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En lisant en écrivant

De la relativité de l'amour

 

/David a laissé/ un Post It où il y avait mes numéros de téléphone et une citation :

La littérature nous prouve tous les jours que la vie ne suffit pas.

Ou le contraire ?

J'ai bu un mauvais Nescafé dans son jardin de curé, les coudes sur une table en plastique blanc de camping ; c'est difficile de boire quand on ne peut cesser de soupirer.

Au sortir d'une nuit d'amour comme celle-là - et, malgré mon passé fastueux, des nuits comme celle qui venait de s'écouler je n'en avais pas tellement eu -, on a la sensation de ne plus être maître de soi, de ses lèvres, de ses mains, jusqu'à la respiration qui semble ne plus vous appartenir.

On s'est tellement mêlés, on a si prodigieusement été l'un l'outil du plaisir de l'autre, que reprendre son corps en main semble insensé.

 

Les premiers mots qui suivirent la nuit où on est non seulement tombés amoureux, mais littéralement tombés l'un dans l'autre, ont une singulière saveur de vérité. Plus qu'on ne le voudrait, on se découvre, à l'autre comme à soi.

Ils restent, ces mots-là, comme un écho qui rend tout le reste indécent.

/David/ me dit qu'il m'avait attendue ; il savait que je lui reviendrais, car j'étais faite pour lui de toute éternité ; moi seule pouvait le guérir de sa fracture profonde, de son mal de vivre ; il me dit que j'étais la femme qu'il avait le plus baisée dans sa vie, tout seul ou aux côtés d'autres.

Il me dit que son âme était à moi et qu'elle m'appartenait depuis toujours.


J'étais comme un enfant pauvre qui hérite de la fortune de Rockfeller.

En même temps, je ne pouvais pas, je ne voulais pas le croire. Ç'aurait voulu dire que je trahissais ce que j'étais, ce en quoi je croyais : que rien n'est éternel, qu'on est profondément et définitivement seuls ; et cela, au fond, me convenait parfaitement.

D'ailleurs, tout ce que j'avais vécu me le confirmait.

Mes meilleurs moments sont ceux que je passe en tête-à-tête avec moi-même, à me balader sur la berge d'un fleuve, à écouter le vent dans les feuilles des peupliers. Ou un livre à la main, étendue dans l'herbe. À écouter La Passion seon Saint Matthieu, à parler à un chat, à dormir dans un grand lit vide et un peu froid...

La présence d'un homme a toujours masqué, d'une certaine manière, mon bonheur. Je n'ai d'yeux que pour lui, alors que le reste du monde m'a toujours semblé plus intéressant que l'amour.

Il y a une vieille dame qui habite au fond de moi, une vieille dame agacée par tous ces frottements, toutes ces scènes, par les baisers et les larmes. Elle a les yeux clairs, la peau propre et sèche, et n'aspire qu'au calme pensif d'un matin d'hiver ; le reste, ça la laisse sceptique et un peu navrée.


Simonetta Greggio, Plus chaud que braise extrait du recueil de nouvelles L'Odeur du figuier.


 -----------------------------------------------    

Être d'eau

 

Je bénis l'inventeur des fiançailles. La vie est jalonnée d'épreuves solides comme la pierre ; une mécanique des fluides permet d'y circuler quand même.

Il y a des créatures incapables de comportements granitiques et qui, pour avancer, ne peuvent que se faufiler, s'infiltrer, contourner. Quand on leur demande si oui ou non elles veulent épouser untel, elles suggèrent des fiançailles, noces liquides. Les patriarches pierreux voient en elles des traîtresses ou des menteuses, alors qu'elles sont sincères à la manière de l'eau.

Si je suis eau, quel sens cela a-t-il de dire "oui, je vais t'épouser" ?

Là serait le mensonge. On ne retient pas l'eau. Oui, je t'irriguerai, je te prodiguerai ma tendresse, je te rafraîchirai, j'apaiserai ta soif, mais sais-je ce que sera le cours de mon fleuve ? Tu ne te baigneras jamais deux fois dans la même fiancée.

 

Ces êtres fluides s'attirent le mépris des foules, quand leurs attitudes ondoyantes ont permis d'éviter tant de conflits. Les grands blocs de pierre vertueux, sur lesquels personne ne tarit d'éloges, sont à l'origine de toutes les guerres.

Certes, avec Rinri, il n'était pas question de politique internationale, mais il m'a fallu affronter un choix entre deux risques énormes.

L'un s'appelait "oui", qui a pour synonyme éternité, solidité, stabilité et d'autres mots qui gèlent l'eau d'effroi.

L'autre s'appelait "non", qui se traduit par la déchirure, le désespoir, et moi qui croyais que tu m'aimais, disparais de ma vue, tu semblais pourtant si heureuse quand, et autres paroles qui font bouillir l'eau d'indignation, car elles sont injustes et barbares.

 

Quel soulagement d'avoir trouvé la solution des fiançailles ! C'était une réponse liquide en ceci qu'elle ne résolvait rien et remettait le problème à plus tard.

Mais gagner du temps est la grande affaire de la vie.

 

Amélie Nothomb, Ni d'Ève ni d'Adam.


 -----------------------------------------------    

Bonheur

Un seul bonheur, tout d'une pièce, terrestre et céleste à la fois, temporel et éternel d'un tenant : le bonheur d'être au monde, en ce monde-ci, de l'habiter pleinement et de l'aimer tout en le reconnaissant inachevé, traversé d'obscures turbulences, troué de manque, d'attente, meurtri, raviné par d'incessantes coulées de larmes, de sueur et de sang, mais aussi irrigué par une inépuisable énergie, travaillé de l'intérieur par un souffle à la fraîcheur et à la clarté d'autore - caressé par un chant, un sourire.

Le bonheur imparti à Bernadette, comme à tous les hommes et femmes de sa trempe, consistait à avoir reçu un don de claire-voyance, de claire-audience qui lui permettait de percevoir l'invisible diffus dans le visible, la lumière respirant même au plus épais des ténèbres, un sourire radieux se profilant à l'horizon du vide, affleurant jusque dans les eaux glacées du néant.

Le don d'une autre sensibilité, d'une intelligence insolite, et d'une patience sans garde ni mesure.

Le don d'une humilité lumineuse - clef de verre, de vent ouvrant sur l'inconnu, sur l'insoupçonné, sur un émerveillement infini.

 
 

Sylvie Germain, La chanson des Mal-Aimants.

 

-----------------------------------------

Femmes, femmes, femmes...


Je me demande ce qu'aurait été ma vie plus tard si, enfant, je n'avais pas bénéficié de ces petites réceptions chez ma mère. C'est peut-être ce qui a fait que je n'ai jamais considéré les femmes comme mes ennemies, comme des territoires à conquérir, mais toujours comme des alliées et des amies - raison pour laquelle, je crois, elles m'ont toujours, elles aussi, montré de l'affection.

Je n'ai jamais rencontré ces furies dont on entend parler : elles ont sans doute trop à faire avec des hommes qui considèrent les femmes comme des forteresses qu'il leur faut prendre d'assaut, mettre à sac et laisser en ruines.

 

Toujours à propos de mes tendres penchants - pour les femmes en particulier -, force est de conclure que mon bonheur parfait lors des thés hebdomadaires de ma mère dénotait chez moi un goût précoce et très marqué pour le sexe opposé. Un goût qui, manifestement, n'est pas étranger à ma bonne fortune auprès des femmes par la suite.

Mes souvenirs, je l'espère, seront une lecture instructive, mais ce n'est pas pour autant que les femmes auront plus d'attirance que vous n'en avez pour elles. Si au fond de vous-mêmes, vous les haïssez, si vous ne rêvez que de les humilier, si vous vous plaisez à leur imposer votre loi, vous aurez toute chance de recevoir la monnaie de votre pièce.

Elles ne vous désireront et ne vous aimeront que dans l'exacte mesure où vous les désirez et aimez vous-mêmes - et louée soit leur générosité.

 

Stephan Vizinczey, Eloge des femmes mûres.

Tic tac

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Samedi 4 octobre 6 04 /10 /Oct 02:01
C’est l’été à Paris.
Un été étouffant sous un ciel de canicule. La ville a perdu ses airs de fête pour plonger dans la torpeur. Le soleil lèche le bitume. Pas le moindre souffle de vent pour soulever les jupes des filles. Élise remonte la rue Jean-Marcel Thibault. Robe courte et talons hauts, la tenue idéale pour se casser la figure.
Autour d’elle, la vie.
Les commerçants guettent les clients sur le pas de leur boutique. Des femmes marchent en tirant leurs enfants par la main. Des gens insouciants paressent à la terrasse des cafés. Deux garçons et une fille trinquent, le verre levé. Élise oblique au lieu de passer devant eux. Sa semelle accroche le bord du trottoir, elle se tord la cheville. À la table, des rires fusent. Pas méchants, les rires, plutôt réjouis.
- Faut faire attention, mademoiselle !
Élise se retourne. Geste pressé de la main. Oui, il faut faire attention, merci.

- Vous voulez un petit bouquet ? demande l'un des deux garçons.
Il lui désigne, posée sur la table voisine, une énorme gerbe de fleurs blanches.
- Vous appelez ça un petit bouquet ?
Le garçon rigole. Ses amis suivent l’échange, amusés, déjà complices.
- Oh, il y a plus gros, bien sûr. Mais celui-ci est parfait si vous venez de perdre quelqu’un ! Vous venez de perdre quelqu’un, mademoiselle ?
Le visage d'Élise soudain se fige. Elle pivote sur elle-même sans répondre.
Dans son dos, le garçon bredouille de vagues excuses :
- C’était pour plaisanter, je voulais pas… Hé, mademoiselle, revenez ! Je suis désolé…
Il pourra insister qu'elle ne reviendra pas. Et elle n’est pas désolée, même pas furieuse.
Ce garçon n’est pas cruel. Maladroit, tout au plus. Il fait partie, sans le vouloir, sans le savoir, de ceux dont les paroles vous plient le cœur avec les meilleures intentions du monde.
Élise change de trottoir et tourne le coin de la rue. Cette rue ou une autre, qu’importe ?
Ici ou ailleurs, quelle différence ?
Elle a beau prendre tous les chemins, tous la ramènent à elle.

Voilà qu’elle arrive devant l’immeuble.
Elle s’arrête malgré elle et lève les yeux vers la fenêtre. Geste machinal et toujours déçu. Il n’y a plus de main qui s’agite pour un dernier au revoir.
Le store reste fermé, obstinément.

- Rentre vite, couvre-toi, ne prends pas froid.

À ces mots, Élise répondait par une grimace ou un geste agacé. D’autres fois, un simple « oui, oui » marmonné faisait l’affaire.
Acquiescer n’engage à rien quand on n’est pas sûr de tenir. Et elle, elle était pressée de partir, de s’élancer dehors, d’allumer une cigarette. Alors elle acquiesçait pour s’échapper plus vite.

- Je t’appelle un taxi, si tu veux.
- Non, inutile, ce n’est pas loin. Je peux marcher.
- Mais il est tard… La nuit est tombée.

Les yeux bleu glacier, un peu inquiets, la fixaient derrière les lunettes. Un regard doux, gentil, mais qui aurait tué pour elle. Puis c’était la chaleur des bras, la dernière bouffée de parfum, la dernière embrassade.

Élise sortait de l’immeuble comme on se fuit, dans une cavalcade, la main accrochée à la rampe. Mais une fois dans la rue, elle levait toujours la tête vers la fenêtre. Toujours, la fenêtre s’ouvrait.
C’était leur ultime rendez-vous, le scénario unique et si banal de son départ : une main en surgissait, s’agitant sur le vide, suivie de près par une tête blonde. La bouche invisible lui murmurait des mots qu’elle n’entendait pas. Des mots qui lui disaient de rentrer vite, de se couvrir, de ne pas prendre froid.
Des mots d’amour qui ne parlent pas d’amour. Des mots qui lui disaient que oui, quelqu’un l’aimait quelque part.
Apaisée, tranquille, Élise pouvait alors tourner les talons et revenir à sa vie.

(avril 2007)

De toutes les absences, celle de ceux qui n'ont pas voulu partir est la plus cruelle.

Par Chut ! - Publié dans : Elles...
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Vendredi 3 octobre 5 03 /10 /Oct 04:10

Parce que certains jours, je tourne chez moi comme une bête encagée puis ouvre la porte qui me'emprisonne pour m'échapper.
Parce que certains soirs, je mords les oreillers à m'en étouffer puis crache leur bourre pour respirer enfin.
Parce que certaines nuits, je regarde le vide sous ma fenêtre puis lève les yeux en pensant que c'est beau, la nuit.
Parce que le lendemain venu, je pense au lendemain.

Parce que Sven m'a écrit :

"Pour t'avoir vue heureuse j'ai envie de te dire de rester entière, humaine, écorchée... Celui qui souffre est celui qui vit."
 

Parce que toi, Ether, tu as eu cette phrase qui parmi mille m'a marquée :
- Je suppliais mes amies qu'elles me coupent les mains pour ne pas le rappeler.
Parce que je pense que mes mains ont mieux à faire qu'être coupées. Elles peuvent encore servir.
 

Parce qu'un après-midi, Marianne, une amie de trente ans, m'a affirmé que j'étais "une survivante" et que j'ai répondu :
- Non, je suis vivante !
Et que je me suis levée pour faire l'amour ou croquer dans un fruit bien mûr, le menton dégoulinant de jus sucré.


Parce qu'il y a des lustres, Hervé, un amant dont j'étais toquée, m'a glissé lors de notre ultime rendez-vous :
- L'oubli est la condition de la nature humaine. Heureusement qu'il existe. Sinon nous deviendrons tous fous.
Cet homme avait perdu sa femme, fauchée par un camion sur l'autoroute.

J'étais trop jeune pour comprendre sa douleur.



Parce que 2Parce qu'un soir, j'ai confié à Paulien :
- L'amour, c'est te dire que j'aime celle que je suis avec toi. Là, j'ai envie de te dire que je t'aime parce que tu me rends meilleure.
Je pensais alors incapable de lui pardonner, à cet autre tant aimé me condamnant à me sentir si petite et minable.

C'était en partie de ma faute.


Parce qu'au fil des jours j'ai soutenu sans mentir :
J'ai déjà plongé dans mon enfer et de cet enfer je suis revenue. Ce n'est donc pas ça qui m'abattra !
Parce que j'ai un putain d'orgueil,
qu'il y a d'autres voyages qui m'attendent, des avions à prendre, le monde à embrasser, d'autres hommes à étreindre.
Peut-être même un enfant à faire avec un que j'aimerais de mes tripes.
En attendant, je l'avoue, je dérouille.


Parce que cet homme-là, il était loin d'être n'importe qui. Mais je m'aime plus que je ne l'aime, lui.
Sinon je ramperais à ses pieds en le suppliant de m'accorder les bribes d'une affection qu'il a bien voulu me garder.

De ces miettes je ne veux pas. J'ai mieux à offrir que la face terne de la médaille.
Mon corps peut jouir encore et que je peux rire de tout, à commencer de moi-même.
Jamais, je me le souhaite, je ne deviendrai une vieille femme aigrie résumée à ses blessures et ses regrets, incapable d'écrire comme lui jadis :
"Je leur laisse leur raison, je garde mes rêves. Je préfère mourir malheureux que de vivre en étant vide. Et s'il y a une vie après la mort, on verra bien qui, de moi ou eux, sera le plus chiant à table."
Si un jour je deviens la plus chiante à table, ce jour-là, j'aurai suffisamment vécu.

Par Chut ! - Publié dans : Feu mon amour
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Jeudi 2 octobre 4 02 /10 /Oct 03:24

Quelques soirs plus tard, je traîne chez moi en vieux pyjama, le teint gris et la tête embrumée. Des restes de dîner se fossilisent sur le plateau que je n'ai pas débarrassé. Des vêtements éparpillés se pelotonnent en boule aux quatre coins du salon. Sur le canapé, une pile de journaux attend que je la lise ou ne la jette. Sur l'écran de l'ordinateur, une boxeuse immobile sautille.

Michelle Rodriguez dans Girlfight, festival de Sundance 2000.
Je l'ai fauchée
en plein élan, à la traître et d'un seul index appuyé sur le bouton pause. Mais bien que figée, Michelle irradie d'une vitalité consternante.
Superposés à ses poings de colère brute cisaillant l'air apparaissent mes ongles cassés.
Michelle se bat contre son adversaire, moi contre mes fantômes.
Elle a
la rage de vaincre, moi celle de ne pas sombrer.
Elle a l'énergie de la lionne, moi celle du poulpe accouplé à la limace.
F
orcément, ça déprime.

"2000... soupiré-je. C'était quand même le bon vieux temps."
Là, va falloir prendre les grandes mesures, la tangente ou un somnifère. Filer à l'anglaise ou au lit, et rapido, avant de chouiner ma nostalgie.

Un coassement sort soudain de mon sac à main.
Éberluée, je fixe Michelle comme si elle pouvait éclairer ma lanterne.
Évidemment, occupée qu'elle est à réduire une face en bouillabaisse, elle n'en a aucune.
Le coassement s'exaspère dans les graves. Pour un peu, je me croirais au bord d'un étang bourré de batraciens.
"Ça va, ça va, j'arrive..."
J'arrive... Vite dit.
Retrouver mon micro-sac dans l'immense chambard du salon est en soi un exploit.
Au début, les cris de grenouille aiguillent mes recherches. Mais bientôt, elles ne sont plus guidées par rien.
À quatre pattes, je retourne la pièce en aveugle en pestant contre cette intrusion d'un goût douteux. D'autant plus douteux qu'elle a celui, exécrable, de se taire au plus mauvais moment.

Enfin je le trouve, ce fichu sac. En extirpe le téléphone pour lire :
"Vous avez un nouveau message."
Un nouveau message ? À deux heures du matin ?
Je ne regarde même pas Michelle. Elle n'aura, je le sais, aucune explication à me fournir.
Alors j'enfonce au hasard les touches en songeant au pire. Ma grand-mère est morte d'un infarctus, mon beau-père d'un accident, mon père de son diabète. Une amie va mal, un copain a besoin de mon aide.
Pas du tout
.

Le message ne provient ni d'un infirmier, ni de la famille, ni d'une connaissance proche ou lointaine.
Le message vient d'Achille.
Ouf et mille fois ouf. Mais pour le coup, me voilà aussi soulagée que furieuse.
"Milady... Je pense si fort à vous en cette douce nuit emplie de promesses..."
Je rabats le clapet du téléphone d'un poing rageur. Tourne les yeux vers Michelle qui brandit ses poings.
Elle ne rigole pas. Moi non plus.
Tu m'as fait chanter les grenouilles ?
À nous deux, crapaud revêtu de ta défroque de Prince Charmant.

Connectée en deux clics sur le site de notre premier échange, j'interpelle Achille d'un furibard :
- C'est une heure pour envoyer un SMS ??? Et si je dormais, hein ?
Pas question de lui dévoiler la trouille qu'il m'a infligée. Le faire serait le laisser entrer dans ma vie d'un demi-pouce, alors qu'il n'est pas question qu'il y mette les doigts. Ni là ni dans mon
"moite réceptacle d'amour", au demeurant sec comme du papier crépon.
Sa réponse ne tarde pas à s'afficher :
- Et bien, si vous dormiez, Milady, à présent, vous ne dormez plus.
Mon humeur de dogue se fend d'un ricanement de hyène, puis d'un franc fou rire.
Cet homme-là n'en est pas assurément à sa foulée d'essai. Et malgré mes galops de
cavalière chevronnée, tant d'aplomb a de quoi désarçonner.

Achille, mu par le flair des chiens de chasse, tente de pousser son avantage. Il me promet le champagne,
ses bulles légères comme du plaisir, son ivresse et son bouquet.
Je l'envoie, lui et sa boisson, à tous les diables.
Il me promet la lune.
Je lui rétorque qu'elle est pleine, comme ma coupe sur le point de déborder.
En désespoir de cause, Achille me mendie "de délicieuses photos, incapable qu'il est de trouver le repos."
Mon "non" laconique recueille un ampoulé :
- La raison est de votre côté, puisque Milady,
en vrai je préfère vous effeuiller.
Même Michelle transformée en statue de sel en rigole.
Moi, je vais me coucher.
Seule et en vieux pyjama.
C'est toujours mieux que mal accompagnée.


Par Chut ! - Publié dans : Eux
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Dimanche 28 septembre 7 28 /09 /Sep 02:59
Deux bras dansent comme des flammèches sur le noir.
Achille s'approche du pas assuré du gorille dominant et me gratifie du sourire carnassier du fauve.
Ni ses photos ni son style littéraire n'ont menti : cet homme est sans conteste un bel animal trop bien pommadé.

Il a la veste de smoking chantilly-crème coupée nickel. La pochette en soie chocolat du ton tranchant pile. La chemise blanche ouverte jusqu'au bouton qu'il faut. Le jeans un peu large du minet raccord avec la dernière mode, parfaitement à l'aise dans ses mocassins griffés.
De cap en pied, ce mélange d'apprêté et de décontracté sonne chic et toc. À l'image de son visage trop lisse pour son âge avoué, de ses cheveux gominés au gel ou de sa barbe de deux jours faussement négligée.
Le méticuleux travail de la tondeuse est passé par là, ça crève les yeux.

Le point d'achoppement de sa beauté est aussi mon point d'accroche : Achille a, près de la tempe, une profonde cicatrice blanchâtre.
C'est elle que je fixe alors que nous nous asseyons face à face. Elle que je me retiens d'effleurer alors qu'il détourne la tête pour héler le garçon.
La carte du bar entre les mains, nous hésitons : l'heure est celle du café ou du dernier cocktail.
Achille commande du chaud, j'opte pour du froid.
Il sucre largement sa boisson, je sirote l'amertume de la mienne.
Tandis que l
a discussion s'engage, la fracture entre nos mondes est consommée.

Achille est sûrement habitué à ce que les femmes boivent ses paroles. Moi, je ne bois que mon whisky. Et je l'écoute parler de lui, de son travail à la télévision, non avec l'engageante courbure des fleurs désirant être cueillies, mais avec la rigidité du chardon pas prêt d'être fauché.
Attentive mais pas extasiée, intéressée mais pas conquise.

Ceci expliquant - peut-être - cela, la préciosité a disparu de ses propos. Restées à quai, les formules de gare dévolues aux romans du même acabit. Remballés dans les cartons, les tendres signes d'une virtuelle complicité.
C
e ne sont plus des charmes frelatés qu'il cherche à me vendre, mais son intelligence.
Je ne peux qu'approuver car intelligent, il l'est.
À peu près autant que sûr de lui.

La nuit desserre l
entement son poing d'ombre sur la capitale. Un à un, les clients égrillards, le fêtard esseulé et les prostituées russes ont déserté le bar.
Achille et moi sommes les derniers résistants ou empêcheurs de baisser de rideau, dont le serveur exténué souhaite le départ sans oser le demander.
Pour nous y encourager, il pousse les tables et empile les chaises de la terrasse en commençant par les plus éloignées. Mais bientôt, il n'y a plus rien à mettre en ordre.
- Vous désirez autre chose ?
- L'addition, merci.

Voilà l'heure du coup de torchon, celle où l'on règle les comptes
.
Je barbote la facture sous le nez d'Achille. Il proteste de l'air offensé du mâle atteint dans ses prérogatives.
- Laisse, c'est pour moi !
- Non.

Mon refus ne s'adoucit pas de la promesse d'une réciprocité.
Il n'y aura pas d'autre verre, je veux rentrer.
- Je te dépose ?
Achille, faufilant une main sous mon bras, m'entraîne vers sa voiture.
À mes yeux, toutes les carrosseries montées sur quatre roues se ressemblent. Totalement incapable de les différencier, je ne les reconnais qu'à leur plaque, exceptions faites de celles que mon père, fou d'automobiles, collectionne.
Or, cette voiture m'est familière. Mais si mon paternel possède l'originale dans son garage, Achille n'en détient que la réplique : la tôle est trop lustrée pour dater du siècle dernier, le cuir des sièges pas encore patiné par le derrière des passagers.
Chic et toc... Cet ersatz de pièce de maître résume à lui seul l'homme qui accentue la pression sur mon coude.
- Alors... Je te raccompagne ?
Si une ficelle de la séduction consiste à montrer sa grosse bagnole à une femme, j'ai déjà le ciseau pour couper la corde.
Mais cela,
Achille l'ignore.

J'hésite c
oincée entre deux feux.
Je
prendrais bien, seule, un bol d'air et de nostalgie dans le froid âpre du matin. Longerais ce boulevard qui mène au jardin de mes années d'étudiante. Attendrais l'ouverture des grilles pour remonter l'allée conduisant au lac. Regarderais les chaises abandonnées par les promeneurs en imaginant les dialogues de leurs fantômes. Avalerais un café brûlant près du kiosque à musique avant de me traîner chez moi.

Mais je prendrais bien, aussi, cette voiture. M'y vautrerais pour économiser mes jambes. Dériverais dans un demi-sommeil réchauffé par la clim, bercé du ronronnement conjugué du moteur et de la radio.

Les lèvres d'Achille, soudain pressées sur les miennes, m'évitent de répondre. Si agréables lorsqu'elles se taisent, elles pansent ma mélancolie d'une piquante douceur au menthol.
Je recule d'un demi-pas.
La cicatrice qui bat à sa tempe m'invite à ouvrir la portière.

Nous traversons Paris en silence.
- Arrête-toi sur la place, s'il te plaît.
Mon lit est à dix minutes à pied.
J'embrasse Achille une dernière fois, sors de sa voiture et lui tourne le dos, persuadée ne plus jamais avoir de ses nouvelles.
Je me trompais.

Par Chut ! - Publié dans : Eux
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Mercredi 24 septembre 3 24 /09 /Sep 01:10

Loin d'échanger nos numéros de téléphone, Achille et moi en sommes encore aux préliminaires virtuels. Il désire me séduire et s'y emploie. Je ne suis pas contre mais il y a un hic. Un gros.
Son style.
À des kilomètres des joutes piquantes que j'affectionne, Achille déverse sur moi le sirop de ses phrases bien tournées. À intervalles réguliers, de petits pavés indigestes mêlant
"langoureux baisers charnels", "affolante griserie d'épidermes" et "ivresse totale des sens" s'impriment sur mon écran.

Les fesses collées à mon tabouret, je pouffe sans retenue, mise en joie et boutée en train à l'impression de plonger en plein Harlequin rouge passion.
Oui, oui, rouge passion... Cette déclinaison mièvrement cochonne de la célèbre collection, où une chatte n'est pas une chatte mais un "réceptacle d'amour", où un coït ne saurait être un
coït mais "l'introduction d'une virilité triomphante, érigée entre les lèvres incarnats d'une moite intimité".

Aussitôt, Magritte et sa fameuse pipe me chatouillent le cortex.
N'empêche que poésie et peinture en moins, je suis littéralement pétée de rire.
Et d'autant plus hilare qu'Achille, croyant pousser son avantage, parsème ses répliques de moult "sourires tendres" et autres "clins d'œil complices" alignés en toutes lettres.
Aucun doute : soit cet homme est né un millénaire après l'ère smiley, ce qui ne le rajeunit point ; soit aucun smiley en stock ne correspond au degré de tendresse et de complicité qu'il désire insuffler à notre échange - ce qui est méritoire mais ridicule.
Ses contorsions linguistiques, trop contournées pour être franches du collier, n'abuseraient
même pas une Cendrillon en quête de Prince Charmant.

Le summum du savoureux est atteint lorsqu'Achille me promet "des moments d'exception entre un gentleman et une Milady".
N'a-t-il donc pas lu Alexandre Dumas pour oser une telle comparaison ?
Si marquée au fer rouge je suis, ce n'est point pour un larcin mais pour une dépossession.
Achille, lui, se fiche bien de cette différence que je ne mentionne d'ailleurs pas, puisque sans conteste je serai "la voleuse de son cœur, si notre discussion de haute tenue a l'heur de se dérouler en un lieu plus propice".

Je rétorque platement :
- Autrement dit, tu veux aller boire un verre ?
Une pause interloquée suit.
- Euh... Oui.
- Parfait. Rendez-vous dans une heure où tu veux. Mais je te préviens : on boit ce verre et je rentre chez moi... seule. À prendre ou à laisser. Sens-toi libre, je ne serai pas vexée si tu refuses.
Nouvelle pause, cette fois réflexive. Scrutant le banc de son espace-réponse, j'entends les rouages du cerveau d'Achille tourner à plein régime pour s'ordonner en un adage :
"Femme te voyant tard à moitié dans ton plumard."
Dix secondes plus tard, il me propose un bar à la mode. J'acquiesce puis me déconnecte pour filer droit vers ma penderie.

Pour être raccord avec l'endroit et notre conversation, il me faut une tenue simple mais chic, un brin sexy mais pas salope.
J'opte pour une robe sage mais moulante, noire mais rehaussée de compliqués entrelacs de paillettes. Pour des bottes sobres mais à talons vertigineux. Pour du noir très noir sur mes cils, du rouge très rouge sur mes lèvres.
Du presque incarnat d'Harlequin pour une fille avançant masquée dans un jeu de dupes.

Dernier coup d'œil au miroir. Fin prête.
Sautant dans un taxi, je rejoins Achille au lieu dit.

Il ne bruit pas de l'effervescence d'une soirée animée mais de la torpeur d'une gueule de bois. Mes talons réveillent le bitume et quelques âmes fatiguées. Le serveur me gratifie d'une courbette lasse. Une tablée d'hommes me coule des œillades égrillardes sur fond de rires gras.
"Si vous saviez... Vous rirez deux fois plus ou deux fois moins..."

Des touristes anglais
gagnent en titubant leur hôtel. Un fêtard allume une énième clope entre deux whiskies. Une prostituée russe toute en jambes et cernes décanille de sa chaise et cingler, d'un dandinement vaguement chaloupé, vers les toilettes.
Cherche-t-elle un client qui ne viendra plus ? Une improbable passe pour s'assurer son ordinaire ?
Restée assise, sa copine potelée rentre frileusement ses épaules dans son cou. Sa bouche, souriante une seconde plus tôt, devient triste, froissée par une main invisible.

Mon regard caresse ces visages éreintés encore accrochés à la nuit.

J'ai peut-être l'air pimpante dans ma robe brillante mais ne le suis pas. Fraîche en apparence, au fond en lambeaux, griffée comme eux par les morsures de l'aube, éreintée par mes nuits sans sommeil, fuyant mes cauchemars et mes doutes comme d'autres leur mort.
Ici, notre part d'ombre est notre partage. Et si je dois trinquer à la santé, à la vie, à l'amour, aux autres choses qui nous remplissent, nous crèvent et finissent par avoir notre peau, c'est bien avec eux, mes comparses de petit jour blafard, et non avec Achille et ses mots mitonnés à la sauce romantique.

Ce rendez-vous est dérisoire. Achille est dérisoire. Je le suis aussi.
Mais du dérisoire comme du chaos peut parfois jaillir une étincelle.


Par Chut ! - Publié dans : Eux
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