un garçon.

La tonsure ne m'irait pas, je le savais et m'en réjouissais. Puisque j'étais si repoussante, je n'avais qu'à m'enlaidir encore, ne serait-ce que pour lui donner raison.

 

Chambre 12 2bisMe détachant de mon reflet pour mieux y revenir, j'ai attrapé une paire de ciseaux et ma chevelure.

Au dernier moment, j'ai tremblé. Pour ne finalement couper que la hauteur des talons de mes escarpins.

Mais avec eux aux pieds, devant cette même glace, je n'étais plus la vilaine sorcière des contes. J'étais Cendrillon souriant à son reflet, se dressant toute droite pour mieux virevolter.

Lorsque la porte claqua derrière moi, l'homme de la chambre 12 finissait son repas.

 

Je sortis du métro en claudiquant. Fichus escaliers trop raides pour mes mollets trop cambrés, fichus grilles et pavés trop espacés et si traîtres pour mes talons si fins.

Trop de "trop", trop de "si"... Le trajet conduisant à la chambre 12 était semé d'embûches.

Dégainant mon portable, je soufflai néanmoins à son occupant :

- Je suis là. Dans cinq minutes. 

Les cinq minutes devinrent dix, puis vingt à mesure de trottoir déroulé.

Quand je franchis le seuil de l'hôtel, j'avais une bonne demi-heure de retard.

 

J'étais exténuée et le concierge au téléphone. Il ne me fit pas signe de patienter mais je piétinai derrière le comptoir, hésitante. Devais-je annoncer mon arrivée ? Me faufiler jusqu'à l'ascenseur sans un mot ?

Il raccrocha enfin.

- Madame ?

- Je vais chambre 12.

- Chambre 12 ? Parfait.

Il se détourna pour fouiller dans un casier. Me tendis une clef que je me sentis obligée de prendre. Desserrant les doigts, je la fis rouler au creux de ma paume pour en vérifier le numéro.

11.

Ce n'était pas la bonne chambre.

- Il y a erreur, rectifiai-je en lui rendant la clef. Je suis attendue chambre 12.

- Ah... Chambre 12... Pardonnez-moi.

 

Chambre 12 3À cet instant précis, je m'inclinai vers lui et ses yeux traversés d'une lueur vite éteinte.

Qu'une femme pomponnée, en tailleur et escarpins, entre dans un hôtel en pleine nuit en affirmant être attendue laisse peu de place à l'interprétation.

Je souris, car j'aimais l'idée qu'il me prenne pour une putain.

L'homme de la chambre 12 attend sa catin, sa fille de joie, sa cocotte, sa grisette, son hétaïre... Voilà qui faisait bien du monde résumé en ma personne.

- Au premier, au fond à droite, précisa-t-il. Bonne soirée, Madame.

Je faillis m'étrangler de rire en appelant l'ascenseur.

 

Premier étage. Couloir ocre et champêtre rehaussé de peintures naïves. Chambres 9, 10, 11.

Au fond à droite, comme promis, la 12.

Deux coups légers à la porte et l'homme vint m'ouvrir. Il est encore en smoking, mais sans cravate ni chaussures. J'avais sur lui l'avantage de mes escarpins tandis qu'il m'étreignait comme une femme longtemps perdue de vue.

- Le jacuzzi est prêt.

Je hochai la tête, déboutonnai mon chemisier, dézippai ma jupe debout face à la glace. La même que celle de mon couloir, le fer forgé en moins.

Dépouillée de mon superflu, je n'étais plus noire, toute noire, mais grise et prune, presque nue.

 

- Viens.

L'homme me tendit la main. J'y posai ma paume confiante.

Des mois auparavant, cheveux coupés, j'avais pourtant refusé cette main tendue. Et à cet homme dit "non, plus tard".

Parce qu'il aurait voulu me rendre visite à la clinique et c'était hors de question. Non, il ne verrait pas la femme coupée, cropetonnée au fond du lit avec une perfusion dans la veine.

Parce qu'il aurait voulu m'apporter des chocolats et que j'avais rétorqué :

- On ne fête pas un désastre.

Il n'avait pas insisté, juste gardé les chocolats pour cette nuit-là, emballés dans leur jolie boîte.

J'en ai croqué un en jubilant comme une enfant.

- Merci.

- Merci à toi... d'être venue.


Dans la salle de bains j'ai ôté mes bas et mes chaussures. Suis entrée dans l'eau clapotante en m'appuyant sur son bras.

Adossés nus, face à face dans la baignoire, massés par des geysers à haute température, nous avons siroté un bon vin. Nous sommes lovés ensuite dans les couvertures pour garder la chaleur du jacuzzi. Puis serrés l'un contre l'autre pour garder la chaleur des couvertures.


Je quittai l'hôtel au milieu de la nuit en saluant le concierge.

Le lendemain, il dira que les locataires de la chambre 21, à l'aplomb de la 12, ont été dérangés dans leur sommeil par des hurlements de plaisir.

Il dira aussi avoir vu s'éclipser au petit matin une femme aussi superbe que ses escarpins.

Il ne dira pas que c'était une putain, mais ses yeux jaloux le diront à la place de ses lèvres.

 

Et moi, regardant mes cheveux pousser dans la glace de mon couloir, mes chaussures remisées dans la penderie, je croquerai des chocolats en riant de cette méprise : cette femme-là, ce n'était pas moi.

 

 

Merci à l'occupant de la chambre 12 de ce soir-là. Et merci pour le chocolat tout chabrolien.

"D'estrade en estrade, j'ai fait danser tant de malentendus,

Des kilomètres de vie en rose..."

You cut your hair...

Par Chut ! - Publié dans : Eux - Communauté : xFantasmesx
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Vendredi 21 novembre 5 21 /11 /Nov 00:52

Lorsque je verrai Azrel, il sera debout alors que je le voudrais assis seul, à la terrasse d'un bar, jambes croisées, un journal déplié devant lui, avec l'air nonchalant de ceux qui ont du temps à perdre.


Azrel sera peut-être rasé de frais alors que je lui voudrais une barbe de trois jours.

Azrel portera peut-être un pull bleu alors que je lui voudrais une chemise blanche.


Lorsque je verrai Azrel, il m'attendra déjà alors que je voudrais arriver par surprise. Avancer en tapinois, reculer la chaise qui lui fait face et m'asseoir sans bruit. Poser mes coudes sur la table, mon menton sur mes poings et le regarder lire.


Azrel prendra connaissance des nouvelles et moi, de son visage. De sa lèvre supérieure que je suppose plus épaisse, de son nez de papyrus égyptien, de son front traversé par deux rides horizontales et de ses sourcils épais. Ils se fronceront un peu, à peine, à l'annonce d'un nouveau krach boursier.


La météo à venir lui fera baisser le nez sur les cartes de France. Une mèche lui chatouillera le front. Il la remettra en place d'un geste machinal. Pile ce genre de geste que l'on a sans y penser, à condition de n'être point observé.

Sûrement sourirai-je de lui soustraire ce moment-larcin.

Peut-être imaginerai-je sa main entre mes cuisses.


Mes yeux trop clairs, qui ne savent paraît-il pas mentir, lui resteront muets : Azrel, toujours penché sur son journal, n'aura pas noté que je suis là.

J'avancerai une main vers ses cheveux, épouserai au jugé le modelé de sa mâchoire.

Non, ce n'est pas ça... Moins fine, plus carrée, je devrai rajuster et la courbe et le trait.

Têtue je recommencerai. Encore et encore, humectant mon index de l'encre de ma salive, gommant les erreurs et accumulant les repentirs, jusqu'au parfait décalque de son squelette.

- Ne te décale pas, surtout pas... Je n'ai pas fini de te dessiner... le prierai-je en silence.

Azrel, m'obéissant, restera immobile. Ou presque. Car je suis près, si près de sa peau, qu'une simple crispation de ses muscles me suffirait à la frôler.


L'esquisse d'Azrel sera mon pari pascalien.

Si je le touche, je perds tout. Qu'il me pince main en l'air et me demande "Mais que fabriques-tu donc ?" que la honte me foudroiera sur mon siège.

On ne peut impunément dessiner sur le vide un homme sans qu'il ne vous croie cinglée.

Si je ne le frôle pas, je gagne tout, c'est-à-dire rien. Rien d'autre qu'une esquisse gravée dans ma mémoire.

Ce qui est peut-être tout, finalement.

Photographe ou peintre, je ne suis qu'une petite voleuse d'images dérobées.

Alors, à peine l'esquisse sera-t-elle achevée que je me reculerai de peur d'être brûlée. Rangerai sagement mes doigts sur mes genoux à la façon militaire de pinceaux dans un pot. Par ordre de taille, comme les Dalton, et que personne ne bouge.


Lorsqu'Azrel remarquera enfin ma présence, il aura certainement cette expression étonnée des gens dérangés en pleine activité, avec les gros titres du jour encore accrochés aux pupilles.

Prononçant mon prénom d'une voix encore tâtonnante, il me demandera :
- Ça fait longtemps que tu es là ?
Je mentirai, bien sûr.

- Oh non... Je viens d'arriver. Mais tu avais l'air si absorbé que j'hésitais à te déranger.

Et il me sourira comme à un modèle de politesse.

Et je lui sourirai comme un modèle de franchise.

Et, selon l'heure, je commanderai un double express ou un verre de vin, juste histoire de trinquer.

- Tchin. À ta santé. À cette rencontre. À nous.


Peut-être même, dans le feu de l'action, le pied d'Azrel effleurera-t-il le mien.

Peut-être regrettera-t-il que je ne porte pas mes bottes fétiches mais des chaussures à talons plats. Et que je les retire comme si son simple contact m'avait brûlée.

Peut-être sourira-t-il à son message de juillet, où il me disait avoir rêvé d'une Amazone.

J'étais cette Amazone, je crois. Mais ce qu'Azrel ignore, c'est que je suis depuis longtemps tombée de cheval.


N'empêche que nous avons tous deux un compte à régler depuis cet été brûlant. J'étais prête à le laisser s'éteindre avant qu'Azrel, trois mois après, ne souffle sur les braises.

- J'aimerais avoir la chance de te voir avant que tu ne partes, m'écrit-il.

- Je ne partirai peut-être pas, rétorquai-je.

- Mais j'aimerais te voir même si tu ne pars pas.


Sa réponse tournicota une nuit entière dans ma tête. Le lendemain, j'avais un entretien professionnel important. Alors que j'en sortai, je me posai sur un muret face à l'immeuble illuminé, en songeant :

- C'est beau un bateau qui sombre...

Je composai dans le noir le numéro d'Azrel. Après dix rendez-vous remis, je m'attendais à tout, sauf à entendre sa voix.

Erreur. Elle me parvint, immédiate et chaleureuse :

- Bonsoir, toi... Comment vas-tu ?

J'en serais tombée sur les fesses si je n'étais pas déjà assise.

- Bien, et toi ? Ton rapport sur les sciences dures ?

Portée par le vent guilleret qui s'immisçait sous mon manteau, j'improvisai une série de questions qui le fit rire.


En vérité, je n'ai aucune idée du métier d'Azrel, hormis qu'il le mène à Paris, Rome, Berlin ou Pétaouchnok. Mais cette opacité je ne veux pas creuser, parce qu'elle le rend d'autant plus attirant, insaisissable comme son esquisse que je ne voudrais ni trop brune, ni trop grande.

Je voudrais qu'Azrel m'attendant, rasé de frais, avec un pull bleu, ressemble à tout, sauf à la la figure de mon idéal.

Mais en bonne Amazone, même à terre et avec des talons plats, j'irai à notre rendez-vous.

Comment mieux dire que j'ai la trouille ?

Par Chut ! - Publié dans : Eux
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Lundi 17 novembre 1 17 /11 /Nov 01:20
Nous étions au café lorsqu'Andrea me dit :
- Arrête de me regarder comme ça. Continue de me regarder comme ça.
Mon index effleura sa joue sans que je ne cesse de le fixer comme il ne le voulait pas ou le voulait trop.
Le serveur aussi nous regardait, avec l'envie de celui qui travaillera toute la nuit alors que nous, nous ferons l'amour.
Lorsque nous sortîmes du bar, un passant aussi nous regarda. Sa tête s'inclina d'abord vers mon visage pour remonter, très haut, à celui d'Andrea. Ses prunelles ne reflétaient pas l'envie mais autre chose. De la surprise, peut-être, ou de la réprobation.
J'ai déjà perçu ce regard ailleurs et il me déplaît : c'est celui qui vous dit que, blanche, vous êtes avec un Noir.

Plus tard, mon regard a déshabillé Andrea alors que j'étais déjà nue. Et le sien effleura et ma chair et mes os.
- J'aime tes yeux.
- J'aime les tiens, répondis-je en attirant sa bouche à mon visage.
- J'aime ta bouche.
- J'aime la tienne, répondis-je en la croquant comme une figue mûre.
- J'aime tes baisers.
- J'aime les tiens, répondis-je en glissant ma langue entre ses dents.
- Tu es belle.
- Jolie si tu veux... Et encore, ça dépend des jours. Toi, tu es beau.
- Beau ? Non. En moi je n'aime que mes cils.
Andrea les lissa d'un doigt coquet.

J'éclatai de rire car son corps tout entier est une sculpture d'ébène. Et qu'un homme
d'une aussi grande beauté se croie en toute bonne foi passable, ça me touche.
- Que tes cils, vraiment ? insistai-je.
- Non. En vérité, j'aime aussi mes ongles.
Andrea posa ses grandes mains dépliées sur mes seins. Lorsqu'il les replia, ses ongles y laissèrent de minuscules griffures.

Plus tard, c'est moi qui griffai sa peau en pensant que c'est la mienne. Avec Andrea, les limites de mon propre corps me deviennent étrangères. Je le touche en croyant me toucher, je me touche en croyant le toucher.
Je ne suis plus moi, mais nous. Lui et moi assemblés en un corps immense.

Il n'y a que dans la glace que je nous vois deux : ses longues cuisses appuyées contre les miennes, ses mains emprisonnant mes hanches, son dos courbé jusqu'à mes épaules. Et, toujours, saisissant et magnifique, le contraste entre nos peaux.
Dans la glace, je vois aussi mon front crispé de désir, son profil à demi caché par l'auréole de ses cheveux. Je le vois entrer en moi et mon ventre se creuser pour mieux l'accueillir.
Dans la glace, je le vois aussi si fort qu'
il pourrait me briser l'échine d'un seul coup de coude. Que son sexe-baobab pourrait me déchirer d'un simple coup de reins. Mais lorsque je lui souffle "Attends...", Andrea attend. Et lorsque je lui réclame une fessée, il n'ose qu'une légère pichenette.
- Plus fort, dis-je.
La pichenette devient tapotement
.
- Plus fort...
Le tapotement devient claque timide.
- Plus fort !
- Mais je vais te faire mal...
- Plus fort !!

Andrea m'obéit, parce que je veux sa main imprimée sur mes fesses comme une offrande.

Lorsque la nuit est bien avancée, Andrea me dit :
- Je dois partir.
J'acquiesce et roule sur le côté. Sa main qui me cherche
alors sous les draps me ramène à lui.
- Reste là... Encore un peu... Ne bouge pas...
S'il te plaît...
Souvent je lui désobéis, parce que je veux encore son sexe dans ma bouche. Et alors que je remonte à ses lèvres, il m'étreint et me souffle :
- Tu es ma drogue, ma cocaïne.
Je grimace. D'expérience, je sais que voilà une mauvaise nouvelle. Parce que ne pouvoir se passer de quelqu'un, c'est
forcément douloureux.
Si je deviens nécessaire à Andrea, il souffrira.
S'il me devient nécessaire, je souffrirai.

- Je dois partir
, répète-t-il.
J'approuve encore, me redresse pour sortir du lit. Mais, agrippant mon épaule, Andrea me fait basculer sur le sommier.
- Embrasse-moi... Encore... S'il te plaît...
Je me coule contre lui, caresse sa nuque, tord ses cheveux.
- Pourrons-nous, un jour, être amis ?
Nous nous promettons "oui" en pensant le contraire. Espoir et mensonge des amants qui s'entendent très bien, et surtout trop bien au lit.

- Je dois partir, répète-t-il.
J'opine et jaillis hors des draps.
- Tu veux bien m'apporter un verre d'eau ?
Je reviens avec une bouteille et des clémentines. Il avale une longue gorgée pour me désaltérer à sa bouche. J'engloutis des quartiers de fruits pour le nourrir à la mienne.
Complices, confidents, amants, nous sommes tout dans ce lit-là, et surtout intimes. D'une intimité pure et vraie qui nous permet d'être nous-mêmes, totalement.


Dès le premier baiser, Andrea et moi avions su. Su que c'était la pire des erreurs ou le plus beau des cadeaux. Su qu'il valait mieux en rester là sans en avoir la volonté.
Pourtant,
lorsque je le guidai à demi-dévêtu dans ma chambre, je crus naïvement que nous n'irions pas plus loin. Qu'allongés sur le lit, nous ne nous toucherions qu'à peine.
Si je souhaitais qu'Andrea s'allonge, c'était pour mieux l'admirer.
Mais admirer sans toucher, c'est un supplice.
Aussi le débarrassais-je de sa chemise pour atteindre sa peau. Aussi ôta-t-il ma robe pour goûter la mienne.
Les dés étaient jetés.

L'amour avec Andrea est une évidence. Une alchimie rare, instinctive, animale, une osmose idéale. J'ai beau le connaître à peine que j'ai l'étrange impression de le retrouver, tant sa peau m'est familière. Ses mains empruntent sans hésiter les chemins de mon plaisir, comme s'il en savait déjà les courbes et les méandres.
Quand je jouis, il y a à la fois quelque chose qui renaît en moi et qui se brise.
Quand il jouit, ses prunelles m'avouent ce que ses lèvres me taisent. Et si elles s'ouvraient pour parler, c'est ma main qui les scellerait.

- Je dois partir, répète-t-il.
L'aube se lève. Je pousse Andrea hors du lit, le regarde se rhabiller. Devant le miroir du couloir, je contemple nos corps désassemblés. M'étonne que, si différents, ils aillent si parfaitement ensemble.
Lorsqu'Andrea descend les escaliers, je referme doucement la porte puis vais rejoindre mon lit. Apaisée, épuisée,
je m'endors dans son odeur.

Après une nuit avec Andrea, je marche en équilibriste sur le fil de mes émotions.
Nous ignorons quand nous nous reverrons. Vite sera bien. Jamais aussi.


Par Chut ! - Publié dans : Andrea d'ébène - Communauté : xFantasmesx
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Vendredi 14 novembre 5 14 /11 /Nov 23:59
Antoine ne sait paraît-il pas dessiner. Pourtant, Antoine dessine. Pas des personnages, des paysages ni des natures mortes, mais des formes géométriques sorties de son imagination.
Antoine a les mains carrées et calleuses. Une poigne à vous broyer les phalanges s'il les serre trop fort.
Antoine possède d'ailleurs de quoi vous amputer
les doigts un à un, vous arracher le dos, vous accrocher au plafond, vous crucifier au mur et vous débiter en rondelles. Et pour cacher vos morceaux, aucun problème : il dispose aussi d'un vaste sous-sol.
Antoine a d'ailleurs commencé sa carrière dans un garage et l'anonymat
le plus total.
Mais non, Antoine n'est pas tueur en série. Il est designer, ou plutôt artisan-créateur de meubles. Entièrement autodidacte, totalement passionné et furieusement doué.

Antoine loue une boutique juste à côté de chez moi. Elle attire l'œil, forcément. Parce que
la vitrine tout de blanc laqué est étincelante comme une patinoire. Mais surtout parce que chacune des œuvres exposées est unique.
Unique, notre rencontre le fut aussi.

Voilà plusieurs semaines que j'avais repéré ce drôle de gars aussi grand que mince, ses cheveux qui rebiquaient et ses lunettes qui lui donnaient un air sérieux. Que je le regardais à la dérobée découper des planches ou poncer des tables. Que je le saluais d'un signe en passant, légère sur mes talons ou lourde de mes ballots de courses.

Au printemps, des échafaudages hérissèrent la devanture du magasin qui, jusqu'alors, ne payait pas de mine. Mais à mesure que son gris terne cédait la place au blanc, elle prenait une option sur le lifting.
Le jour où le gris disparut tout à fait, j'empruntai la rue et levai la tête.
Antoine était perché au sommet d'une échelle. Silhouette méconnaissable noyée d'un bleu de travail,
disparaissant sous un casque et des lunettes de soudeur. De son visage je ne voyais que sa bouche. Une bouche qui s'ouvrit sur un immense sourire sans malice, spontané, chaleureux, presque enfantin.
Ce fut ce sourire qui décida de tout.

Je lançai un "Bonjour !" sonore sans cependant m'arrêter, filant sur le trottoir et passant exprès sous l'échelle pour défier le sort. Point de superstition là-dedans, juste un pari un brin risqué :
le pot de peinture entre les pieds d'Antoine était bien branlant, le rouleau entre ses mains bien ruisselant de gouttes.
Toute de noir vêtue, j'allais passer de l'autre côté rhabillée en dalmatien. Mais j'en sortis comme j'y étais entrée, drapée dans mes habits immaculés de petite veuve.

Mon tour dans le quartier achevé, je repris la rue en sens inverse.
Antoine, son pot et son rouleau étaient toujours suspendus en équilibre précaire. Et moi, en vertu de l'adage "le chemin le plus court entre deux points, c'est la ligne droite",
je cinglai le macadam d'une course rectiligne. Qui mourut net au bas de l'échelle d'Antoine.
Au jeu du passage indemne entre les gouttes, j'
avais déjà gagné une fois. Inutile de forcer la chance.

Je levai le nez. Antoine baissa le sien. Je lui souris avec quarante minutes de retard. Largement, en fille prête à engager la conversation.
Antoine lâcha son rouleau dans le pot, descendit les barreaux de l'échelle un à un, s'arrima au bitume pour me tendre une main blanche. J'allais pas faire ma chochotte pour quelques taches de peinture. Saisissant ses doigts, je les comprimai entre les miens.
Leur contact était chaud et gluant, agréable et étrange. Parce qu'
Antoine ayant gardé son casque et ses lunettes, j'avais l'impression de donner l'accolade à un cosmonaute.
- Pardon, dit-il en décollant sa paume de la mienne.
Le casque atterrit sur le trottoir dans un boum métallique. Le masque qui lui obstruait le visage remonta sur son front.
- Bonjour, compléta-t-il. Tu veux entrer un moment ?
- Volontiers,
répondis-je.
À la différence d'ET, je n'étais pas pressée de "retourner maison".
De toute façon, ma maison était juste à côté, et pas près de se volatiliser. Si besoin était, ça faisait deux bonnes raisons de m'attarder.

M'attarder chez Antoine, je l'ai
beaucoup fait ce printemps-là. Pour discuter en voisine, rire de tout et de rien, échanger des demi-confidences, tromper l'attente qui me séparait de l'appel du soir avec l'homme que j'aimais, ou simplement le regarder travailler sans piper mot.
Antoine parle comme il crée, à l'instinct. Il a cette force brute, presque animale, de ceux qui plient la matière à leurs désirs. La complexité de l'homme qui garde les plans de son œuvre dans sa tête sans la coucher sur le papier. La sensibilité de l'artiste qui court par en dessous et qu'il suit comme un fil invisible.
La chair d'Antoine, c'est le bois, sa patine et ses nœuds. Alors il ne fait pas forcément de grandes phrases.
Qu'importe puisqu'avec lui, j'aime le silence comme l'odeur de sciure mêlée de colle, le bruit du rabot et de la perceuse, ses gestes précis qui donnent forme et vie au bois.

À mesure de mes visites, Antoine m'a trouvé un surnom : Emma Peel, à cause de mes bottes et de ma collection de robes courtes.
- Tiens, voilà Emma ! s'écrie-t-il quand je pousse sa porte.
Il aurait tout aussi bien pu choisir "l'ogresse", car presque à chaque fois que je viens le voir, je lâche en préambule :
- J'ai faim.
La faute à ma vie décalée qui repousse le déjeuner en fin d'après-midi. Soit pile le moment où je franchis son seuil, souvent armée d'un sandwich ou d'un paquet de gâteaux.
- T'en veux ?
Non, Antoine n'en veut jamais. Si je comptais le soudoyer aux Figolu, je n'aurais qu'à repasser.
Il a des horaires normaux, lui.

À mesure de mes visites, j'ai trouvé ma place dans son magasin. Elle est dos à la vitrine, tout contre un pilier sur lequel je m'appuie et contre lequel je geins :
- Pffff... Chuis fatiguée.
Antoine, ouvrant de grands yeux malicieux, rigole.
- Oh, de nouvelles aventures ? Raconte !
Et je raconte. Mes nuits d'insomnie, mes doutes, le boulot, l'écriture,
mes emmerdes, mes amis, mes amants. Dorian, Emmanuel, B., Paulien, Antoine a suivi leur succession dans ma vie. Je pourrais même dire qu'il les connaît, comme on finit par connaître les gens par personne interposée. Et il m'écoute, mi-copain mi-grand frère.

Une fois, début juillet, je suis même venue me réfugier chez Antoine. C'était juste après le dernier rendez-vous avec Feu mon amour. Je repris le métro en larmes, débouchai hagarde sur la place. Dans le monde hostile qui me cernait, la boutique luisait comme un phare dans la tempête. Aimantée par sa lumière, je butai contre sa porte.
Ce soir-là, il n'y eut pas de "
Tiens, voilà Emma !". Antoine, soucieux, penché sur son ordinateur, terminait sa comptabilité.
- Je te dérange ?
Il aurait peut-être répondu la vérité s'il ne m'avait pas regardée. Un clin d'œil lui suffit pour comprendre et me désigner le siège collé au sien. Je traversai la pièce en chancelant, comme ivre, avant de tomber.
- Qu'est-ce qui se passe, ma belle ?
Je fus incapable de répondre. Si j'ouvrais la bouche, ce n'était pas des mots qui en sortiraient, mais un truc que je ne maîtriserai pas. Des cris, des sanglots ou de la gerbe. Alors je me suis recroquevillée, minuscule, les poings tassés contre les lèvres.
À part poser affectueusement sa main sur mon bras, Antoine ne fit rien, ne dit rien.
Il attendait.

Le silence du quartier désert nous enveloppa. Je voyais par la baie vitrée le jour se charger de nuit et pensais que cette nuit m'emporterait encore plus bas. Plus bas, dans un gouffre, mais pas tout de suite, puisque la main d'Antoine me protégeait de cette chute.

De longues minutes plus tard, je me dégageai avec douceur pour rejoindre le cabinet de toilette. Ouvrit le robinet à fond et me fourrai la tête sous l'eau glaciale.
Lorsque je la relevai, j'aperçus mon reflet dans le miroir. Je ne ressemblais à rien, sauf à une pauvre fille. Une qui, encore convalescente, faisait tout de travers et ne comprenait rien à rien, à commencer par les hommes et leurs messages ambigus.

Je me rassis à côté d'Antoine. Luttais pour ne pas m'effondrer dans ses bras en le suppliant de me consoler.
C'est lui qui vint me serrer fort, nichant ma tête au creux de son épaule.
- Je l'ai revu...

Antoine ne me demanda pas qui. Il savait quel était le seul homme qui pouvait me faire cet effet-là.
- Il revient en France pour une année...
Antoine ne me demanda pas s'il revenait pour moi. La réponse, i
l la connaissait déjà.

Brutalement, les digues cédèrent. Sur la tête d'Antoine roula, encore et encore, le flot des mots furieux et tristes des femmes blessées. Il le laissa s'écouler puis se tarir sans l'interrompre.
Lorsque je me tus enfin, Antoine eut juste deux phrases :
- Laisse tomber. Oublie-le.
Je crois même qu'il ajouta l'argument classique de ces cas-là :
- Ce gars ne te mérite pas.
Je crois même que je lui rétorquai :
- Mais je m'en fous, qu'il ne me mérite pas ! Je voudrais juste qu'il m'aime !
"Pauvre fille, pauvre folle", me corrigeai-je aussitôt.
- Antoine ? Je vais rentrer chez moi prendre une cuite. Ça sera, je te jure, ma dernière connerie de la journée.
Antoine m'aurait bien accompagnée, mais il avait rendez-vous.
Nous nous séparâmes à l'angle de la rue.
- Tu déconnes pas, hein ?
- Non, promis.

Il partit à scooter en m'adressant de grands signes. Lorsqu'il tourna le coin du boulevard, je me retrouvai seule. Enfin, pas tout à fait. Je savais que le lendemain, Antoine serait dans sa boutique. Et que si je le souhaitais, j'y avais ma place dos à la rue, tout contre le pilier.

La table en photo (tous droits déposés, selon l'expression consacrée) est une création d'Antoine.
Par Chut ! - Publié dans : Eux
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Vendredi 14 novembre 5 14 /11 /Nov 05:06
J'ai découvert Damien Rice par hasard.
Coup de foudre immédiat.
Mais je ne me risquerais à parler
ici ni de sa musique, ni de sa voix, ni de son univers. D'autres l'évoquent, l'effleurent si bien ailleurs, avec tant de délicatesse et de poésie...
 

J'ai juste envie de parler de ça, d'une vidéo trouvée en farfouinant sur la toile.
C'est du live dans un décor aussi grandiose qu'intimiste. Sur scène, Damien Rice, Lisa Hannigan et leurs musiciens.
Au sol, des dizaines de bougies allumées.
Sur le mur du fond, l'ouverture en triptyque d'une fenêtre vitrail.
On se croirait dans une cathédrale. C'est fait exprès, bien sûr, parce que cette chanson-là, c'est un appel autant qu'une célébration.

La mélodie est d'abord égrenée au piano, relayée à la guitare. Puis la voix de Damien s'élève, douce, aigu, un peu cassée :

Cold, cold water surrounds me now,
And all I've got is your hand...
Lord, can you hear me now ?

Lord, can you hear me now ?
Lord, can you hear me now ?

Lisa est à genoux, tête baissée, comme recueillie en une prière. Elle se lève pour chanter à son tour, raide telle une communiante, les mains tendues le long du corps. Avec sa peau pâle et ses
longs cheveux dénoués, décoiffés, on dirait une madone ou une femme qui vient de jouir.

Alléluia
Hoooo, I love you
Don’t you know I love you
And I always have...
Alléluia
Will you come with me ?
Cold cold water surrounds me now...

Lisa complète et reprend les paroles en écho, les mains jointes en une prière.
Leurs voix s'appellent, se répondent, s'entrelacent. Harmonie parfaite du demi-chuchotement au plein, du plein à l'intensité mystique.
Leurs visages sont concentrés, comme fermés sur leurs os. Leurs yeux clos, comme s'ils voyaient ou cherchaient une lumière dans leurs orbites. Et bien que repliés à l'intérieur d'eux-même, transportés, ils donnent. Un souffle, une émotion, une énergie, quelque chose d'indescriptible qui me court sur l'échine, me fait dresser les cheveux, me colle la chair de poule.


Am I lost now ?
Am I lost now ??


C'est la question de toutes les angoisses, de toutes les nuits blanches et noires. De tout homme perdu dans ses ténèbres, butant contre des portes fermées.
Et ça monte, ça monte... Comme une évidence, une douleur ou une transe. Comme un appel qui traverserait un mur invisible en saturant l'espace.

Soudain, en une sorte de vrille, le chant bouddhiste
"Nam Myoho Renge Kyo" se superpose aux deux voix. D'abord doucement, comme une caresse gutturale, puis graduellement si fort qu'on ne les entend plus. On ne voit que les visages habités de Lisa et Damien, chantant toujours plus fort au cœur du tumulte.
Et l
a chanson explose en un fracas d'instruments et de voix. Éparpillées mais ensemble, soudées comme les ténèbres à la lumière, comme la pluie à la terre.
Puis tout s'éteint dans la douceur du violoncelle.
C'est magnifique. Sublime.

Plus de titres de Damien Rice... juke-box frustrant, parce qu'il fallait bien choisir !
- Delicate
- Grey room
- Rootless Tree
- Accidental babies
- Elephant
Par Chut ! - Publié dans : Juke-box
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