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En lisant en écrivant

De la relativité de l'amour

 

/David a laissé/ un Post It où il y avait mes numéros de téléphone et une citation :

La littérature nous prouve tous les jours que la vie ne suffit pas.

Ou le contraire ?

J'ai bu un mauvais Nescafé dans son jardin de curé, les coudes sur une table en plastique blanc de camping ; c'est difficile de boire quand on ne peut cesser de soupirer.

Au sortir d'une nuit d'amour comme celle-là - et, malgré mon passé fastueux, des nuits comme celle qui venait de s'écouler je n'en avais pas tellement eu -, on a la sensation de ne plus être maître de soi, de ses lèvres, de ses mains, jusqu'à la respiration qui semble ne plus vous appartenir.

On s'est tellement mêlés, on a si prodigieusement été l'un l'outil du plaisir de l'autre, que reprendre son corps en main semble insensé.

 

Les premiers mots qui suivirent la nuit où on est non seulement tombés amoureux, mais littéralement tombés l'un dans l'autre, ont une singulière saveur de vérité. Plus qu'on ne le voudrait, on se découvre, à l'autre comme à soi.

Ils restent, ces mots-là, comme un écho qui rend tout le reste indécent.

/David/ me dit qu'il m'avait attendue ; il savait que je lui reviendrais, car j'étais faite pour lui de toute éternité ; moi seule pouvait le guérir de sa fracture profonde, de son mal de vivre ; il me dit que j'étais la femme qu'il avait le plus baisée dans sa vie, tout seul ou aux côtés d'autres.

Il me dit que son âme était à moi et qu'elle m'appartenait depuis toujours.


J'étais comme un enfant pauvre qui hérite de la fortune de Rockfeller.

En même temps, je ne pouvais pas, je ne voulais pas le croire. Ç'aurait voulu dire que je trahissais ce que j'étais, ce en quoi je croyais : que rien n'est éternel, qu'on est profondément et définitivement seuls ; et cela, au fond, me convenait parfaitement.

D'ailleurs, tout ce que j'avais vécu me le confirmait.

Mes meilleurs moments sont ceux que je passe en tête-à-tête avec moi-même, à me balader sur la berge d'un fleuve, à écouter le vent dans les feuilles des peupliers. Ou un livre à la main, étendue dans l'herbe. À écouter La Passion seon Saint Matthieu, à parler à un chat, à dormir dans un grand lit vide et un peu froid...

La présence d'un homme a toujours masqué, d'une certaine manière, mon bonheur. Je n'ai d'yeux que pour lui, alors que le reste du monde m'a toujours semblé plus intéressant que l'amour.

Il y a une vieille dame qui habite au fond de moi, une vieille dame agacée par tous ces frottements, toutes ces scènes, par les baisers et les larmes. Elle a les yeux clairs, la peau propre et sèche, et n'aspire qu'au calme pensif d'un matin d'hiver ; le reste, ça la laisse sceptique et un peu navrée.


Simonetta Greggio, Plus chaud que braise extrait du recueil de nouvelles L'Odeur du figuier.


 -----------------------------------------------    

Être d'eau

 

Je bénis l'inventeur des fiançailles. La vie est jalonnée d'épreuves solides comme la pierre ; une mécanique des fluides permet d'y circuler quand même.

Il y a des créatures incapables de comportements granitiques et qui, pour avancer, ne peuvent que se faufiler, s'infiltrer, contourner. Quand on leur demande si oui ou non elles veulent épouser untel, elles suggèrent des fiançailles, noces liquides. Les patriarches pierreux voient en elles des traîtresses ou des menteuses, alors qu'elles sont sincères à la manière de l'eau.

Si je suis eau, quel sens cela a-t-il de dire "oui, je vais t'épouser" ?

Là serait le mensonge. On ne retient pas l'eau. Oui, je t'irriguerai, je te prodiguerai ma tendresse, je te rafraîchirai, j'apaiserai ta soif, mais sais-je ce que sera le cours de mon fleuve ? Tu ne te baigneras jamais deux fois dans la même fiancée.

 

Ces êtres fluides s'attirent le mépris des foules, quand leurs attitudes ondoyantes ont permis d'éviter tant de conflits. Les grands blocs de pierre vertueux, sur lesquels personne ne tarit d'éloges, sont à l'origine de toutes les guerres.

Certes, avec Rinri, il n'était pas question de politique internationale, mais il m'a fallu affronter un choix entre deux risques énormes.

L'un s'appelait "oui", qui a pour synonyme éternité, solidité, stabilité et d'autres mots qui gèlent l'eau d'effroi.

L'autre s'appelait "non", qui se traduit par la déchirure, le désespoir, et moi qui croyais que tu m'aimais, disparais de ma vue, tu semblais pourtant si heureuse quand, et autres paroles qui font bouillir l'eau d'indignation, car elles sont injustes et barbares.

 

Quel soulagement d'avoir trouvé la solution des fiançailles ! C'était une réponse liquide en ceci qu'elle ne résolvait rien et remettait le problème à plus tard.

Mais gagner du temps est la grande affaire de la vie.

 

Amélie Nothomb, Ni d'Ève ni d'Adam.


 -----------------------------------------------    

Bonheur

Un seul bonheur, tout d'une pièce, terrestre et céleste à la fois, temporel et éternel d'un tenant : le bonheur d'être au monde, en ce monde-ci, de l'habiter pleinement et de l'aimer tout en le reconnaissant inachevé, traversé d'obscures turbulences, troué de manque, d'attente, meurtri, raviné par d'incessantes coulées de larmes, de sueur et de sang, mais aussi irrigué par une inépuisable énergie, travaillé de l'intérieur par un souffle à la fraîcheur et à la clarté d'autore - caressé par un chant, un sourire.

Le bonheur imparti à Bernadette, comme à tous les hommes et femmes de sa trempe, consistait à avoir reçu un don de claire-voyance, de claire-audience qui lui permettait de percevoir l'invisible diffus dans le visible, la lumière respirant même au plus épais des ténèbres, un sourire radieux se profilant à l'horizon du vide, affleurant jusque dans les eaux glacées du néant.

Le don d'une autre sensibilité, d'une intelligence insolite, et d'une patience sans garde ni mesure.

Le don d'une humilité lumineuse - clef de verre, de vent ouvrant sur l'inconnu, sur l'insoupçonné, sur un émerveillement infini.

 
 

Sylvie Germain, La chanson des Mal-Aimants.

 

-----------------------------------------

Femmes, femmes, femmes...


Je me demande ce qu'aurait été ma vie plus tard si, enfant, je n'avais pas bénéficié de ces petites réceptions chez ma mère. C'est peut-être ce qui a fait que je n'ai jamais considéré les femmes comme mes ennemies, comme des territoires à conquérir, mais toujours comme des alliées et des amies - raison pour laquelle, je crois, elles m'ont toujours, elles aussi, montré de l'affection.

Je n'ai jamais rencontré ces furies dont on entend parler : elles ont sans doute trop à faire avec des hommes qui considèrent les femmes comme des forteresses qu'il leur faut prendre d'assaut, mettre à sac et laisser en ruines.

 

Toujours à propos de mes tendres penchants - pour les femmes en particulier -, force est de conclure que mon bonheur parfait lors des thés hebdomadaires de ma mère dénotait chez moi un goût précoce et très marqué pour le sexe opposé. Un goût qui, manifestement, n'est pas étranger à ma bonne fortune auprès des femmes par la suite.

Mes souvenirs, je l'espère, seront une lecture instructive, mais ce n'est pas pour autant que les femmes auront plus d'attirance que vous n'en avez pour elles. Si au fond de vous-mêmes, vous les haïssez, si vous ne rêvez que de les humilier, si vous vous plaisez à leur imposer votre loi, vous aurez toute chance de recevoir la monnaie de votre pièce.

Elles ne vous désireront et ne vous aimeront que dans l'exacte mesure où vous les désirez et aimez vous-mêmes - et louée soit leur générosité.

 

Stephan Vizinczey, Eloge des femmes mûres.

Tic tac

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Jeudi 6 novembre 4 06 /11 /Nov 05:45
1/ MA VIE, MON MANQUE D'ŒUVRE

Identité : Matthieu Lechat, alias "le fou".

Nom de code : Le Goëllec. Breton. Finistère nord, témoin du naufrage de l'Amocco-Cadiz.
Cela n'a d'ailleurs aucune importance ici, sauf pour l'anecdote, l'image commerciale du goéland englué dans un pétrole aussi liquide que mes idées.

Casier judiciaire : vierge.

Perversions : toutes.

Profession : scénariste rhétoriqueur, pseudo-littérateur, universitaire manqué recyclé dans la construction de vies en carton-pâte.

Signes particuliers :
néant hormis un, et d'importance selon les conclusions du Professeur Lumbroso. Asymétrie des index ou signe distinctif des criminels-nés, des psychopathes.
D'où, peut-être, le nom dont je me suis affublé chez Mona : "Matthieu le fou".
La première identité qui me soit venue à l'esprit.

Hobbies : mon journal, ma vie, mon manque d'œuvres et mon premier scénario "Matthieu Lechat scénariste : la preuve par l'exemple", véridique récit d'un authentique fiasco.


2/ MATTHIEU LECHAT SCÉNARISTE : LA PREUVE PAR L'EXEMPLE

Le silence puis un rire aigu coupe le bruit ronronnant de la conversation. Je regarde dans le rétroviseur.
Pas un chat.
La soirée est belle, la nuit est belle, la femme est belle.

"Vous êtes belle, chère Madame, aussi belle que vos bottes de sept lieues, mystérieuse comme la botte secrète cachée dans mon jeu. Arcane 22, ésotérique, il faut parler aux femmes du mystère des femmes les yeux dans le vague, comme en quête de mots choisis.
Ça marche à tous les coups.
Hésiter un peu, à peine, avoir l'air de ne lâcher ça qu'avec circonspection, petit à petit, en l'émaillant de pauses réfléchies.
C'est comme ça que ça fonctionne, hein petite souris, chatte bottée devant moi Raminagrobis.

Dieu que ces mots pour aplanir le silence de la rue sont bêtes !
Alors quoi ?

Dîner délicieux en votre compagnie, tout parfait parfait : majordome grand luxe, fourreau noir, brillants d'oreilles et collier de perles de fausse culture, fauteuils confortable et du pied sous la table. Serviette empesée autour du champagne :
- Comment le trouvez-vous, très chère ?
- Bon, si bon qu'il me fait tourner la tête...
Et moi de tourner casaque autour du pot. Ensuite vin un chouilla tiède, mais petits fours au saumon que n'aurait pas reniés un gros chat comme moi.
Cha cha cha, chat perché, chat qui vole, que pensez-vous du nom Au chat qui fume ? Ravissant, non ?
- Râââvissant.
- Et si je m'allumais une cigarette, là, maintenant ? Provocant comme vous le futes, avec le naturel de l'habitude mais le rouge à lèvres en moins."

La voiture s'engage rue de Turenne. Devant le n°18, elle s'empare du levier de vitesse. Le feu passe au rouge. Il pose la main sur la sienne, la serre trop fort.
"Quelle poigne... !" susurre-t-elle.
Il la regarde de biais. Un mince sourire aux lèvres, elle guette l'horloge du tableau de bord.
- Pressons-nous, voulez-vous, nous sommes déjà en retard.
- En retard ? Mais...
- Oh, ce n'est rien. L'affaire de quelques minutes, un rendez-vous sans importance à honorer. Qui vous concerne aussi, d'ailleurs.
- Moi ?? Et en quoi, donc ?
- Plus de questions, je vous prie. Plus de questions et seulement un peu de patience.
Par Chut ! - Publié dans : Nouvelles et essais
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Lundi 3 novembre 1 03 /11 /Nov 02:39
L'homme-montagne prit place à la table.
- Je suis en retard ? Je t'ai fait attendre ?
Je secouai la tête. Non, non. Ou plutôt oui, mais après ?
Le retard, l'attente, je m'en moquais d'autant plus que j'aimais sa simplicité.
Sa façon
nonchalante de s'asseoir puis d'occuper l'espace, comme s'il avait passé sa vie à tirer des chaises pour poser ses fesses face à des inconnues.
Celle de me dire qu'il portait un prénom italien, Andrea, et de ne pas s'offusquer alors que je crus qu'il avait mal compris le mien :
- Non, je ne m'appelle pas Andrée !
- Mais moi, je m'appelle Andrea, même si cela peut sembler étrange...
glissa-t-il en me désignant sa peau d'ébène.
Celle de m'avouer qu'il était enrhumé, de renifler et d'accepter le mouchoir fripé qui traînait au fond de mon sac.
Celle de m'avouer ce qui aurait tant coûté à certains, une fois les usuelles formules de politesse prononcées :
- Je ne sais pas trop quoi te dire, en vérité.
J'objectai du tac au tac :
- Voilà donc venu le moment où on est supposé se demander ce qu'on fait dans la vie.
Sa bouche charbon se fendit d'un large sourire. Beaucoup d'hommes, piqués au vif, auraient vu là un défi lancé à leur imagination, un piège dont ils devaient se déjouer en inventant une question farfelue.
Pas lui, qui se contenta de :
- Alors, tu fais quoi dans la vie ?
Je résistai à la tentation de répondre "Je m'emmerde, ce qui m'occupe à plein temps, et toi ?" pour me rabattre sur la vérité. Qui n'était pas si loin de ce mensonge, mais point confondu à lui non plus.

Bien m'en prit. En quelques phrases à peine, Andrea et moi nous étions déjà trouvé des points communs. Assez suffisants pour alimenter des heures de discussion, si nous avions besoin de cette excuse.
C'est le froid qui eut raison de notre bavardage.
Pris jusqu'aux tréfonds des sinus et t
ransi jusqu'aux os, Andrea se dirigea à l'intérieur du café pour régler les consommations.
Je protestai :
- Eh, on avait convenu que c'était moi qui t'invitais !
Il repoussa mes protestations d'un revers de main. Puis me raccompagna au bas de chez moi.


Ce fut un prêté pour un rendu, car deux heures plus tard, Andrea franchissait la porte de mon appartement.
Toujours aussi beau mais follement plus chic, ayant troqué dans l'intervalle son large blouson contre une veste cintrée. Il n'en était que plus impressionnant.
Parce que de mon côté, dans ce même intervalle, j'avais opéré un troc inverse. Renoncé à ma jolie robe pour un large pantalon et à mes hauts talons pour marcher pieds nus.
Oublié le format gommette. Là, j'étais réduite à la taille lilliputienne.

La nuit qui suivit n'est pas racontable, car ce qu'Andrea me confia n'a pas à être raconté.
- C'est la première fois que je dis ça à quelqu'un.
Je le crus parce que ces heures étaient de grâce. Que sa bouche comme ses yeux me disaient la vérité. Qu'au creux de la nuit, même sur le canapé d'un appartement inconnu, même face à une étrangère, on peut être plus vrai que face aux siens, autorisé à entrouvrir le barrage qu'on a patiemment construit pour sauver sa peau, libre de formuler des pensées qu'on ne garde d'habitude que pour soi.

Peut-être parce qu'en ces instants d'exception, aucun jugement n'est de mise. Que seules comptent l'écoute bienveillante de l'autre, l'infinie confiance qu'on lui accorde, la fragile ouverture d'âme qu'il pourrait saccager d'une seule parole.

Ces instants magiques sont ceux de la fusion totale. Les yeux rivés à ceux de l'autre, les jambes mêlées aux siennes, les mains qui le cherchent et le serrent, ont beau être tissé d'un désir aussi fou que tu, il n'a finalement rien d'érotique.
À moins que cette fusion même ne soit la figure de l'érotisme suprême : un homme et une femme unis le temps d'un long spasme, comme deux chaînons d'une humanité enfin assemblés.

Qu'est-ce que l'amour physique, hormis le naturel prolongement à cette communion-là ?
Je caressai le bras d'Andrea en crevant de goûter ses lèvres pour le boire à la source.
Il se rétracta :
- Je ne peux pas. J'en meurs d'envie, mais je ne peux pas.
J'acquiesçai sans vouloir connaître ses raisons. Les soupçonnant, bien sûr, car il n'y en a pas dix mille, mais partant du principe qu'elles ne me regardaient pas.
Parce qu'Andrea était un grand garçon, que je ne lui demandais rien et qu'il était libre de quitter séance tenante mon appartement.
Parce que j'étais faible devant cet homme qui me plaisait tant.
Si j'avais voulu le protéger de lui-même, je l'aurais chassé de chez moi. En le blessant, pour être certaine qu'il ne revienne pas.
Mais Andrea, désirant aussi peu partir que moi le chasser, me réclama une histoire que je lui débitai d'une voix hésitante.

Cette histoire fut évidemment un piteux sursis qui ne régla rien.
Dans le silence qui lui succéda, Andrea avança son visage vers le mien, puis resta immobile.
Une main contre sa poitrine, je soufflai
à sa bouche close :
- Je ne veux pas te forcer à faire des choses que tu regretteras.
Et je happai ses lèvres entre les miennes.

Forcé, en vérité, aucun de nous ne l'était.
Aucun baiser consenti n'a la saveur de celui-là, pas plus qu'aucun baiser consenti n'est rendu.
Alors qu'à mon tour, je demeurai immobile, Andrea vint lécher ma bouche.
Par Chut ! - Publié dans : Andrea d'ébène
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Dimanche 2 novembre 7 02 /11 /Nov 18:12
La Thaïlande en une tom kha kai, le Japon en quelques yakitoris, l'Inde en un rogan josh... Quand l'envie de regoûter à mes ailleurs me tenaille, ou que simplement je refuse de me casser la tête, je m'approvisionne chez Monsieur P.
Monsieur P, c'est le royaume du surgelé. Et dans mon quartier, il loge juste à côté d'un entrepreneur de pompes funèbres.
De quoi faire de l'humour à froid, si je n'étais moi-même congelée.

Une heure plus tôt, j'étais installée sur la banquette d'une grande brasserie, face à un homme, pardon, un Monsieur que j'estime. En petite robe, sans veste ni manteau, réchauffée par une température aussi chaleureuse que la conversation.
Celle-ci prit fin à la tombée de la nuit, lorsque nous décidâmes de rentrer chacun chez nous.
Il prit le bus, moi mes pieds.
J'enfilai les rues froides comme les perles fuselées d'un interminable collier.

Ce soir-là, le vent avait des ongles. Des ongles qui s'insinuaient
sous mes paumes, sur mon cou, entre mes cuisses, pour mieux me pincer, des putains d'ongles juste bons à me déchiqueter.
J'arrivai enfin dans ma rue, m
eurtrie de froid et raide comme une stalagmite.
Il me fallait du chaud, du doux, du bon. Un passage revigorant dans la boutique de mon ami Antoine ou, à défaut, des petits plats sortis des fourneaux (industriels, personne n'est parfait) de Monsieur P.
Antoine ayant déjà fermé ses stores, je me rabattis sur mon joker.

Chez Monsieur P, les clients étaient rares et l'air polaire. La faute aux immenses frigos alignés le long de la travée centrale.
C'est devant celui des spécialités indiennes que je manquais de buter contre une montagne.

La montagne portait un ample blouson la faisant paraître plus imposante encore, une écharpe vert forêt nouée en deux tours de cou, des dreadlocks roulant sur ses épaules en coulées de lave refroidies.
Et, surprise par mon brusque mouvement d'arrêt, elle se tourna vers moi.

Je la dévisageai, saisie et impressionnée comme jadis au pied de la Soufrière.
Sa peau n'était ni d'argile ni de basalte, mais d'ébène délayée de porcelaine.
Couleur chocolat chaud ou café à peine crème, comme on dit.
- Pardon, s'excusèrent ses lèvres charbon pâle.
- Y a pas de mal, répliquai-je en tendant une manche fuchsia pour attraper un paneer palak.

Je jetai un regard à son panier. Il était presque vide. Un autre à son visage. Il était diablement beau.
Pas de cette beauté tapageuse qui fait plier le monde ni
taire un restaurant entier en surgissant, mais de celle qui, évidente, pousse les femmes à se retourner dans la rue.

S'il existait deux mots pour décrire ce visage, ce serait "séquences nécessaires". Comme
le plein doit succéder au creux et la courbe à la ligne droite, les traits de l'homme-montagne répondaient à une harmonie secrète, à un nombre d'or en équilibre fragile.
S
ur un autre, son nez un peu fort eût semblé trop accusé, la déclivité entre ses sourcils trop franche.
Pas sur le sien.
Front, sourcils, yeux, pommettes, nez, bouche, menton s'enchaînaient sans heurts, coulant de source.
Assurément, ce visage sculpté au fin burin,
aussi décalé dans l'univers aseptisé de Monsieur P qu'un bijou exotique sur une table d'opération, était à graver dans le marbre.
De quoi me mettre du chaud au cœur dans un monde si hostile et laid. Et de m'ôter à jamais, si besoin était, l'envie de retourner d'où je venais.

Je remontai l'allée du magasin pour agrémenter ma pitance de crêpes au jambon.
L'homme-montagne, empruntant le même chemin que moi, marchait sur mes talons.
Mus du même pas, nous remplissions nos paniers de concert, mais sans musique de fond. Monsieur P n'aime en effet ni les rythmes entraînants, ni les scies à la mode.
À ce superflu commercial il préfère le nécessaire : une sonnerie aigrelette annonçant qu'un frigo est vide.
À plusieurs reprises, entre deux pêches particulièrement juteuses, je me retournai.
Plus d'une fois, je surpris les pupilles pétrole de l'homme-montagne accrochées à mes gestes.
Souvent, je lui répondis d'une œillade ou d'un mince sourire, tout étonnée de sembler à son goût.
Comparé à sa taille XXL, ma dimension gommette ne pesait pas lourd.

J'arrivai à la caisse avec un peu d'avance, le panier débordant sous le poids des victuailles. Cédai ma place à un client muni d'une unique boîte de basilic.
L'homme-montagne, fraîchement débarqué de l'allée, prit la file juste derrière moi. Céda sa place à un client muni d'une unique boîte de glace. Que je laissai passer à mon tour, afin de n'intercaler personne entre sa peau chocolat et mon manteau fuchsia.
Je payai en traînant, fus dehors trop vite.
Peu importait.

En deux secondes je m'étais décidée, tant l'alternative était simple.
D'un côté, je pouvais remonter la rue sombre jusqu'à mon appartement vide, relever ma messagerie pour y trouver un mail aussi désagréable qu'attendu, me pencher sur un travail aussi fastidieux que stérile.
D'un autre côté, je pouvais laisser la part belle au jeu, au risque, à l'imprévu. À toutes ces épices pendant stratifiées au bout de mes poignets et n'attendant que le coup de chaud pour se révéler.
Mort lente contre soubresaut de vie, j'avais choisi.
J'étais congelée mais encore sur pieds, crotte.
Alors, d'un coup d'éclat et de culot, je ferais la nique aux jours tristes en un bras d'honneur pour dire merde à tout, à commencer par ma timidité.
Et à finir par mon format de caillou comparé à un homme-montagne.

Lorsqu'il sortit de chez Monsieur P, j'étais occupée à une tâche aussi essentielle qu'enrouler le cordon de mon I-Pod.
Lorsqu'il posa les yeux sur moi, tout embryon de politesse carapaté, je lançai simplement :
- Je vous invite à boire un café ?
Puis j'ajoutai,
brandissant mes sacs de surgelés pour adoucir ma proposition :
- Nous avons une petite demi-heure avant que nos emplettes ne décongèlent.

Il eut un bref, très bref instant d'hésitation avant de répondre :
- D'accord.
Ses pupilles glissèrent de mes sacs aux siens.
- J'en ai plus que vous, conclus-je, peut-être histoire de dire que j'avais davantage à perdre.
- Et si nous nous retrouvions dans dix minutes, le temps de déposer tout ça chez nous ?
- D'accord. Rendez-vous dans dix minutes, euh... là.
Prise de court, je lui désignai le café le plus proche.

Dix minutes plus tard, je l'attendais comme convenu en terrasse, une cigarette au bec et deux cartes des boissons ouvertes devant moi.
Le serveur eut le temps de m'apporter un cendrier, j'eus celui de m'en cramer une deuxième.
Le boulevard était désert.
L'homme-montagne n'arrivait pas.

Je n'étais pas déçue, pas fâchée. Bien au contraire, j'étais légère, amusée, ironique, chatouillée par une terrible envie de rire.
De rire d'être ainsi là plantée dans le froid, n'ayant même pas pensé à apporter ma lecture en cours : De l'amour et autres mensonges.

De rire en me remémorant une scène de Woody Allen, une de je ne sais plus quel film où il perce les fantasmes des femmes. Elles rêvent de se faire aborder franco dans la rue, comme dans la pub "et soudain, un inconnu vous offre des fleurs".
Mais alors qu'il réalise le désir de celle qui lui plaît tant, loin de la voir tomber subjuguée dans ses bras, il se prend... une grosse claque.


De rire en me rappelant de longues discussions avec des hommes. À les écouter, ils sont lassés de mener le jeu de la séduction, fatigués d'inviter les femmes à aller au cinéma ou boire des verres, agacés de leur proposer ceci et cela en les laissant disposer, et dépités de rentrer seuls chez eux.
Usés de jouer le jeu hypocrite de la galanterie qui les contraint à endosser le rôle de gentlemen, quitte à se branler ensuite sur la cuvette des toilettes.

À en croire les hommes, ils ne demandent qu'une juste inversion des rôles. Qu'une femme se détache de la réserve censément due à son sexe, ne brise enfin les chaînes de son troupeau timide pour affirmer son désir.
Le désir qu'elle a d'eux, de leurs mains habiles et de leur bite bien dure.
Pour se donner, les femmes ont paraît-il besoin d'un alibi. Et pour les prendre, les hommes juste de leur permission.

Mais accédez à leur souhait revendiqué en prenant le pouvoir que c'est la débandade.
Les hommes ont beau prétendre être vouloir pris, ils n'assument pas d'être des proies.

J'en étais là de mes réflexions lorsqu'une imposante silhouette se profila sur le boulevard.
Je biffai mentalement le cours de mes mauvaises pensées sur les hommes. À moins que je n'accorde à l'homme-montagne le statut d'exception.
Il me plaisait. Je lui plaisais. Il était venu.
Peut-être qu'
après ce café nous ne nous plairions plus du tout.
Quelle importance ?
Aucune, au fond, puisqu'il était venu.

Par Chut ! - Publié dans : Andrea d'ébène
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Mercredi 29 octobre 3 29 /10 /Oct 03:46
Furtif... Depuis deux jours, ce mot m'obsède. Pourquoi ? Aucune idée.
Peut-être parce qu'il ressemble à fautif. Qu'il a comme lui le goût du mal, de l'interdit, du caché, de l'insu de la filature ou du nuitamment de l'effraction.

Peut-être parce qu'il m'évoque un mouvement, une trajectoire si rapides qu'ils ne peuvent être saisis. Un raid d'avion espion, un frémissement de course de chat ou de semelles ailées avec l'initiale de fuite.

Peut-être parce qu'il me rappelle les hommes
entrés dans ma vie sur la pointe des pieds puis ressortis sans bruit. Ou ceux que j'ai perdus en chemin, moisson de petits cailloux tombés de mes poches ou jetés derrière une épaule.

Peut-être parce qu'il m'attache à Feu mon amour, à
la brève course de comète de notre histoire et à ses empreintes volatiles.

Peut-être parce qu'il me renvoie à ma part animale, à ma manie d'effacer mes traces pour ne pas être débusquée.
Ici je suis venue mais de moi il ne reste rien.

Peut-être parce que je suis cinglée, tout simplement. Cinglée de me réveiller avec un mot en tête et de me le répéter tant de fois qu'à la fin, il ne signifie plus rien. Il n'est qu'un son vidé de chair, sonnant clair en coquille creuse.

Furtif n'est pas le premier mot qui m'obsède, loin s'en faut. Mais au moins, lui, je le tiens. Parce que voilà... J'ai passé plus de quinze ans à essayer de retrouver un mot. Un seul, dont je ne connaissais que la définition approximative.
Lâchez donc dans un dîner "D
epuis l'adolescence, je cherche désespérément un mot... Un seul qui désigne, je crois bien, un syllogisme brisé", on vous jugera bonne à enfermer en cellule capitonnée. Et on aura sûrement raison, ce qui ne me fera pas progresser d'un demi-pouce.

J'ai fouillé les dictionnaires, attendu que ce mot remonte à la surface tel un noyé.
En vain.
Il refusait de sortir de ma mémoire fermée comme une huître sur sa perle.

Je me doutais bien que s'il existait quelqu'un capable de me restituer ce mot-là, c'était Paulien.
Alors, une nuit, j'ai fini par lui demander :
-
Dis... Tu pourrais m'aider ? Depuis l'adolescence, je cherche désespérément un mot... Un seul qui désigne, je crois bien, un syllogisme brisé.
Il ne m'a pas regardée comme la première des foldingues. Il n'a même pas pensé que j'étais allumée comme un bâton de dynamite ou ronde comme une queue de pelle.
Il a réfléchi un peu, à peine. Puis, levant un sourcil, il a répondu :
- Enthymème ?
Putain, c'était ça. Enthymème. J'ai failli en dégringoler du canapé.

Enthymème
,
antimême, anti-moi-même.
Cette fois comme tant d'autres
, ce n'est plus moi qui parle grâce à la langue, mais la langue qui parle à travers moi. De son mouvement... furtif.
Par Chut ! - Publié dans : Au jour le jour
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Lundi 27 octobre 1 27 /10 /Oct 02:58
Prendre de la hauteur... Impossible, rivée comme je l'étais à mon fauteuil telle une moule à son rocher.
Imitant les enfants qui se croient cachés en fermant les paupières,
j'ai levé un regard incertain sur le deuxième étage de l'amphithéâtre pour fuir ma propre déconfiture.
L'incident était clos.
Le cours reprit. Je ne lui prêtais plus qu'une attention distraite.
Ce qui me fascinait n'était pas l'évolution du substantif travail (étymon tripalium, instrument de torture à trois pieds), mais une silhouette que mes yeux avaient capturée.

Une seconde auparavant, la porte du deuxième étage s'était ouverte. Une forme en avait surgi d'un habile mouvement de chat. Un mouvement si précis et rapide que la silhouette avait paru sortir du néant pour se matérialiser là, en fin de travée.

Les ténèbres qui l'entouraient ne me permettaient pas de bien la voir, juste d'en percevoir les contours.
Ombre foncée sur ombre plus claire, mise en abyme des dégradés de l'obscur.
À peine deviné-je qu'elle portait
un ample pardessus et des cheveux mi-longs.

Cette silhouette aurait pu être celle d'une femme. Mais j'étais sûre, ma tête à trancher sur le billot si je me trompais, qu'elle appartenait à un homme.
À un homme qui m'observait intensément, sans ciller ni se détourner.
Tout le temps que dura encore le cours, je me sentis scrutée. Scrutée ou plutôt sondée, détaillée, fouillée, mise à nue par des yeux sans visage.

Carrée dans mon fauteuil, je me traitais de folle.
"Que vas-tu imaginer là ? Tu crois que ce type n'a que ça à fiche... Te reluquer ?"
Non, bien sûr, mais le fait est que son attitude était étrange. Alors que tous les étudiants notaient religieusement le sens premier de vertu (id est pouvoir, puissance, du latin virtus dérivé de vir, viris), l'homme de l'ombre, lui, n'écrivait rien. Et pour cause : il n'avait sorti ni classeur ni stylo.
Les bras ballants, il se tenait immobile, droit, impavide.
Souverain en son royaume, roi noir d'un peuple gris, écrasant ses laborieux
sujets de l'indifférence de sa superbe.

Je fronçais les sourcils pour forcer mes yeux à voir.
Je restais aveugle.
Autour de l'homme, l'ombre était trop opaque. Ou l'homme lui-même était trop opaque. Ou sa part d'ombre trop grande.
Je me forçais à me concentrer sur le substantif talent (issu de talentum, poids et somme d'argent en Grèce). Mon regard, hypnotisé, quittait ma feuille pour filer au deuxième étage et fixer ce visage absent comme lui me fixait.
Intensément, sans ciller ni se détourner.
Par dessus la marée des têtes courbées s'établissait une connivence secrète.
"Je t'ai vu, tu m'as vue. Tu sais que je sais, je sais que tu sais."
Mais entre deux regards ma raison me martelait :
"Que vas-tu imaginer là ? Tu crois que ce type n'a que ça à fiche... ?"
Non, certainement pas.
Pourtant, je savais, de toute la force de mon intime conviction,
que l'homme et moi étions dans cet amphithéâtre unis comme deux amants ou deux cambrioleurs.

La fin du cours sonna.
Je fourrai mes affaires dans mon sac et jaillis d'un bond du fauteuil. Il fallait absolument que j'arrive la première à la porte. Que je voie cet homme. Que je me pende à son bras ou ne lui tourne le dos.
Que je le retienne ou ne m'en délivre.
La foule des élèves, pressée de rejoindre le prochain cours, me barrait le passage.
J'écrasai des pieds, jouai des coudes pour avancer plus vite. Mais ce vite était déjà un trop lentement.
Lorsque j'atteignis le couloir, la plupart des étudiants du deuxième étage était partis.
Je descendis l'escalier, le remontai à contre-courant.
Les quelques garçons qui portaient un pardessus n'avaient pas les cheveux mi-longs.
Les quelques
garçons qui avaient les les cheveux mi-longs ne portaient pas un pardessus.

L'homme, rendu à l'ombre qui l'avait engendré, s'était évaporé.
J'ignorais encore qu'il s'appelait Vassilis.

Par Chut ! - Publié dans : Eux
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