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En lisant en écrivant

De la relativité de l'amour

 

/David a laissé/ un Post It où il y avait mes numéros de téléphone et une citation :

La littérature nous prouve tous les jours que la vie ne suffit pas.

Ou le contraire ?

J'ai bu un mauvais Nescafé dans son jardin de curé, les coudes sur une table en plastique blanc de camping ; c'est difficile de boire quand on ne peut cesser de soupirer.

Au sortir d'une nuit d'amour comme celle-là - et, malgré mon passé fastueux, des nuits comme celle qui venait de s'écouler je n'en avais pas tellement eu -, on a la sensation de ne plus être maître de soi, de ses lèvres, de ses mains, jusqu'à la respiration qui semble ne plus vous appartenir.

On s'est tellement mêlés, on a si prodigieusement été l'un l'outil du plaisir de l'autre, que reprendre son corps en main semble insensé.

 

Les premiers mots qui suivirent la nuit où on est non seulement tombés amoureux, mais littéralement tombés l'un dans l'autre, ont une singulière saveur de vérité. Plus qu'on ne le voudrait, on se découvre, à l'autre comme à soi.

Ils restent, ces mots-là, comme un écho qui rend tout le reste indécent.

/David/ me dit qu'il m'avait attendue ; il savait que je lui reviendrais, car j'étais faite pour lui de toute éternité ; moi seule pouvait le guérir de sa fracture profonde, de son mal de vivre ; il me dit que j'étais la femme qu'il avait le plus baisée dans sa vie, tout seul ou aux côtés d'autres.

Il me dit que son âme était à moi et qu'elle m'appartenait depuis toujours.


J'étais comme un enfant pauvre qui hérite de la fortune de Rockfeller.

En même temps, je ne pouvais pas, je ne voulais pas le croire. Ç'aurait voulu dire que je trahissais ce que j'étais, ce en quoi je croyais : que rien n'est éternel, qu'on est profondément et définitivement seuls ; et cela, au fond, me convenait parfaitement.

D'ailleurs, tout ce que j'avais vécu me le confirmait.

Mes meilleurs moments sont ceux que je passe en tête-à-tête avec moi-même, à me balader sur la berge d'un fleuve, à écouter le vent dans les feuilles des peupliers. Ou un livre à la main, étendue dans l'herbe. À écouter La Passion seon Saint Matthieu, à parler à un chat, à dormir dans un grand lit vide et un peu froid...

La présence d'un homme a toujours masqué, d'une certaine manière, mon bonheur. Je n'ai d'yeux que pour lui, alors que le reste du monde m'a toujours semblé plus intéressant que l'amour.

Il y a une vieille dame qui habite au fond de moi, une vieille dame agacée par tous ces frottements, toutes ces scènes, par les baisers et les larmes. Elle a les yeux clairs, la peau propre et sèche, et n'aspire qu'au calme pensif d'un matin d'hiver ; le reste, ça la laisse sceptique et un peu navrée.


Simonetta Greggio, Plus chaud que braise extrait du recueil de nouvelles L'Odeur du figuier.


 -----------------------------------------------    

Être d'eau

 

Je bénis l'inventeur des fiançailles. La vie est jalonnée d'épreuves solides comme la pierre ; une mécanique des fluides permet d'y circuler quand même.

Il y a des créatures incapables de comportements granitiques et qui, pour avancer, ne peuvent que se faufiler, s'infiltrer, contourner. Quand on leur demande si oui ou non elles veulent épouser untel, elles suggèrent des fiançailles, noces liquides. Les patriarches pierreux voient en elles des traîtresses ou des menteuses, alors qu'elles sont sincères à la manière de l'eau.

Si je suis eau, quel sens cela a-t-il de dire "oui, je vais t'épouser" ?

Là serait le mensonge. On ne retient pas l'eau. Oui, je t'irriguerai, je te prodiguerai ma tendresse, je te rafraîchirai, j'apaiserai ta soif, mais sais-je ce que sera le cours de mon fleuve ? Tu ne te baigneras jamais deux fois dans la même fiancée.

 

Ces êtres fluides s'attirent le mépris des foules, quand leurs attitudes ondoyantes ont permis d'éviter tant de conflits. Les grands blocs de pierre vertueux, sur lesquels personne ne tarit d'éloges, sont à l'origine de toutes les guerres.

Certes, avec Rinri, il n'était pas question de politique internationale, mais il m'a fallu affronter un choix entre deux risques énormes.

L'un s'appelait "oui", qui a pour synonyme éternité, solidité, stabilité et d'autres mots qui gèlent l'eau d'effroi.

L'autre s'appelait "non", qui se traduit par la déchirure, le désespoir, et moi qui croyais que tu m'aimais, disparais de ma vue, tu semblais pourtant si heureuse quand, et autres paroles qui font bouillir l'eau d'indignation, car elles sont injustes et barbares.

 

Quel soulagement d'avoir trouvé la solution des fiançailles ! C'était une réponse liquide en ceci qu'elle ne résolvait rien et remettait le problème à plus tard.

Mais gagner du temps est la grande affaire de la vie.

 

Amélie Nothomb, Ni d'Ève ni d'Adam.


 -----------------------------------------------    

Bonheur

Un seul bonheur, tout d'une pièce, terrestre et céleste à la fois, temporel et éternel d'un tenant : le bonheur d'être au monde, en ce monde-ci, de l'habiter pleinement et de l'aimer tout en le reconnaissant inachevé, traversé d'obscures turbulences, troué de manque, d'attente, meurtri, raviné par d'incessantes coulées de larmes, de sueur et de sang, mais aussi irrigué par une inépuisable énergie, travaillé de l'intérieur par un souffle à la fraîcheur et à la clarté d'autore - caressé par un chant, un sourire.

Le bonheur imparti à Bernadette, comme à tous les hommes et femmes de sa trempe, consistait à avoir reçu un don de claire-voyance, de claire-audience qui lui permettait de percevoir l'invisible diffus dans le visible, la lumière respirant même au plus épais des ténèbres, un sourire radieux se profilant à l'horizon du vide, affleurant jusque dans les eaux glacées du néant.

Le don d'une autre sensibilité, d'une intelligence insolite, et d'une patience sans garde ni mesure.

Le don d'une humilité lumineuse - clef de verre, de vent ouvrant sur l'inconnu, sur l'insoupçonné, sur un émerveillement infini.

 
 

Sylvie Germain, La chanson des Mal-Aimants.

 

-----------------------------------------

Femmes, femmes, femmes...


Je me demande ce qu'aurait été ma vie plus tard si, enfant, je n'avais pas bénéficié de ces petites réceptions chez ma mère. C'est peut-être ce qui a fait que je n'ai jamais considéré les femmes comme mes ennemies, comme des territoires à conquérir, mais toujours comme des alliées et des amies - raison pour laquelle, je crois, elles m'ont toujours, elles aussi, montré de l'affection.

Je n'ai jamais rencontré ces furies dont on entend parler : elles ont sans doute trop à faire avec des hommes qui considèrent les femmes comme des forteresses qu'il leur faut prendre d'assaut, mettre à sac et laisser en ruines.

 

Toujours à propos de mes tendres penchants - pour les femmes en particulier -, force est de conclure que mon bonheur parfait lors des thés hebdomadaires de ma mère dénotait chez moi un goût précoce et très marqué pour le sexe opposé. Un goût qui, manifestement, n'est pas étranger à ma bonne fortune auprès des femmes par la suite.

Mes souvenirs, je l'espère, seront une lecture instructive, mais ce n'est pas pour autant que les femmes auront plus d'attirance que vous n'en avez pour elles. Si au fond de vous-mêmes, vous les haïssez, si vous ne rêvez que de les humilier, si vous vous plaisez à leur imposer votre loi, vous aurez toute chance de recevoir la monnaie de votre pièce.

Elles ne vous désireront et ne vous aimeront que dans l'exacte mesure où vous les désirez et aimez vous-mêmes - et louée soit leur générosité.

 

Stephan Vizinczey, Eloge des femmes mûres.

Tic tac

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Dimanche 26 octobre 7 26 /10 /Oct 03:50
L'amphithéâtre est complet. Il se videra au fil de l'année, lorsque les motivations auront flanché devant la charge de travail trop énorme, le niveau trop élevé, les jours passés à bosser et les nuits à bûcher pour décrocher un fichu concours.
Mais pour cette leçon inaugurale de diachronie sémantique, l'amphithéâtre est plein. À craquer. Sur les deux étages.

J'avance dans la travée centrale en cherchant une place. Évidemment, il n'y en a pas. Je ne suis pourtant pas arrivée en retard. Ayant renoncé à soutirer un café au distributeur, j'ai
même de l'avance.
Mais les étudiants plus en avance que moi se comptent par centaines.
Voilà. Je suis au bout de la travée, au bord de l'estrade, sous le bureau du professeur qui y déploie ses papiers.
Bref regard à la ronde. Tout le monde est assis. Sur les bancs des pupitres, les strapontins en fin de rangées ou à même le plancher ciré.
Le cours va commencer. Je suis la seule à être encore debout.
Faut que je me pose, là. Ça urge.


C'est alors que je le vois. Ou plutôt, étant donné sa taille imposante, que je lui prête attention.
Abandonné de guingois à l'aplomb de l'estrade, patiné par les ans, un peu déglingué, un peu bancal. Complètement décalé dans cet univers dédié à la langue française. Avec quatre pieds entre ses pieds.
Et au-dessus de ces quatre pieds-là, une place, mais pas n'importe laquelle. Une magnifique,
qu'aucun étudiant n'a songé à prendre.
Parce que s'asseoir sur un fauteuil, derrière un piano, face à l'amphithéâtre,
en voisin du prof perché en altitude, ça ne se fait pas.

Tant pis pour les convenances. Je vais le faire, mais si vite que personne ne s'en apercevra.
Zou. Ni vue ni connue, je me faufile comme une anguille, effleure la laque du piano, coule mes fesses sur la moleskine du fauteuil. Un prodige de grâce pour une maladroite de mon acabit.
Un ressort défoncé me perfore l'arrière-train.
Pas grave. Installée comme une reine aux premières loges, je croise les jambes et soupire de contentement.

Le prof a déjà largué les subtilités sémantiques du verbe ravir sur l'assistance des têtes penchées. Pour le coup, je suis en retard, histoire de ne pas dire à la méga bourre.
Aucune importance. Le ravissement, je sais ce que c'est, vu que je baigne en plein dedans.
Faudrait quand même pas que j'en oublie de sortir mes stylos.
Je fourrage dans mon sac. En extirpe une trousse aussi bourrée que l'amphi, une ramette de feuilles aussi épaisse que le programme de l'année.
Autre motif de ravissement : malgré les brumes du matin, j'ai pensé à apporter le rectangle cartonné qui sert de cale-papier.
Y a vraiment des moments où je m'épate moi-même.

C'est lors de la manœuvre d'après, quand tout s'est gâté, que je me suis retrouvée.
En temps normal, mes gestes ne sont ni doux ni délicats, ils sont brusques. Jusque là, j'avais réussi à chasser mon naturel. Il m'est revenu au grand galop quand j'ai souffleté du poing le couvercle ouvert du piano. Qui s'est abattu sur le clavier dans un DZIM BAM BOUM retentissant.

Le prof en est resté bouche bée au beau milieu d'une phrase.
Comme mues par un courant électrique, toutes les têtes studieuses soudain redressées ont dardé leurs yeux sur ma cachette.
Recroquevillée sur mon fauteuil, j'étais rouge jusqu'aux pointes des cheveux.

Ne sachant que faire, j'ai agité les mains en signe d'excuse. Mon stylo-plume voltigea alors dans les airs pour s'écraser au sol dans un poc lamentable.
Lamentable... C'est bien ainsi que je me sentais. Et en cette occasion comme tant d'autres, je crevais d'envie de m'échapper en prenant de la hauteur.


La suite sous des cieux Internet plus favorables...
Avis spécial à celui qui ne vient sans doute plus dans le coin :
ici, c'est la Bérézina, plus rien ne marche.
Time machine est mort,Time capsule l'a suivi, le branchement imprimante itou (forcément)...
L'âge de pierre et la voiture à pédales pour avoir du courant, ça avait ptêtre du bon, finalement.
Non, du tout, je suis pas passéiste. Juste résignée, comme toutes les quiches en informatique.
Par Chut ! - Publié dans : Eux
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Mercredi 22 octobre 3 22 /10 /Oct 02:53
"L'homme n'est pas prêt pour certains voyages", annonce l'affiche.
Moi qui ne l'étais pas forcément pour celui-là, j'ai été embarquée.
Transportée par une musique sublime. Happée sous la couette par une beauté froide, tout en blancs et bleus froids. Réchauffée par les rouges et jaunes incandescents d'une lointaine galaxie.

Au bout d'une heure trente, le voyage s'est achevé.
Snif. Bouleversée, je n'avais aucune envie d'atterrir.

Pourtant, la science-fiction, c'est vraiment pas mon truc. La preuve ? J'ai jamais pu dépasser le premier quart d'heure de La Guerre des étoiles (oui, oui, je sais, c'est impardonnable !).
Alors, évidemment, de là à visionner toute la saga, y a un gouffre... abyssal.

Pourtant, Clooney, c'est pas vraiment mon genre. Oui, d'accord, il est beau, il joue bien, il est pas le quart d'un imbécile, mais... What else ?

Avant ce Solaris-là, je n'ai pas lu le roman de Stanislas Lem (1961), pas vu la version de Tarkovski (1972). Tant mieux, il paraît qu'elle est chiante (oh, je vais me faire des amis, ce soir, moi !). J'ai directement plongé dans celle de Soderbergh. Serait-ce parce que je n'aime pas la science-fiction que j'ai tellement aimé ?

L'histoire : Chris Kelvin, psy de son état (shrink en argot, qui signifie rétrécir... ça m'a toujours fait rigoler), reçoit un appel de détresse de son ami Gibarian. Commandant de la station spatiale Prométhée (tout un symbole...) gravitant autour de la planète Solaris, il ne peut néanmoins rien lui dire des événements qui se déroulent à bord.
Chris fait le voyage. Arrive trop tard : Gibarian s'est déjà suicidé.
Dans le vaisseau ne restent qu'un scientifique à demi-fou et le docteur Gordon, murée dans sa cabine.

"Je pourrais vous dire ce qui se passe, ça ne vous dirait pas ce qui se passe."
Dès la première nuit, Chris comprend qu'il ne comprend rien : sa femme Rheya, qui s'est suicidée des années auparavant, s'allonge près de lui.
Vivante.


Les flash-back de leur relation défilent : première rencontre, retrouvailles inattendues lors d'une soirée, moments magiques des corps, demande en mariage plusieurs fois refusée, incompréhensions, disputes, arrivée d'une grossesse non désirée...

Mais cette Rheya est-elle vraiment sa femme ?
Ou une illusion, une création de son esprit ?
Ou un organisme mutant engendré par Solaris ?
Est-ce d'ailleurs important de le savoir, puisqu'elle est là ?

Le vide glacé de l'espace, la navette, les "cosmonautes", la mission qui a mal tourné... Tout ces éléments ne sont qu'un prétexte à un voyage intérieur. À une méditation en apesanteur sur l'amour, la mort, l'oubli, la culpabilité, le pardon, cette seconde chance qu'on croit se voir donnée et qu'on refuse de laisser filer... quitte à perdre la raison et à y laisser sa peau.

Que feriez-vous, vous, si la personne que vous avez chérie par dessus tout et tous revenait d'entre les morts ? Accepteriez-vous d'endurer une seconde fois son deuil ? La détruiriez-vous parce qu'elle n'est que fantôme
ou, au contraire, resteriez-vous à ses côtés ?
Impossible, je crois, de le savoir.
Par Chut ! - Publié dans : Au jour le jour
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Vendredi 17 octobre 5 17 /10 /Oct 03:39

Il y a deux ans, Joshua et moi n'avons pas frappé à sa porte. Ou que très légèrement, pour la prévenir de notre arrivée.
Son pas menu n'a pas résonné dans le couloir. Ses clefs n'ont pas tourné avec fracas dans la serrure.
Le verrou était déjà ouvert.
Elle se tenait dans la cuisine, vêtue d'une blouse tachée, ratatinée sur une chaise, à peine plus haute que trois pommes.
Sur la table, des pots de compote ouverts. L’un à peine entamé, les autres intacts.

À côté des pots, deux verres remplis d’un liquide épais. De la soupe qu’elle avait dû transvaser, mais combien de jours auparavant ?
Elle a souri comme pour elle-même, levé la tête pour nous saluer. Ses yeux ont glissé sur nous pour fixer le papier peint.
- Il fait sombre, non ?
- Oui, Mamie, il fait sombre.
Je mentais.
Dehors, c'était bien la nuit.

Mais dedans, c'était l'éclairage du château de Versailles, scintillant de toutes ses lampes allumées.

Joshua et moi avons échangé un regard. Un seul qui suffisait à se dire que là, ça allait très mal.

Que c'était dur, très dur, de voir ceux que l’on aime décliner. De constater à chaque visite que leur monde déjà restreint s’est encore réduit, comme s’ils habitaient des boîtes de plus en plus petites.

Impuissants, on ne peut qu'assister à leur lente dégradation. Et on aimerait, tellement, leur agripper la main pour les extraire de ce tourbillon.
Bien sûr, c'est impossible.
Du coup on se rabat sur la mauvaise foi :
"Ce n’est rien... Juste un coup de fatigue. Pas le bon jour ni la bonne heure."
Des histoires, on
s'en raconte pour fuir l’évidence.

Et l'évidence, c'est qu'un processus irréversible est en marche.
Finalement, on n’a d’autre choix que de l’accepter. Mais la résignation, on n’y est pas habitués, parce qu'on voudrait croire
encore à ce qu’on rabâche depuis si longtemps :
"Tout problème a une solution. S’il n’y a pas de solution, c’est vous le problème."


La lente course 3Il y a plus de dix ans, ma grand-mère vivait en autonomie complète dans sa maison. Et aussi dans celle de son amoureux, car elle eut la chance de rencontrer quelqu’un sur le (très) tard.

- Ça coupe bien la solitude, qu'elle disait.
Ensemble ils faisaient les courses.

Seule, elle s’occupait du ménage et des repas, comme elle l'avait fait tout au long de sa vie.

Pour son mari.

Pour ses enfants.

Pour moi.
Elle montait même sur le muret du jardinet pour suspendre sa lessive. D
es dizaines de fois, on avait essayé de l’en dissuader. Des centaines de fois, on l'avait grondée : les marches étaient bien glissantes, le muret bien raide, la corde bien haute.
Rien à faire.
- Je suis butée comme une bourrique ! qu'elle disait.
Ses habitudes, elle y tenait. Alors son linge, il serait accroché à cet endroit. Et qu’on ne lui parle pas de déplacer la corde ! Et qu'on cesse de lui casser la cervelle !
- Une bourrique, je vous dis, une bourrique !


Il y a neuf ans, son compagnon de vieillesse tirait sa révérence. Elle fut près de lui jusqu'à son dernier souffle, s’épuisant à la tâche, s’usant dans son chagrin.
Le contrecoup ne se fit pas attendre.
Bientôt, un accident cérébral la cloua au lit.
Il lui fallut réapprendre des gestes simples. Retirer l’opercule du yogourt avant d'y plonger sa cuillère, décrocher le téléphone qui sonnait n'allaient plus de soi.
Quand elle réintégra sa maison, ce fut sous la garde d’un boîtier relié à la caserne des pompiers. Elle devait le porter autour du cou pour donner l’alerte en cas de problème.
Mais cette alarme, elle n’en voulait pas. Elle prétextait son poids et sa laideur pour la laisser de côté.
Le plastique blanc d'hôpital, ça jurait sur ses jolies robes.
Elle essaya aussi de la semer dans les endroits les plus improbables, mais l’objet, comme marabouté, lui revenait toujours.

 

À cette époque, la corde à linge fut déplacée du muret à la cour. Plus besoin de grimper à l’échelle pour pendre ses culottes, de risquer le tour de rein ou le salto arrière sans tapis de réception.

D'accord, elle avait perdu sur ce terrain-là, mais il lui restait le salon. Le salon et son antique horloge à remonter à la manivelle.
Pour ce faire, il fallait monter sur l'escabeau.

 

Il y a cinq ans, l'horloge s'arrêta.

Ma grand-mère ne montait plus nulle part. Ni sur son escabeau, ni dans sa chambre.

Les deux volées de marches qui y conduisaient menaçaient de l'assassiner à chaque faux pas.

Descendu de l’étage, un lit s'intégra au décor de la salle à manger. Cerné d’une table de chevet, d’une commode et d'une chaise percée, il définissait son nouvel univers.
Petit, tout petit, s
ans le crucifix pour veiller sur ses nuits. Sans le tapis en laine pour lui chatouiller les pieds. Sans les livres qu'elle était incapable de déchiffrer.


Il y a deux ans, elle avait l’attitude désemparée d’une personne perdue.
Que faisait-elle ce samedi-là dans la cuisine, une paire de ciseaux à la main ?
Elle n’en savait plus rien.

- Il fait sombre, non ?
- Oui, Mamie, il fait sombre. De plus en plus sombre.

Par Chut ! - Publié dans : Elles...
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Jeudi 16 octobre 4 16 /10 /Oct 03:22

Nuit blanche... Sexe, écriture ou insomnie ?
Aucun des trois, pour une fois.
Cette Nuit Blanche-là, c'est de l'art. Et contemporain, s'il vous plaît, disséminé pendant douze heures (19h-7h) aux quatre coins de Paris.
Enfin, de l'art... C'est censé l'être, car à parcourir au hasard des bouts du programme, on pourrait en douter :

Parking de la gare de Bercy
Près de la gare se trouve le parking. Sur le parking se trouve une voiture. Dans la voiture, se trouve un couple…


Suit, in the middle of nowhere, la photo d'une guimbarde cabossée avec deux mannequins posés sur les sièges avant. L'ensemble baigné d'une lumière crue à en déchirer la rétine.
Alléchant, non ?

N'empêche que l'aventure me tente.
Parce que l'art, j'aime bien.
Que Paris la nuit, j'adore.
Que les Vélib', c'est pas fait pour les chiens.
Et que voir de l'art, en pleine nuit, monté sur un vélo, ça tente aussi Paulien.
Marché conclu. Mon chez-moi sera notre base d'envol, ou plutôt de pédalage.

Nous nous préparons à cette aventure comme pour une expédition. D'abord, attaquer un solide dîner, au cas où nous crèverions de faim sur le pavé. Puis partager un verre de vin, voire deux - mais pas davantage sous peine de ne plus rouler droit -, pour se donner du courage.
Car mine de rien, il est déjà une heure trente passée et la flemme de sortir nous guette.
À ce stade-là, la couette moelleuse paraît mille fois plus accueillante que les trottoirs parisiens. D'autant que dehors, il ne fait pas chaud. On peut même dire qu'il fait très froid.
Aléa météorologique qui justifie à lui seul une fouille approfondie de mes placards.
Pédaler, volontiers. Mais pédaler en ressemblant à une matriochka, faut pas exagérer.

Un jeans, un pull, une paire de chaussettes et de bottes plus loin, je suis prête. Manque plus que le blouson coupe-vent. Si possible d'une couleur autre que sombre : aucune envie qu'un automobiliste me confondant avec un réverbère ne m'
emboutisse les fesses.

Paulien, en bon logicien, se moque :
- A priori, les réverbères ne bougeant pas d'un pouce et toi dépassant
la vitesse du surplace, le risque est infime.
Mais moi, décidée à le battre sur son propre terrain, je rétorque :
- Infime ne signifiant pas nul, je pare à toute éventualité.

Puis je rigole sous cape de mes raisonnements qui n'ont en vérité qu'un but : mieux habiller ma coquetterie.
Parce que mon blouson, je l'avais déjà choisi. Avant même que Paulien ne pose un orteil sur mon plancher.

Il est d'un vermillon qui pète et brille, d'un incarnat à incendier la nuit. D'un rouge de la couleur de tous les stops qu'on va ignorer, de tous les feux qu'on s'apprête à griller.
À propos de griller, justement... Une dernière cigarette avant d'affronter la Sibérie s'impose. La nuit est de toute façon si avancée que l'art nous attendra bien dix minutes de plus.

À la station Vélib', y a pas foule. Mais plus trop de vélos non plus. De fait, nous nous jetons sur les deux encore en état de rouler.
Et hop !
Direction le Point Éphémère, quai de Valmy, pour s'en mettre plein les mirettes.
L'installation s'appelle Plastic paradise, ou de quoi brailler un tube franco-français :
"Le plastique, c'est fantastique !"

Heureusement pour les riverains, je sais me tenir. Surtout à vélo, avec une selle qui me fusille le coccyx.
Sur le programme, le plastique, ça avait néanmoins l'air moins fantastique que rhétorique.
Un extrait ?

Au terme d'une collecte mise en place pendant l'été, l'artiste propose son Plastic paradise. Posant la question d'une société où règnent la surproduction et la consommation, l'installation, visible après la fermeture à travers la vitrine, s'accompagne d'un projet en extérieur, nature morte poétique sur les bords du canal.

Après une description pareille, on espère un truc grandiose, une pile phénoménale, un amoncellement d'objets qui crève le plafond.
Mais que découvre-t-on une fois nos vélos attachés ?
Un pauvre tas éparpillé à même le sol d'une salle nue. Dedans, trois Barbie se battent en duel avec un Ken, un bonhomme en plastoc manchot, un poupon unijambiste
, un camion de pompiers sans échelle, un livre déchiré, une paire de savates éculées, une batterie complète de petite marchande.
Le clou du fatras étant les cannettes que les buveurs de bière y ont jetées.
Aucun doute. Ces ignorants ont confondu le chef-d'œuvre de Jeong-Hwa Choi avec la plus proche poubelle.
"Pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font..."

Paulien est plié de rire. Et si plié qu'il kidnappe en se penchant la réplique d'une mitraillette. Et qu'il passe, flingue au poing, dans la partie bar du lieu.
Les videurs n'ont pas bougé une oreille.
Aucun doute. Ils ont cru à un happening organisé par un garçon à casquette et une fille en blouson rouge dynamite.

Dans la salle, la mitraillette ne fait même pas sensation. L'extraterrestre du lieu, ce n'est pas Paulien mais un gars assis seul à une table. Alors que, plongés en plein maëlstrom sonore (magnitude
10 sur l'échelle de Richter), partout les gens s'agitent et braillent, lui, impavide et penché sur son mac, décalé comme un Schtroumpf grognon au pays de Goldorak, il travaille.
On le braquerait bien pour rire, mais ça risquerait de mal finir.
Schtroumpf n'a pas la tête d'un gars qui comprend la plaisanterie.

Tant pis. On s'est vengés en se faisant tirer le portrait par une antique cabine de photomaton. À la vue du flingue, ceux qui patientaient en rangs serrés se sont écartés pour nous laisser leur place.
On est sympas, on n'a grillé personne.

Clichés en poche, vélos dételés, cap sur la gare de l'Est où, le programme annonce :

sur le thème de la photo souvenir, un artiste vidéaste incontournable invite le public à prendre la pose. Seul fait étrange dans ces photos réalistes : l'apparition systématique de l'artiste dans divers rôles (ami, amant, mari, collègue...) aux côtés du public.

Sur le parvis serpentait une queue longue comme un Plastic paradise sans paradise.
Là, j'avoue, on n'a pas attendu.
Parce que des photos, on en avait déjà. Et qu'à mieux la regarder, notre mitraillette s'est révélé n'être qu'un vulgaire pistolet karcher.
On n'était plus trop motivés pour jouer avec, d
u coup.

Alors on est rentrés sur nos destriers, qui entretemps avaient perdu pour l'un sa chaîne, pour l'autre ses freins.
Par bonheur, aucune voiture ne nous a embouti les fesses.
Moi, j'dis que c'est grâce à mon blouson rouge.

Par Chut ! - Publié dans : Au jour le jour
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Mercredi 8 octobre 3 08 /10 /Oct 02:38
La nuit dernière, j'ai à peine dormi. Coincée entre l'ordinateur et l'imprimante multifonctions, j'ai écrit et photocopié. Photocopié des bribes de mes dix dernières années de vie et résumé la mienne en deux pages.
Cet exercice s'appelle CV. Deux initiales lapidaires pour résumer la course d'une vie.


Tout a commencé la semaine dernière par un mail. Sobrement intitulé "proposition", ce mail-là était en fait une bombe. Une grenade dégoupillée qui allait, sans que je ne m'en doute, peut-être changer ma vie et contrarier mes projets.
Je l'ai lu, vite, puis rappelé Lory, l'expéditrice, davantage par politesse que par réelle envie, déjà décidée à décliner ce qu'elle comptait me proposer.
Mais au bout du fil, sa voix, charmante, parle un français parfait mâtiné d'un
irrésistible accent anglais, donnant la juste rondeur aux mots qu'elle prononce :
"Je cherche quelqu'un qui..."
S'ensuit une liste de critères qui me fait hocher une tête de plus en plus convaincue.
Oui, oui, d'accord. Mes dix doigts connectés à mon cerveau ne savent pas forcément faire grand-chose, mais ça, je sais.

"By the way, do you mind if I speak english ?"

Ah, ah, c'est un test. Et les tests, ça me stimule, même au lit en pyjama, cernée des miettes de petit-déj et attaquée par la migraine.
"No, I don't", que je lui réponds toute fiérote. Avant de lui préciser piteusement que quand même, l'anglais, je ne le parle qu'en voyage. Et que voilà un bail que je n'ai pas voyagé. Quasi un an, tiens.
Un an... Pile le temps d'oublier.

Pourtant, l'anglais de Lory, je le comprends cinq sur cinq. Si bien que je sais, avant même la fin de son speech, que je suis celle qu'elle recherche.
Rien que ça, ça me colle le tournis.
Avachie sur mes oreillers, je revois la tête de ma mère quand j'ai lâché mon exocet il y a une décennie :
- J'arrête la fac, j'arrête les cours. Je change de voie.
- Tu plaisantes, j'espère ? Ta formation, tes concours... Tu ne peux pas les balayer d'un revers de main.
-
Ben si, faut croire. Parce que là, je me casse, je me barre. Rideau.
À l'époque, étonnamment, seul mon père m'avait comprise. S'emmerder dans un milieu hostile, ça crée manifestement des liens.

Or, le boulot que me propose Lory, ça fait dix ans que je le pratique. À croire qu'il a été taillé pour moi et me rattrape pile au moment où je pensais rompre avec lui, retailler la route pour un ailleurs ou un nulle part.

La suite une autre fois. Après être tombée des nues, je tombe juste de fatigue.
Par Chut ! - Publié dans : Au jour le jour
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