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En lisant en écrivant

De la relativité de l'amour

 

/David a laissé/ un Post It où il y avait mes numéros de téléphone et une citation :

La littérature nous prouve tous les jours que la vie ne suffit pas.

Ou le contraire ?

J'ai bu un mauvais Nescafé dans son jardin de curé, les coudes sur une table en plastique blanc de camping ; c'est difficile de boire quand on ne peut cesser de soupirer.

Au sortir d'une nuit d'amour comme celle-là - et, malgré mon passé fastueux, des nuits comme celle qui venait de s'écouler je n'en avais pas tellement eu -, on a la sensation de ne plus être maître de soi, de ses lèvres, de ses mains, jusqu'à la respiration qui semble ne plus vous appartenir.

On s'est tellement mêlés, on a si prodigieusement été l'un l'outil du plaisir de l'autre, que reprendre son corps en main semble insensé.

 

Les premiers mots qui suivirent la nuit où on est non seulement tombés amoureux, mais littéralement tombés l'un dans l'autre, ont une singulière saveur de vérité. Plus qu'on ne le voudrait, on se découvre, à l'autre comme à soi.

Ils restent, ces mots-là, comme un écho qui rend tout le reste indécent.

/David/ me dit qu'il m'avait attendue ; il savait que je lui reviendrais, car j'étais faite pour lui de toute éternité ; moi seule pouvait le guérir de sa fracture profonde, de son mal de vivre ; il me dit que j'étais la femme qu'il avait le plus baisée dans sa vie, tout seul ou aux côtés d'autres.

Il me dit que son âme était à moi et qu'elle m'appartenait depuis toujours.


J'étais comme un enfant pauvre qui hérite de la fortune de Rockfeller.

En même temps, je ne pouvais pas, je ne voulais pas le croire. Ç'aurait voulu dire que je trahissais ce que j'étais, ce en quoi je croyais : que rien n'est éternel, qu'on est profondément et définitivement seuls ; et cela, au fond, me convenait parfaitement.

D'ailleurs, tout ce que j'avais vécu me le confirmait.

Mes meilleurs moments sont ceux que je passe en tête-à-tête avec moi-même, à me balader sur la berge d'un fleuve, à écouter le vent dans les feuilles des peupliers. Ou un livre à la main, étendue dans l'herbe. À écouter La Passion seon Saint Matthieu, à parler à un chat, à dormir dans un grand lit vide et un peu froid...

La présence d'un homme a toujours masqué, d'une certaine manière, mon bonheur. Je n'ai d'yeux que pour lui, alors que le reste du monde m'a toujours semblé plus intéressant que l'amour.

Il y a une vieille dame qui habite au fond de moi, une vieille dame agacée par tous ces frottements, toutes ces scènes, par les baisers et les larmes. Elle a les yeux clairs, la peau propre et sèche, et n'aspire qu'au calme pensif d'un matin d'hiver ; le reste, ça la laisse sceptique et un peu navrée.


Simonetta Greggio, Plus chaud que braise extrait du recueil de nouvelles L'Odeur du figuier.


 -----------------------------------------------    

Être d'eau

 

Je bénis l'inventeur des fiançailles. La vie est jalonnée d'épreuves solides comme la pierre ; une mécanique des fluides permet d'y circuler quand même.

Il y a des créatures incapables de comportements granitiques et qui, pour avancer, ne peuvent que se faufiler, s'infiltrer, contourner. Quand on leur demande si oui ou non elles veulent épouser untel, elles suggèrent des fiançailles, noces liquides. Les patriarches pierreux voient en elles des traîtresses ou des menteuses, alors qu'elles sont sincères à la manière de l'eau.

Si je suis eau, quel sens cela a-t-il de dire "oui, je vais t'épouser" ?

Là serait le mensonge. On ne retient pas l'eau. Oui, je t'irriguerai, je te prodiguerai ma tendresse, je te rafraîchirai, j'apaiserai ta soif, mais sais-je ce que sera le cours de mon fleuve ? Tu ne te baigneras jamais deux fois dans la même fiancée.

 

Ces êtres fluides s'attirent le mépris des foules, quand leurs attitudes ondoyantes ont permis d'éviter tant de conflits. Les grands blocs de pierre vertueux, sur lesquels personne ne tarit d'éloges, sont à l'origine de toutes les guerres.

Certes, avec Rinri, il n'était pas question de politique internationale, mais il m'a fallu affronter un choix entre deux risques énormes.

L'un s'appelait "oui", qui a pour synonyme éternité, solidité, stabilité et d'autres mots qui gèlent l'eau d'effroi.

L'autre s'appelait "non", qui se traduit par la déchirure, le désespoir, et moi qui croyais que tu m'aimais, disparais de ma vue, tu semblais pourtant si heureuse quand, et autres paroles qui font bouillir l'eau d'indignation, car elles sont injustes et barbares.

 

Quel soulagement d'avoir trouvé la solution des fiançailles ! C'était une réponse liquide en ceci qu'elle ne résolvait rien et remettait le problème à plus tard.

Mais gagner du temps est la grande affaire de la vie.

 

Amélie Nothomb, Ni d'Ève ni d'Adam.


 -----------------------------------------------    

Bonheur

Un seul bonheur, tout d'une pièce, terrestre et céleste à la fois, temporel et éternel d'un tenant : le bonheur d'être au monde, en ce monde-ci, de l'habiter pleinement et de l'aimer tout en le reconnaissant inachevé, traversé d'obscures turbulences, troué de manque, d'attente, meurtri, raviné par d'incessantes coulées de larmes, de sueur et de sang, mais aussi irrigué par une inépuisable énergie, travaillé de l'intérieur par un souffle à la fraîcheur et à la clarté d'autore - caressé par un chant, un sourire.

Le bonheur imparti à Bernadette, comme à tous les hommes et femmes de sa trempe, consistait à avoir reçu un don de claire-voyance, de claire-audience qui lui permettait de percevoir l'invisible diffus dans le visible, la lumière respirant même au plus épais des ténèbres, un sourire radieux se profilant à l'horizon du vide, affleurant jusque dans les eaux glacées du néant.

Le don d'une autre sensibilité, d'une intelligence insolite, et d'une patience sans garde ni mesure.

Le don d'une humilité lumineuse - clef de verre, de vent ouvrant sur l'inconnu, sur l'insoupçonné, sur un émerveillement infini.

 
 

Sylvie Germain, La chanson des Mal-Aimants.

 

-----------------------------------------

Femmes, femmes, femmes...


Je me demande ce qu'aurait été ma vie plus tard si, enfant, je n'avais pas bénéficié de ces petites réceptions chez ma mère. C'est peut-être ce qui a fait que je n'ai jamais considéré les femmes comme mes ennemies, comme des territoires à conquérir, mais toujours comme des alliées et des amies - raison pour laquelle, je crois, elles m'ont toujours, elles aussi, montré de l'affection.

Je n'ai jamais rencontré ces furies dont on entend parler : elles ont sans doute trop à faire avec des hommes qui considèrent les femmes comme des forteresses qu'il leur faut prendre d'assaut, mettre à sac et laisser en ruines.

 

Toujours à propos de mes tendres penchants - pour les femmes en particulier -, force est de conclure que mon bonheur parfait lors des thés hebdomadaires de ma mère dénotait chez moi un goût précoce et très marqué pour le sexe opposé. Un goût qui, manifestement, n'est pas étranger à ma bonne fortune auprès des femmes par la suite.

Mes souvenirs, je l'espère, seront une lecture instructive, mais ce n'est pas pour autant que les femmes auront plus d'attirance que vous n'en avez pour elles. Si au fond de vous-mêmes, vous les haïssez, si vous ne rêvez que de les humilier, si vous vous plaisez à leur imposer votre loi, vous aurez toute chance de recevoir la monnaie de votre pièce.

Elles ne vous désireront et ne vous aimeront que dans l'exacte mesure où vous les désirez et aimez vous-mêmes - et louée soit leur générosité.

 

Stephan Vizinczey, Eloge des femmes mûres.

Tic tac

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Samedi 13 septembre 6 13 /09 /Sep 00:33
De profil, de biais, le matador virevolte dans l'arène. Il n'ignore pas le danger qui est là, déboule sur lui de tout le martèlement de ses sabots.
Il ne l'ignore pas mais s'y soustrait d'un coup de talon dans le sable déjà gorgé de sang.

Ses banderilles hérissent le corps de l'ennemi. À moins que ce corps ne soit le sien, tant l'ennemi et lui, soudés par la même rage, ne forment qu'un bloc compact de chair hargneuse, une somme de deux réduite à un.
L'ennemi et lui... L'ennemi est lui.

L'heure de l'hallali a sonné.
L'épée sortie du fourreau camouflée le long du bras, l
e matador se tourne. Avec grâce, de profil ou de biais, car c'est ainsi qu'il offre la moindre prise à l'ennemi dans cette corrida qu'est la vie.

L'art de la lutte est aussi, surtout, un art de l'esquive.
Je comprends à présent pourquoi j'ai une sciatique.
Par Chut ! - Publié dans : Bribes perso
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Lundi 8 septembre 1 08 /09 /Sep 22:47
Qu'est-ce qu'une femme ?
La question a tout l'air d'un piège. C'en est un.

Si on me l'avait posée avant, je m'en serais tirée tant bien que mal.
Par une description anatomique un jour de visite médicale, par exemple : une femme, c'est des seins, une vulve, un vagin. Des sautes d'humeur et de la douleur une fois par mois, lorsque le sang lui coule entre les cuisses.

Par une ode à la féminité triomphante un jour de lyrisme : une femme, c'est une gamme serpentine de courbes, une fugue improvisée de pleins et de déliés. Des seins-mandoline, des hanches-violoncelle et, parfois, un cul-rock'n roll.
Et quelle que soit sa coiffure, une femme, c'est un accroche-cœur.

Par une critique aussi lapidaire que cynique un jour de mauvaise humeur : une femme, c'est une chieuse.
Elle affirme le contraire ?
C'est une chieuse qui s'ignore.
Parce qu'une femme, c'est une casse-couilles douée pour vous les briser menu en coupant les cheveux en quatre.


Par la rhétorique un jour de pinaillage linguistique : une femme, c'est un substantif précédé d'un article indéfini, ayant pour contraire "un homme".
Je me serais rappelé
du même coup un ennuyeux matin de classe où mon voisin, ayant levé un doigt résolu lui accordant voix au chapitre, avait claironné :
- M'dame... Mulier, mulieris, ligne 3, ça veut dire femme... Mais c'est de quel genre, siouplaît ?
La professeure, une maîtresse-femme que je vénérais, en avait cassé net sa craie sur le tableau noir avant de se retourner d'une pièce :
- Mulier, mulieris... Femme... Quelle honte, une question pareille !!! C'est de quel genre, À TON AVIS ?
Tassé sur sa chaise devant une indignation et une colère qu'il ne comprenait pas, mon cancre de voisin avait bafouillé, penaud, pendant que je rigolais sous cape :
- Euh... féminin, M'dame ?
On avait onze ans. On suait sur la version d'une langue difficile et point toujours si logique. Et Madame Rochard, d'habitude si pédagogue, avait soudain perdu son latin et sa patience, faisant fi de la règle numéro un de l'enseignement : il n'y a pas de sottes questions... hormis celle-ci, peut-être.
Parce que la parole donne vie à ce que l'on nomme. Parce que dire, c'est faire exister.
Et que, donc, p
ar la chair du verbe, une femme, c'est féminin.
Évidemment.

Avant, oui, à la question "qu'est-ce qu'une femme ?", je m'en serais tirée grâce à toutes ces pirouettes. Oubliant - ou feignant d'oublier - l'essence même de la féminité, notre différence fondamentale avec ce sexe qu'on prétend fort : notre capacité à porter des enfants, qu'on en veuille ou non.
Depuis
cela, je ne peux plus l'ignorer.
Cette fouille m'a brutalement (re)mise face à moi-même, face au temps qui passe à mon insu, face à mes choix.
L'intrusion dans mes viscères m'a du même coup confrontée au plus viscéral : à mon désir ambigu, inavoué d'enfant et aussi, forcément, à la mort de ma mère. À ce maillage brutalement interrompu, à cette boucle que je ne bouclerai peut-être jamais.
Avant ma mère, il y eut ma grand-mère. Avant ma grand-mère, une arrière-grand-mère que je n'ai pas connue. Et avant elle encore, une ancêtre dont j'ignore le prénom.
De cette boucle infinie je suis l'
héritière jusque dans ma chair.
L'héritière, oui, mais peut-être à la fois
le point final d'une lignée qui, ayant pris corps avec moi, mourra dans le mien.
Là, la bonne élève du cours de latin qui se marrait en douce ne rigole plus du tout, elle se remémore.

Elle se
remémore ce soir où son feu son amour avait appelé de son ailleurs et murmuré d'une voix blanche :
- Ma vie, c'est du vide. Ma vie, c'est rien. Je passe à côté et je n'ai rien fait. Rien fait de ce que je voulais en faire.
Elle se remémore l'avoir questionné, ébahie :
-
Comme ?
Elle se remémore qu'il avait répondu :
- Avoir un enfant.

Elle se remémore ses mots qui le rassuraient d'avoir le temps, celui qui passe si différemment pour les hommes, pensant à part elle "Et que devrais-je dire, moi ?".
Elle se
remémore s'être surprise à penser trop vite, hors de propos, à ce que serait leur enfant s'ils en avaient un. À se demander s'il aurait sa chevelure sombre à lui ou sa blondeur à elle, des yeux d'Indonésie ou de Pologne.

Elle se remémore
ce soir où elle avait appelé dans son ailleurs et murmuré d'une voix exsangue :
- Le scanner n'est pas bon, je dois être opérée. Peut-être que le chirurgien devra... enlever.
Elle se remémore qu'il avait répondu :
- Tu seras peut-être privée de l'accessoire, mais pas de l'essentiel : la possibilité de porter un enfant et de le mettre au monde.

Elle se remémore ses mots qui la rassuraient, ses mots qui parlaient de solution médicale et de chemin à deux.
Un chemin que, croyait-elle, il était prêt à faire un jour à son côté, puisqu'il en parlait.


À la clinique elle s'est remémoré qu'elle n'était plus la petite fille du cours de latin, mais une femme enduite de Bétadine que le chirurgien allait couper en deux.

Mais avant la clinique ce fut une longue traversée. Une pente abrupte de cailloux où la petite fille réintégra son corps de femme en suppliant d'être une autre, tant il est vrai que le malheur n'arrive qu'aux autres.
Au fond, la petite fille savait bien que le "elle" était devenu un "je".
Un "je" qui se regardait en pied sans se reconnaître et massait son ventre stérile sans ressentir aucune douleur.

- Aucune, vraiment ?
s'était étonné le chirurgien.
- Non, aucune.
Promis, juré, ni la petite fille ni la femme ne lui mentaient.
En vérité, femme ou petite fille, je ne ressentais rien et mon corps lui-même n'avait pas changé d'un pouce, du moins dans le miroir.
Mais à mes yeux, il s'était métamorphosé, parce que je savais.
Là se tenait toute la différence entre l'avant et l'après : je savais, et cette connaissance était en soi un fardeau.
À cause d'elle, du jour au lendemain, mon vieux complice de corps s'était changé en ennemi, en traître que je palpais, triturais, trifouillais sans relâche.
- Avoue que tu en chies, saloperie ! grondais-je en enfonçant mes doigts dans mon ventre.

- Avoue que tu souffres, mon petit... pleurnichais-je en le caressant à défaut de le guérir.
Peine perdue. Menace ou supplication, mon corps restait sourd.
Insidieusement, il était devenu une excroissance, un corps étranger que, loin de reconnaître, j'aurais expulsé, lacéré, fauché sur pied.

À grand peine je me contraignais à sa toilette. Le lavais
comme on se débarrasse à la va-vite d'une corvée plus tôt commencée, plus tôt finie.
Le vêtir - me vêtir - me causait un énorme souci. Plantée devant la glace, je voulais disparaître, noyer ce félon de vêtements informes mais me faisais violence.
- Non, je ne cèderai pas à ton chantage. Une jupe, des bas, c'est ainsi que les femmes s'habillent, pas vrai... ? Alors c'est ainsi que tu seras aujourd'hui habillé.
Je piochais au hasard dans ma penderie et m'en allais, claudiquant, avec ma jupe et mes bas de carnaval.
J'étais déguisée en femme mais derrière mon déguisement, je n'étais rien.
Rien, et surtout pas une femme digne d'un quelconque amour, incapable que j'étais d'enfanter.

La rupture avec cet homme est arrivée à ce moment-là, au pire moment s'il existe une échelle sur celle du pire.
En un mail il me confirma ce que je soupçonnais : lui ne m'aimait pas.
Et derrière cette négation, j'entendis la négation de ce que j'étais, moi.
Une fille qui l'aimait, femme de part sa naissance, foi du sang qui lui coule dans la douleur
une fois par mois entre les cuisses.
Une femme ?
Non, en vérité. Une chose sans sexe au ventre ravagé, juste bonne à donner aux chiens s'ils acceptent de s'en satisfaire.
Une petite chose triste à qui l'on a jeté un os à ronger car, ainsi qu'il me le dit
à des milliers de kilomètres en toute innocence - ou plutôt en toute cruauté :
-
Si je t'ai parlé de solution médicale et de chemin à deux, c'était en me le reprochant... Je te sentais si mal que, moi, je me sentais obligé... même si je ne le pensais pas.
Erreur, grossière erreur.
Il ne faut mentir ni aux petites filles ni aux femmes, parce que les unes comme les autres croient à ce qu'on leur raconte.
C'est sûrement pour cela que j'ai eu aussi mal.
C'est sûrement pour cela que
je suis incapable de lui pardonner. Et que j'ai chialé comme la môme que j'étais en écrivant cet article.
Par Chut ! - Publié dans : Bribes perso
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Dimanche 7 septembre 7 07 /09 /Sep 18:44
J'ai jamais aimé les dimanches.
Aujourd'hui, ça tombe mal, on est justement dimanche.

Je descends faire des courses mes cabas à la main, en vieux jeans, le chignon en crotte. Je dodeline de la tête au son de CocoRosie, me demandant bien où se cachent les Beautiful Boyz
dont il est question dans la chanson.

Au coin d'une rue, je tombe sur mon ancienne voisine. Je lui ai vécu presque trois ans sur la tête, sans oublier de la saluer dans l'escalier.
Elle, son mari, sa petite fille
m'aimaient bien, comme on aime quelqu'un qui vit à vos côtés sans vous déranger. S'ils avaient été mes voisins directs, ils auraient sûrement fini par me prendre en grippe, moi et mes manies.
Celle de ne pas dormir, par exemple.
Ou d'écouter de la musique à flux continu. Ou de beugler "Merde, putain, fais chier !" dès que je heurte un meuble. Ou de faire tomber des objets lourds à toute heure de la nuit.
Bref, je suis loin, très loin, de la voisine idéale.

N'empêche qu'en pleine canicule, j'allais arroser ses pots de fleurs. Avec minutie mais pas chaque jour, car son deux-pièces me collait le bourdon.
Partout, des photos de famille dans des cadres dorés, de petits napperons et des bibelots ramasse-poussière. Sur le canapé, un plaid en chenille. Au mur, une horloge suisse qui tic-taquait les minutes.
Déprimante déco de cinquantenaire pour de jeunes trentenaires.

Je sortais de leur bonbonnière pour regrimper l'étage quatre à quatre et rejoindre mon studio foutraque. Ils n'auraient pas vécu chez moi ni moi chez eux.
C'est parfois à ce genre de détails qu'on se dit que l'existence est bien faite. Ou moins mal qu'on ne le croit.


Ma voisine, donc. On ne s'est pas vues depuis des années, mais elle me demande des nouvelles comme si on s'était croisées hier, sur le palier ou près du local poubelles.
- Alors, ton boulot ?
Vague geste de ma part.
- Euh... Je ne travaille plus trop.
- Ah...
Elle a le sourire contraint de ceux qui ne savent sur quel pied danser. De toute évidence, elle se demande si je suis au chômage, malade, devenue l'épouse d'un roi du pétrole ou une jeune rentière.

- Tu reviens de vacances, là ?
- Non... Si. Pas vraiment, en fait.
- Ah...
Je sens à sa gêne que je suis de plus en plus incompréhensible.
- Je pars bientôt... Enfin, avant l'année prochaine...
- En Inde ?
- Non, plutôt en Thaïlande... en Mongolie... au Japon...
J'énumère les pays qui me trottinent dans la tête, la voix hésitante et les mains floues.
- En vérité, je ne sais pas.
- Ah...
Une drôle de lueur passe dans ses yeux. Une lueur qui me dit que, soudain, je tiens davantage de l'extraterrestre que de l'ex-voisine.

- Et tu partirais longtemps ?
- Oui, je crois... Deux mois, trois mois, six... Je sais pas.
- Ah...
Dans ses yeux, la lueur a changé. Ce n'est plus de la surprise ou de l'apitoiement devant mes faibles réponses.
C'est autre chose, mais quoi exactement ? Je ne sais pas.
De l'envie, peut-être.
Parce que le luxe de voyager longtemps, sans savoir où à l'avance, m'est accessible.
Parce que je peux partir sur un coup de tête si ça me chante.
Ou parce que je peux
tout simplement partir.

Dit comme ça, ça fait drôlement envie, je comprends.
Mais dit autrement, ça peut être moins drôle : si je pars loin, longtemps, c'est que je n'ai ni mari, ni enfant, ni famille, ni attaches autres qu'amicales.
Que je ne dépends de personne ni personne de moi.
Que je suis libre, entièrement. Libre de voyager comme de rester, de sauter dans un avion comme de ma fenêtre.
Posé comme ça, je parie que ma voisine n'échangerait pas sa vie contre la mienne.

C'est parfois à ce genre de détails qu'on se dit que l'existence est bien faite.
Ou moins mal qu'on ne le croit.

Par Chut ! - Publié dans : Au jour le jour
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Dimanche 7 septembre 7 07 /09 /Sep 02:26

Il est de l'autre côté du canal.
J'agite les bras et traverse le pont, vite, pour me précipiter dans les siens.
Il me serre et c'est bon, c'est doux comme sa chemise fraîchement repassée.
Des semaines que nous ne nous sommes vus. Des semaines qu'il m'a manqué.
Il m'enveloppe les épaules de ses grandes mains et me recule, un peu, pour mieux me regarder.
Je souris de le voir sourire.

- Décidément... Tu es toujours aussi ravissante !
Et je souris encore, et je pense qu'il me voit avec les yeux de sa tendresse. À moins que j'ai bien réussi
mon maquillage et effacé, à savantes touches de beige, d'ocre et de rouge, les plis et replis de la fatigue, les creux et les bosses de ma drôle de vie.
En vérité, je suis éreintée, moulue, courbaturée comme une vieille jument dans ma robe et mes escarpins de Cendrillon.

Je lui hennis d'ailleurs une protestation de vraie coquette avant de lui retourner le compliment.

Sauf que moi, c'est vrai.
Dorian a le teint éclatant de ceux qui ont passé plusieurs semaines au soleil, entre terre, mer et ciel. Le hâle prononcé qui rehausse, sans même qu'il n'ait joué au tournedos sur la plage, ses cils de châtaignes mûres et ses iris cobalt.
Contrairement aux femmes, les hommes n'ont ni mascara, ni fard, ni poudre pour tricher. C'est peut-être, d'ailleurs, ce qui rend les plus beaux d'entre eux si admirables.

Nous déambulons le long du fleuve à la recherche d'un restaurant.
Un jour de pleine forme, la promenade eût été charmante. Mais ce soir-là, mon dos, mes reins, mes genoux, mes mollets, mes chevilles, mes talons crient grâce.
J'ai l'épuisement chevillé au corps comme d'autres la fièvre au sang.
Ce soir-là, je n'ai - presque - qu'un rêve : enfin me laisser tomber sur un fauteuil, délivrée de cette lutte contre la gravité qui me force à chanceler, comme ivre,
tantôt tutoyant le traître rebord du trottoir, tantôt butant contre le corps alerte de Dorian.
Non que ce contact
, fortuit comme la rencontre sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie, soit désagréable. Il me semble juste étrange, hybride tel le mélange de deux espèces, de deux essences destinées à ne jamais se mêler : la chaude souplesse du tigre et la raideur arthritique de la carne de labour.

Dorian 2- Il est agréable, ce restau...
hasardé-je. En plus, il y a une table libre en terrasse.
- Parfait, allons-y ! Dans ce sens sur le quai, ça devient le désert,
répond Dorian.
Je m'affale avec reconnaissance sur la chaise vide en soupirant de toutes mes jointures. Allume une cigarette qui me colle la nausée pour me gratifier de mes efforts. Choisis sur la carte le plat le plus calorique pour me redonner du cœur au ventre et du poil de la bête.
La serveuse nous avertit :
- Comme nous sommes en sous-effectif aujourd'hui, le service risque d'être long. Ça ne vous dérange pas ?
Nous déranger ? Du tout.
Dorian a sa soirée entièrement libre et moi, calée sur mon siège face à lui, je me fiche de la lenteur. Du genre éperdument.

La cuisine tient les promesses de notre discussion. Épicée, fraîche, savoureuse, un régal en bouche, un festin de gourmets.
Nous terminons à peine le plat que mon portable sonne.
Paulien.
Je sollicite par dessus mon assiette l'approbation
de Dorian.
Il me l'accorde dans un clin d'œil.
- Rejoins-nous, soufflé-je.
Voilà, c'est dit, presque fait.
Les deux hommes de ma vie
vont se rencontrer. Ou, pour parler plus justement, les hommes de mes deux vies : celui de l'ancienne déjà vécue, celui de la nouvelle à peine ébauchée.
Il y a quoi me redresser sur mon siège et allumer une autre cigarette.

Une heure plus tard, Paulien arrive, mais point seul. Au bout de son poing, tenu en courte laisse, chemine à ras de macadam Gai-Luron.
Au café, il s'esquive quelques minutes.
Je caresse l'animal en hasardant :
- Il est adorable, n'est-ce pas ?
- Qui ?
me questionne Dorian.
- Euh... Le chien, évidemment !
Je me ratatine sur ma chaise en tirant trop fort les interminables oreilles du basset. Qui se fend d'un jappement de protestation alors que Dorian, lui, éclate de rire. Un rire franc qui habille ma maladresse d'indulgence et ne me reproche pas de dire un nom à la place d'un autre.
Ce rire-là, c'est celui d'un ami qui me connaît bien, qui sait ce que je viens de traverser, respecte ma pudeur comme mes préventions et m'absout en une phrase :
- Oui, tu as raison. Il est en effet est adorable... ce chien.

Lorsque je me décolle de ma chaise pour quitter le restaurant, j'ai les jambes flageolantes de la pouliche à peine sortie du pré.
Dorian à ma gauche, Paulien à ma droite m'encadrent.
Un pas.
Je faufile une main dans leur paume.
Un autre pas.
Je redresse mon dos fourbu, hausse la tête.
Un
autre pas.
J'avance plus droite, plus légère.
Un
autre pas.
Je
dévore le bitume, nez au vent, couvée par le regard des passants, protégée, heureuse, comblée entre ces deux grands hommes.
Mes hommes, le temps et l'espace de quelques foulées.

 


Photos : Willy Ronis, Brassaï.
Par Chut ! - Publié dans : Dorian, un amour particulier
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Samedi 6 septembre 6 06 /09 /Sep 19:56
Cette nouvelle est née d'un projet d'écriture à deux.
L'idée était de relater quelques nuits entre un homme et une femme qui s'étreindraient et s'aimeraient de plus en plus fort, de plus en plus loin, emportés dans un tourbillon qui leur échappe.
Ce projet ne verra jamais le jour, car il manque désormais l'autre plume pour écrire la suite.
Voici néanmoins le premier texte de ce non-recueil.


C’est leur premier rendez-vous. Enfin, pas exactement le premier, mais les autres, pris dans des lieux publics, ne comptent pas.
Ce soir, il vient chez elle. Ce soir, il vient en elle. Du moins, elle l’espère, car au café, il lui a annoncé :
- Je ne suis pas sûr de… enfin, tu comprends…
- Pas très bien, a-t-elle rétorqué du tac au tac.
En vérité, elle comprenait parfaitement. Lorsqu’on invite chez soi un homme qui n’est pas sûr de, il n’y a qu’une interprétation possible. Et pas très agréable à entendre, mais qu’importe : son air gêné la dédommageait d’avance de ses explications peu flatteuses. Les écouter bafouillées de sa belle bouche, voir ses longs doigts égrener sur la tasse le tempo saccadé de l’embarras, ses fesses si attirantes se tortiller sur la chaise, voilà ce qu’elle souhaitait.
Son amour-propre en prendrait un coup, certes. Tant pis ou plutôt tant mieux. La chasteté du second terme l’aiderait à rayer le premier de ses pensées.

Bouche, doigts, fesses… Ils ne seraient peut-être pas à elle ce soir. Qu’à cela ne tienne. Tant qu’ils sont à elle maintenant, au milieu de la foule de l’après-midi et du ballet pressé des serveurs, elle s’en accommode, et de bon cœur.
- Donc, tu n’es pas sûr de ? le relança-t-elle pour briser le silence.
- De… faire l’amour avec toi…
Il lâcha ces derniers mots comme la dernière des obscénités. La mine contrite, les joues empourprées, le regard rivé au sol.
Elle se retint de rire.
« Tu veux être obscène, vraiment ? Dis-moi que tu bandes, que tu rêves de me lécher la chatte, de me renverser en levrette pour me bourrer, me pilonner, me faire couiner comme une chienne avec ta bite… Mais ne me dis pas que tu hésites à "faire l’amour" avec moi… »

Renversée sur sa chaise, elle se contenta de sourire et d’allumer une cigarette. Puis d’effleurer son oreille de la langue (oh, le frisson qui le parcourut à cet instant-là) avant de se reculer pour souffler entre deux bouffées :
- Je ne vois pas où est le problème.
Elle ne mentait pas. Elle aimait trop sa compagnie pour ne la désirer qu’à l’horizontale. Mais lui, sceptique, entreprit de se justifier avec l’énergie des coupables :
- Surtout, ne crois pas que tu ne me plais pas !
Elle l’écoutait en opérant in petto le décompte de ses négations. Deux au compteur. Moins par moins égalant plus, le mathématicien qu’il était venait de se trahir.
Oui, elle lui plaisait.
Oui, il avait envie d’elle.
Oui, il la baiserait ce soir… à moins que le « mais non » ne s’en mêle.
Cette marge même d’indécision, loin de la décourager, l’excitait. Dans l’acceptation, tout aussi probable que le refus, se coulait son désir. Tour à tour mouille suintant de son vagin ou sève jaillie de son ventre en une confirmation :
Oui, tu me plais.
Oui, j’ai envie de toi.
Oui, baise-moi sans attendre, comme au premier matin du monde, comme au dernier soir d’avant le cataclysme.
Baise-moi comme si tu partais à la guerre demain, comme tu allais t’évanouir, disparaître ou mourir, comme si nous ne devions jamais nous revoir.
Baise-moi avec l’empressement, avec l’urgence de tous les désespérés de la Terre, de tous les amoureux séparés de leur fiancée, de tous les soldats payant leur dernière pute.
Baise-moi tout court. Haut et court, même, comme je brûle d’être pendue ou perdue, tant le désir se joue parfois d’une lettre.

Un signe à la serveuse. Celle-ci, docile, vient ramasser les billets et ils se lèvent, engourdis d’être restés si longtemps assis. Ils sortent du café. Titubent dans la lumière trop crue de l’après-midi qu’ils n’ont pas vu passer.
Le feu rouge du boulevard signe leur séparation. Sur sa bouche, le goût de ses lèvres piquantes de barbe efface celui, amer, du café.
- À tout à l’heure, alors ?
- À tout à l’heure, alors.

En son absence, elle prépare l’appartement. Le seul endroit, peut-être, dans lequel elle le recevra. Alors, s’il doit se sentir bien quelque part, c’est ici.
Astiquer, polir, limer… Jamais les mots du ménage n’ont autant ressemblé à ceux de l’amour.
Cheveux défaits, elle astique, elle polit, elle lime. Gomme les angles aigus du désordre, range, aspire dans les coins, balaye les piles de feuilles qui s’entassent sur le bureau, les moutons de poussière qui bêlent sous les meubles. Recule au fond du couloir pour estimer l’étendue de ses efforts : les lieux du crime auquel elle espère le pousser sont-il assez nets, assez accueillants ?

Ce soir, son appartement devient le sien. Elle voudrait qu’il l’apprécie à défaut de l’aimer. Qu’il en aime les imperfections à défaut de les admirer. Qu’il s’en accommode à défaut de les repousser.
Son « chez-elle » résume si parfaitement son « elle » que l’enjeu la laisse souffle coupé.
Lui, bien sûr, ne se doute de rien. Seule elle sait le tout et en tremble : l’accueillir dans son antre, c’est déjà le laisser la pénétrer. Lui ouvrir sa porte, déjà lui ouvrir ses cuisses, tant les territoires de l’intime ne sont pas forcément ceux auxquels on pense.
Ce soir, la limite des siens dépasse à peine celle des étagères pliant sous le poids des livres.

Soudain, elle a un coup au cœur. On a sonné à l’interphone.
Ses doigts malhabiles, croisés en nique au mais-non qui précède de si peu le mais-oui, débarricadent les verrous de ses serrures blindées.
Des pas résonnent dans l’escalier.

Plus tard…
Ils sont assis face à face sur le tapis. Il parle à renfort de grands gestes. Elle sourit en posant son pied nu sur sa cuisse. Il s’interrompt à peine. Elle insiste. Il poursuit. Ses orteils glissent sur le jeans rêche, remontent jusqu’à la braguette.
Il se tait. Elle appuie sur le tissu pour sentir la forme de son sexe. Il pose sa main sur son talon.
Ses doigts disent non mais ses yeux disent oui.
Elle retire son pied en se jurant :
« Tu me le paieras, ce refus-là. »

Elle est debout et lui sur le tapis, de dos. Elle se penche, effleure son cou d’un baiser, mordille son oreille (oh, le frisson qui le parcourt de nouveau à cet instant-là) et se coule contre lui, jambes écartées par dessus les siennes, poitrine contre son torse.
Il l’enlace. Ils s’embrassent à petits baisers timides qui s’enhardissent. Elle plonge sa langue entre ses dents. Gémit de sentir la sienne répondre à son contact, s’y enrouler. Du creux de son ventre le désir monte, grandit, lui serre la poitrine, lui coupe la respiration. Tanguant entre ses bras, elle halète comme s’il allait et venait en elle.
Elle le saisit par les cheveux :
- Ferme la bouche.
Un regard surpris. Il s’exécute.

Lui maintenant la tête immobile, elle s’approche et lape les lèvres closes. Des traînées de salive en diluent la couleur pâle, s’accrochent à sa barbe, débordent sur ses joues.
Une plainte. Timide invitation à stopper ou à poursuivre ? Elle choisit de l’ignorer. Ses lèvres hérissées de petites bulles d’air sont à présent luisantes.
Un appel à les lécher encore et encore.
Un filet de salive roule lentement sur son menton. Ce n’est que de l’eau sortie de sa bouche, mais elle imagine que c’est la mouille qu’il vient boire à son sexe. Et elle écarte les jambes pour se lover davantage contre lui.

Une plainte, à nouveau, arrachée de sa gorge à elle. Incapable de résister davantage, elle faufile ses mains sous son tee-shirt, l’arrache pour dévoiler son torse. Imberbe, il apparaît, serti des aréoles plus foncés de ses tétons. Elle pourrait les malaxer sous ses paumes, les couvrir de baisers, les sentir gonfler et durcir sous ses doigts en jumeaux de sa verge.
Elle pourrait mais elle a trop envie de lui, là, tout de suite. La route sinueuse des préliminaires est trop longue à emprunter. Chauffée à blanc, elle lui réclame le raccourci pour s’éteindre dans un crépitement d’étincelles, la ligne droite de son sexe fichée dans le sien. Transpercée.
À gestes brusques, elle descend sa braguette, fait sauter le bouton de son pantalon, le tire sur ses genoux. S’il bascule à peine son bassin pour l’aider, il ne lui oppose pas non plus de résistance.
Sa passivité lui permet de supposer tous les désirs : celui qu’elle ne le force un peu, comme celui de la décourager.
Tous les désirs, oui, mais pas leur absence.
L’indifférence n’a pas l’intensité de ses prunelles.

Le jeans atterrit en tas froissé sur le coin de la table basse. Ne lui reste pour se dissimuler que le mince rempart de son caleçon. C’est déjà trop. Mais, tandis qu’elle en écarte l’élastique, il immobilise son bras.
- Non. Pas maintenant.
La rage au cœur, elle obéit. Son corps est pour l’instant un terrain de jeux assez vaste. Ce qui ne l’empêche pas de se promettre :
« Ce refus aussi, tu me le paieras. »

S’écartant d’un pas, elle se met à quatre pattes sur le tapis, bustier dégrafé sur les seins, jupe remontée sur la croupe.
Il plonge ses yeux dans le décolleté, saute de la courbe de sa poitrine à celle, étranglée, de sa taille, suit de haut en bas le triangle de dentelle qui épouse la forme de sa toison et disparaît en haut de ses cuisses.
Ils échangent un regard. Un seul. Dans le sien, elle lit comme dans un miroir la même faim, la même soif.
Ondulant des épaules et du bassin, elle rampe à lui. Se frotte à son flanc, implorante.

« Fais-moi, je t’en supplie, ce que tes yeux me disent. Délie tes mains et ta pudeur, viole la mienne de ton indécence. Façonne-moi, courbe-moi, ploie-moi, pétris-moi… À tout je t’autorise parce qu’à toi je suis livrée, rendue. Butine-moi, cueille-moi, croque-moi, mords-moi, lacère-moi… Je t’en supplie, fais-moi ce que tes yeux me disent.. »

Elle miaule sa frustration de femme-chatte lubrique mais en vain offerte, car il ne la touche pas.
« Tu me le paieras ! »

La colère lui crispe les mâchoires. Elle se retient de le pousser afin qu’il bascule à la renverse et tombe allongé, dos collé au sol, crâne cognant contre le plancher. Assommé pour qu’elle se rue enfin sur lui et se venge, profitant de sa faiblesse pour lui tirer les cheveux à pleines poignées. Pour le gifler peut-être, le chevaucher sûrement, écrasé sous son poids, coudes coincés sous ses genoux. Pour le paralyser, le réduire à sa merci et de force s’asseoir sur son visage trop beau, ses lèvres trop dédaigneuses. Prisonnier de l’étau de ses cuisses, la dentelle de son string écrasée contre le nez, la bouche comprimée par sa vulve, contraint à la sentir, à la renifler, à la suçoter, à la goûter sous peine d’étouffer.

Une fois encore, c’est elle qui s’incline. Vers le caleçon qui moule la forme de sa verge érigée. Elle y frotte ses pommettes, y presse ses joues, la mordille à travers le tissu. Ses narines s’emplissent de l’odeur musquée de son sperme, sa langue en recueille la saveur salée.
« Tu aimes, n’est-ce pas ? Tu peux me dire que non, ta bite, comme tes yeux, sont incapables de mentir. »
Et elle continue à le provoquer, agrandissant l’auréole de son désir.
Il ne la touche toujours pas.
« Tu me le paieras, tu me le paieras ! »

Elle abaisse son
caleçon d’un mouvement brusque. Son prépuce coulissé sur le gland découvert en jaillit. Alors qu’il resserre les jambes pour s'esquiver encore, elle se place en leur milieu, happe son sexe avant qu’il n’ait le temps de protester. Le fait glisser entre ses lèvres, le long de sa langue, jusqu’au fond de sa gorge.
Tout entier enclos dans sa bouche.
Elle le garde longtemps avant de remonter, moins vite, une main frôlant ses fesses, l’autre son bas-ventre, s’insinuant entre ses poils. Serpentines du désir alors qu’elle se penche à nouveau pour l’engloutir.
Il caresse ses cheveux dénoués en une confirmation.

Elle ne s’est pas trompée, c’est ce qu’il veut. Là, maintenant, être pressé par ses lèvres, accueilli, capturé, abandonné à leur chaleur et à leur humidité, dérivant sur les crêtes abruptes du plaisir, laissant échapper une liqueur qu’elle aspire avec délices.

« Oui, guide-moi à ton rythme… À ma tête imprime ta cadence pour sourdre entre mes dents… »

Agenouillée, cul en l’air, elle enfouit son visage dans la marée de ses poils sombres, lui lèche les couilles, les avale en caressant sa verge. Puis, les délaissant, lèche à nouveau sa verge, rêvant de ses ongles lui meurtrissant les mollets.

Jambes ouvertes, elle le suce en gémissant. Ses gémissements à lui la grisent. Mais non, elle ne veut pas l’entendre que gémir. Elle veut l’entendre s’abandonner, abattre ses résistances, la supplier. Alors elle continue son va-et-vient tour à tour paresseux et impérieux, appuyé et léger, accordant le tempo de sa bouche à celui de son désir tour à tour contenu et exigeant, maîtrisé et incontrôlé.

- Maintenant !
Le mot a claqué comme un ordre.
Elle s’arrête aussitôt et roule sur le côté, écartant le ruban de son string pour lui offrir sa vulve. Il vient sur elle et la prend sans attendre, sauvagement, dans un cri.
Elle crie aussi. Saturée de lui, le ventre déchiré du plaisir de le sentir totalement en elle.
Leurs souffles s’étreignent.
Il avance les mains pour les mêler aux siennes. Mais elle les lui dérobe pour agripper ses épaules et basculer leur peau à sa bouche.
Cette peau tant attendue qu’elle serre doucement entre ses dents.
Il n’a rien senti encore.

Les mouvements de son bassin lui réclament d’entrer encore plus loin en elle, de la fendre comme un fruit trop mûr, de la baiser encore plus fort jusqu’à la laisser échevelée, hurlante.
Alors qu’il lui obéit, accélérant ses coups de boutoir, elle raffermit son étreinte.
Alors qu’il son corps s’arc-boute dans un spasme, elle le mord à belles dents.
Et alors qu’il vient, ses incisives transpercent la fragile barrière de sa peau.
Là, seulement, elle s’autorise à jouir, collée à lui, mêlant sa salive au sang qui perle de la morsure.
La trace qu’il gardera à l’épaule des jours durant, c’est la marque même de ses refus.



Avec toute mon admiration à Auguste R. et Egon S., dont j'aime tant les toiles.

Par Chut ! - Publié dans : Nouvelles et essais - Communauté : xFantasmesx
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