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En lisant en écrivant

De la relativité de l'amour

 

/David a laissé/ un Post It où il y avait mes numéros de téléphone et une citation :

La littérature nous prouve tous les jours que la vie ne suffit pas.

Ou le contraire ?

J'ai bu un mauvais Nescafé dans son jardin de curé, les coudes sur une table en plastique blanc de camping ; c'est difficile de boire quand on ne peut cesser de soupirer.

Au sortir d'une nuit d'amour comme celle-là - et, malgré mon passé fastueux, des nuits comme celle qui venait de s'écouler je n'en avais pas tellement eu -, on a la sensation de ne plus être maître de soi, de ses lèvres, de ses mains, jusqu'à la respiration qui semble ne plus vous appartenir.

On s'est tellement mêlés, on a si prodigieusement été l'un l'outil du plaisir de l'autre, que reprendre son corps en main semble insensé.

 

Les premiers mots qui suivirent la nuit où on est non seulement tombés amoureux, mais littéralement tombés l'un dans l'autre, ont une singulière saveur de vérité. Plus qu'on ne le voudrait, on se découvre, à l'autre comme à soi.

Ils restent, ces mots-là, comme un écho qui rend tout le reste indécent.

/David/ me dit qu'il m'avait attendue ; il savait que je lui reviendrais, car j'étais faite pour lui de toute éternité ; moi seule pouvait le guérir de sa fracture profonde, de son mal de vivre ; il me dit que j'étais la femme qu'il avait le plus baisée dans sa vie, tout seul ou aux côtés d'autres.

Il me dit que son âme était à moi et qu'elle m'appartenait depuis toujours.


J'étais comme un enfant pauvre qui hérite de la fortune de Rockfeller.

En même temps, je ne pouvais pas, je ne voulais pas le croire. Ç'aurait voulu dire que je trahissais ce que j'étais, ce en quoi je croyais : que rien n'est éternel, qu'on est profondément et définitivement seuls ; et cela, au fond, me convenait parfaitement.

D'ailleurs, tout ce que j'avais vécu me le confirmait.

Mes meilleurs moments sont ceux que je passe en tête-à-tête avec moi-même, à me balader sur la berge d'un fleuve, à écouter le vent dans les feuilles des peupliers. Ou un livre à la main, étendue dans l'herbe. À écouter La Passion seon Saint Matthieu, à parler à un chat, à dormir dans un grand lit vide et un peu froid...

La présence d'un homme a toujours masqué, d'une certaine manière, mon bonheur. Je n'ai d'yeux que pour lui, alors que le reste du monde m'a toujours semblé plus intéressant que l'amour.

Il y a une vieille dame qui habite au fond de moi, une vieille dame agacée par tous ces frottements, toutes ces scènes, par les baisers et les larmes. Elle a les yeux clairs, la peau propre et sèche, et n'aspire qu'au calme pensif d'un matin d'hiver ; le reste, ça la laisse sceptique et un peu navrée.


Simonetta Greggio, Plus chaud que braise extrait du recueil de nouvelles L'Odeur du figuier.


 -----------------------------------------------    

Être d'eau

 

Je bénis l'inventeur des fiançailles. La vie est jalonnée d'épreuves solides comme la pierre ; une mécanique des fluides permet d'y circuler quand même.

Il y a des créatures incapables de comportements granitiques et qui, pour avancer, ne peuvent que se faufiler, s'infiltrer, contourner. Quand on leur demande si oui ou non elles veulent épouser untel, elles suggèrent des fiançailles, noces liquides. Les patriarches pierreux voient en elles des traîtresses ou des menteuses, alors qu'elles sont sincères à la manière de l'eau.

Si je suis eau, quel sens cela a-t-il de dire "oui, je vais t'épouser" ?

Là serait le mensonge. On ne retient pas l'eau. Oui, je t'irriguerai, je te prodiguerai ma tendresse, je te rafraîchirai, j'apaiserai ta soif, mais sais-je ce que sera le cours de mon fleuve ? Tu ne te baigneras jamais deux fois dans la même fiancée.

 

Ces êtres fluides s'attirent le mépris des foules, quand leurs attitudes ondoyantes ont permis d'éviter tant de conflits. Les grands blocs de pierre vertueux, sur lesquels personne ne tarit d'éloges, sont à l'origine de toutes les guerres.

Certes, avec Rinri, il n'était pas question de politique internationale, mais il m'a fallu affronter un choix entre deux risques énormes.

L'un s'appelait "oui", qui a pour synonyme éternité, solidité, stabilité et d'autres mots qui gèlent l'eau d'effroi.

L'autre s'appelait "non", qui se traduit par la déchirure, le désespoir, et moi qui croyais que tu m'aimais, disparais de ma vue, tu semblais pourtant si heureuse quand, et autres paroles qui font bouillir l'eau d'indignation, car elles sont injustes et barbares.

 

Quel soulagement d'avoir trouvé la solution des fiançailles ! C'était une réponse liquide en ceci qu'elle ne résolvait rien et remettait le problème à plus tard.

Mais gagner du temps est la grande affaire de la vie.

 

Amélie Nothomb, Ni d'Ève ni d'Adam.


 -----------------------------------------------    

Bonheur

Un seul bonheur, tout d'une pièce, terrestre et céleste à la fois, temporel et éternel d'un tenant : le bonheur d'être au monde, en ce monde-ci, de l'habiter pleinement et de l'aimer tout en le reconnaissant inachevé, traversé d'obscures turbulences, troué de manque, d'attente, meurtri, raviné par d'incessantes coulées de larmes, de sueur et de sang, mais aussi irrigué par une inépuisable énergie, travaillé de l'intérieur par un souffle à la fraîcheur et à la clarté d'autore - caressé par un chant, un sourire.

Le bonheur imparti à Bernadette, comme à tous les hommes et femmes de sa trempe, consistait à avoir reçu un don de claire-voyance, de claire-audience qui lui permettait de percevoir l'invisible diffus dans le visible, la lumière respirant même au plus épais des ténèbres, un sourire radieux se profilant à l'horizon du vide, affleurant jusque dans les eaux glacées du néant.

Le don d'une autre sensibilité, d'une intelligence insolite, et d'une patience sans garde ni mesure.

Le don d'une humilité lumineuse - clef de verre, de vent ouvrant sur l'inconnu, sur l'insoupçonné, sur un émerveillement infini.

 
 

Sylvie Germain, La chanson des Mal-Aimants.

 

-----------------------------------------

Femmes, femmes, femmes...


Je me demande ce qu'aurait été ma vie plus tard si, enfant, je n'avais pas bénéficié de ces petites réceptions chez ma mère. C'est peut-être ce qui a fait que je n'ai jamais considéré les femmes comme mes ennemies, comme des territoires à conquérir, mais toujours comme des alliées et des amies - raison pour laquelle, je crois, elles m'ont toujours, elles aussi, montré de l'affection.

Je n'ai jamais rencontré ces furies dont on entend parler : elles ont sans doute trop à faire avec des hommes qui considèrent les femmes comme des forteresses qu'il leur faut prendre d'assaut, mettre à sac et laisser en ruines.

 

Toujours à propos de mes tendres penchants - pour les femmes en particulier -, force est de conclure que mon bonheur parfait lors des thés hebdomadaires de ma mère dénotait chez moi un goût précoce et très marqué pour le sexe opposé. Un goût qui, manifestement, n'est pas étranger à ma bonne fortune auprès des femmes par la suite.

Mes souvenirs, je l'espère, seront une lecture instructive, mais ce n'est pas pour autant que les femmes auront plus d'attirance que vous n'en avez pour elles. Si au fond de vous-mêmes, vous les haïssez, si vous ne rêvez que de les humilier, si vous vous plaisez à leur imposer votre loi, vous aurez toute chance de recevoir la monnaie de votre pièce.

Elles ne vous désireront et ne vous aimeront que dans l'exacte mesure où vous les désirez et aimez vous-mêmes - et louée soit leur générosité.

 

Stephan Vizinczey, Eloge des femmes mûres.

Tic tac

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Dimanche 29 juin 7 29 /06 /Juin 21:51
- Il faut que je te parle, rappelle-moi.
À peine avait-elle écouté mon message qu'elle m'avait rappelée, sûrement alertée par ma voix blanche.
Lorsque mon portable avait sonné, je remontais une rue très passante qui mène chez moi.
- Ça ne va pas ?
Raffut de klaxons d'automobiles.
- Non.
- Que se passe-t-il ?
Sirène de pompier. Le camion grille le feu rouge.
- J'ai rencontré quelqu'un.
Son rire et sa
conclusion, prononcée d'un ton léger, avaient résonné par dessus le vacarme du dehors et le fracas qui tempêtait sous mon crâne :
- Oh, mais ce n'est que du bonheur, ça !

Étonnant comme la vision du bonheur de nos ami(e)s ne cadre pas du tout avec la nôtre, parfois. Pour ne pas dire qu'elle se situe - parfois - à l'exact opposé.
Pour moi, cette rencontre n'était pas un bonheur.
C'était juste une catastrophe. Un énorme pavé balancé dans ma mare. Une claque qui m'arrivait en pleine figure alors que j'avais appris (pensais-je) à parer les coups.

J'étais prise au dépourvu, totalement.
- Et je fais quoi, là ? Je suis censée faire quoi ?
- Vivre. Te taire.
Me taire... Pas pu.

Mon sexe ne donne pas sur mon cœur. L'un et l'autre fonctionnent pour moi de manière décloisonnée : je peux prendre du plaisir, et même le rechercher, avec des hommes que je n'aime pas. Qu'ils me plaisent est suffisant. Qu'ils soient doués pour les jeux du lit est nécessaire, même si cette appréciation est en grande partie subjective.
De même, je n'attends et n'espère d'eux aucun sentiment. Je souhaite même qu'il n'y en ait pas. Qu'ils m'apprécient est suffisant. Qu'ils me respectent est nécessaire.
Entre eux et moi, c'est clair : il s'agit d'un partage de moments sans engagement. Ils ne me doivent rien, je ne leur dois rien non plus. Et une fois la porte de l'appartement refermée, nous reprenons chacun notre vie.

Je peux envisager ce type de relations charnelles en étant en couple, à condition que mon partenaire soit d'accord. Mais m'attacher à un autre homme au point qu'il emplisse ma tête, faire l'amour avec lui en y mêlant des sentiments alors que je suis en couple, très difficile. À la limite de l'impossible, même.
Là est pour moi la véritable tromperie : penser à un homme en étant avec un autre, lui mentir sur l'essentiel, payer ses sentiments en monnaie de singe.
Je coupe aisément mon corps de mon cœur. Mais couper mon cœur, je ne peux pas.
Cela aurait été de plus déloyal vis-à-vis de mon compagnon de l'époque. Je n'avais rien à lui reprocher, au contraire.
Alors, lui faire ça à lui ?
Impensable. J'aurais été incapable de me regarder en face.
Je n'ai pas suivi le conseil de mon amie.
J'ai parlé. J'ai rompu. Et j'ai vécu. Ou tenté de.

Il faut peu de temps pour entrer dans la vie de quelqu'un. Il faut aussi peu de temps pour en sortir. Pour celui ou celle qui reste, l'arrachement est toujours à la mesure de l'attachement.
Mon ex-compagnon en a fait l'expérience.
Moi, je la fais aujourd'hui.
Aucun de nous deux n'étant du genre à courir après les absent(e)s, cette sortie a toutes les chances d'être définitive : on ne convainc personne de rester. Il ne faut même pas essayer, surtout pas.

Tu as envie d'être là pour moi comme moi, je le suis pour toi ?
Voilà qui ressemble au bonheur.

Tu en doutes ?

Réfléchis, mais pas trop longtemps.

Tu penses que non ?

Va-t'en.
Mais même si l'on croit - ou que l'on sait - que c'est mieux ainsi, n'empêche que ça fait mal. Horriblement. La rupture nous plonge dans un abîme. L'absence de l'être aimé nous dévore et nous ronge, anéantissant notre
âme, notre cœur et notre peau.

On a le mal de l'autre comme le mal du pays natal quitté trop vite ou pour trop longtemps. Un pays pour lequel il n'y a ni passeport ni visa, à l'entrée défendue par une barricade de barbelés.
Une rupture est une lente et longue errance à travers un no man's land de ruines.
Tout est à reconstruire, mais autrement et ailleurs.

La couleur de la rupture, c'est blanc cassé.
Par Chut ! - Publié dans : Feu mon amour
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Jeudi 26 juin 4 26 /06 /Juin 01:33
Quand le réservoir d'essence fut vide, l'aiguille du compteur entra dans la zone rouge : celle de la réserve. Le carburant allait manquer, c'était une évidence. Seul restait l'espoir qu'il m'en resterait assez pour arriver au bout de la route.

Peu à peu, la réserve elle aussi s'était amenuisée. Mais la route, elle, ne s'était pas raccourcie. Au contraire, elle me semblait de plus en plus longue, escarpée, périlleuse. Un immense ruban de sable, hérissé de cailloux et de cactus, se déroulant à perte de vue sous un soleil de plomb.

À un moment, l'aiguille du compteur a chuté et s'est bloquée sur la gauche.
Game over
.
La réserve était épuisée. Plus de combustible à cramer, la panne sèche. Et sur la route, aucun point d'approvisionnement, bien sûr.
Hormis dans les films, il n'y a jamais de station-service en plein désert.

Alors je me mis à rêver, comme Lisbeth Salander de Millénium, d'un bidon d'essence et d'une allumette. Sans avoir encore tranché sur leur emploi.
Verserais-je le bidon dans le réservoir de la voiture en abandonnant l'allumette ?
Verserais-je le bidon sur les sièges de la voiture puis craquerais-je l'allumette en un ultime feu de joie ?
Ou bien me renverserais-je le bidon dessus pour devenir ma propre pyromane ?
Il fallait me décider. Et vite parce que sinon, j'allais crever là, lentement, sur cette foutue route.

J'ai regardé le bidon, j'ai regardé l'allumette. Il y eut comme un clic métallique au fond de mon cerveau.
Le mode Terminator s'était enclenché.
C'est un processus d'urgence, d'alerte rouge, non un mode de vie mais de survie. Le partage, le plaisir, la légèreté, l'insouciance, le rire... Tout ce qui fait le sel de l'existence lui est complètement étranger.
Dans ce mode-là, rien de tout cela n'existe. Et la pensée même que cela puisse exister est tout bonnement inconcevable.

Le mode Terminator est robotique, proche du végétatif. Il se résume aux besoins fondamentaux du corps, à un mode de communication ultra basique entre soi et soi, mais avec signaux brouillés : la douleur est tellement permanente, omniprésente qu'on ne sait ni d'où elle vient, ni comment la stopper.

Le mode Terminator oblige à penser, mais au niveau zéro de la connexion neuronale. Il faut par exemple penser à manger. Et une fois les aliments en bouche, penser à les mâcher.
Penser à dormir est en revanche inutile. Le sommeil et sa charge de cauchemars s'impose de lui-même.

Le mode Terminator est une hémorragie sans suture ni pansement. Une alternative entre le "m
arche ou crève !", mais sans la force de marcher.

Le mode Terminator est à lui seul une contradiction. Il faut puiser loin, très loin, dans ce qu'on n'a plus pour arracher de la substance au vide.
Plus qu'une prison, le mode Terminator est un enfer, mais un enfer qui donne tort au philosophe. Quand on est coincé entre l'être et le néant, l'enfer n'est pas les autres.
Du tout.
Les autres sont au contraire la voie pour en sortir. Et souvent, simplement la voix. Celle qui ne tient qu'à un fil : celui du téléphone.

Sans eux, et sans elle en particulier, je ne sais pas où je serais à présent.
Elle et son regard parfois si spécial dans lequel je vois d'autres yeux, très bleus. Je crois qu'elle le sait, comme elle sait que ce regard seul me donne à la fois envie de pleurer et de me battre.
Elle qui m'a recueillie, nourrie, écoutée, réconfortée - malmenée parfois :).
Elle à qui je n'ai pas les mots pour dire merci. Peut-être parce qu'aucun mot ne suffirait.
Elle grâce à qui je peux murmurer aujourd'hui "I'm back !" afin de le dire un peu plus fort demain.

I'm back, en attente de cicatriser.
Et que repousse la peau neuve par dessus les cicatrices.

Par Chut ! - Publié dans : Feu mon amour
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Mercredi 25 juin 3 25 /06 /Juin 16:16
La peur d'aimer.
On est plein de l'autre et, en fonction des modèles que l'on a eus, ou bien nous avons peur de perdre l'autre, ou bien nous avons peur de nous perdre dans l'autre.
L'amour déclenche l'angoisse. J'ai peur de l'aimer parce que je vais le perdre. Ou alors, pour le garder, je vais me perdre en lui et dans les deux cas, je souffre.

Tomber amoureux réveille tous les modèles affectifs que nous avons vus dans notre enfance.
Je dis souvent à mes étudiants :
"On tombe amoureux mais, quand on se relève, on s'attache."
On est d'abord frappés par la foudre, ce qu'on appelle très justement le coup de foudre, et ensuite on apprend à aimer de manière différente. C'est agréable, constructif et sécurisant. Ce que l'on appelle l'encordage affectif.
Il y a parfois de fasses notes, parfois des harmonies, et nous finissons chacun par trouver une manière de jouer ensemble.
Ce n'est pas le coup de foudre, c'est le lien.

Boris Cyrulnik.
Par Chut ! - Publié dans : Bribes perso
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Jeudi 19 juin 4 19 /06 /Juin 16:40

- Vous avez mal ?
L'infirmière a frappé à la porte de la chambre mais je l'ai à peine entendue entrer. Elle est penchée sur moi. Je la vois floue, très floue. Je remue la tête.
- Vous avez mal ? Je vais vous passer des antidouleurs par la perfusion, vous avez une prescription pour ça.
Je bouge à nouveau la tête. Le ventre me tire, je n'ose pas me redresser ni faire un geste de peur d'aviver ces tiraillements ou de me déchirer en deux. C'est idiot, mais j'ai peur que mon ventre ne craque, que les coutures que je n'ai pas encore vues ne soient pas assez solides.

L'infirmière découpe ma blouse d'opérée aux ciseaux. Me voilà complètement nue, toute rigide dans le lit. Je me sens
minuscule, vulnérable comme un bébé chenille et j'ai froid.
- Vous avez mal ?
Oui, j'ai mal, mais la douleur physique n'est rien. Ce n'est pas au corps que j'ai le plus mal. C'est ailleurs, jusque dans le moindre recoin de mon cerveau.
J'ai mal à moi, à ce que je suis. J'ai mal
à l'âme.
J'ai mal à une partie arrachée, sans que le chirurgien n'y soit pour rien. Lui m'a en apparence laissée intacte, mais en apparence seulement. En vérité, je ne suis plus entière. Et la douleur que je ressens, c'est celle de mon membre fantôme.

De moi il n'a pris aucune nouvelle. Son silence fut pire qu'un désaveu, pire que la pire des indifférences.

L'infirmière a quitté la chambre.
- N'hésitez pas à m'appeler si vous avez besoin de quoi que ce soit.
Je ne l'ai jamais appelée. Elle ne pouvait rien pour moi.
Et j'ai regardé, longtemps, les gouttes de l'antidouleur passer du flacon de perfusion à ma veine.
Quand il a été vide, je n'ai senti aucune différence.

"Une douleur fantôme consiste à ressentir de la douleur dans un membre après que ce dernier ait été amputé. Les douleurs au membre fantôme peuvent varier en genre et en intensité. Une douleur bénigne, par exemple, peut être ressentie comme une sensation de piqûre aiguë et intermittente. Une douleur plus sévère peut donner l'impression à la personne amputée que le membre manquant est broyé."

"Un deuil, c'est une amputation sans anesthésie."
Marie-Frédérique Bacqué.

Par Chut ! - Publié dans : Feu mon amour
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Mardi 10 juin 2 10 /06 /Juin 02:07
C'est l'histoire d'un trou qui s'agrandit. D'une faille qui se creuse. Et on voit le trou s'agrandir, la faille se creuser sans être capable de faire quoi ce soit pour les en empêcher.
Un jour, on ne voit plus le trou ni la faille, parce qu'on est dedans.

Ça a commencé vite. Ça a commencé fort. Parce qu'on brûlait tous deux, je crois, du désir de se découvrir. De désir tout court, parce que nos corps au lit s'accordaient merveilleusement.
Du temps, il y en avait peu, si peu : quelques jours à peine, à prendre ou à laisser.

On a pris, à pleines mains. On n'a pas réfléchi, on a foncé. La réflexion viendrait peut-être plus tard. Une fois qu'on serait séparés, qu'il resterait de longs mois pour redescendre.
La platitude vient toujours assez tôt, inutile d'aller la chercher.

Mais on n'est pas redescendus tout de suite, loin de là. Les débuts furent étincelants comme un magnifique soleil d'automne. Il y avait de la lumière, la nôtre, des ombres aussi, les nôtres, mais plus de l'une que des autres.
Ce fut l'époque des rituels, des mails fleuves arrachés à la fatigue. Une correspondance riche, nourrie, intense, magnifique, remplie d'anecdotes, de confessions personnelles, d'aveux à demi mot, de mots doux et tendres. De ceux qu'on écrit après avoir longuement hésité, qu'on efface et qu'on remet, tout en se demandant comment l'autre va les recevoir. Et en craignant un peu qu'il ne les reçoive pas très bien.
N'était-ce pas trop, trop tôt ?

Souvent, on s'est dit qu'on était un peu fous : si peu de jours avaient passé depuis le début... Qu'importe, nous avions l'impression qu'il s'agissait de mois entiers.
Notre temps
était celui de nous, plus celui du calendrier.
Pourtant, il nous blessait, ce calendrier. Nous avions beau galoper, les jours, eux, défilaient à une allure de tortue. Certains soirs on aurait payé cher, très cher, pour la possibilité d'un seul baiser.
Une bribe de présence et de tendresse à troquer contre cette distance qui nous blessait.

D'un autre côté, nous savions aussi que cet éloignement était nécessaire. Qu'il nous aurait manqué si nous en avions été privés, que nous l'aurions peut-être réclamé : nous avions tant à régler chacun de notre côté.
Alors, en attendant, on se découvrait, on se dévoilait. Ses mots me touchaient au-delà de toute mesure, à commencer par celle du raisonnable. Mail après mail se dessinait le portrait sensible d'un homme émouvant. Marchant de guinguois, certes (mais jamais je ne reprocherai cela à quiconque, ce serait d'un comique achevé venant de moi), mais droit dans ses bottes. Charmant, attentif, attentionné, d'une grande délicatesse connaissant parfois quelques ratés (mais qui n'en a jamais ?).
Entre nous je voyais les ressemblances, pas encore les différences. Et j'avais l'impression de le sentir, de le deviner et de tomber juste à chaque fois.
Oui, cet homme-là, je le ressentais. Il était gravé en moi, vivant dans ma chair et battant dans mon sang.

Puis les épreuves ont commencé. Ce fut ma semaine dans mon là-bas, d'abord. La vision de ma petite grand-mère
urinant dans ses couches, incapable de se lever et de manger seule. Les attitudes déplacées de mon père, l'évocation des vieux sujets qui déchirent... Tous les culs de basses-fosses de ma province natale.
Je suis rentrée chez moi vannée, pompée jusqu'à l'os.

Puis il est revenu, plus longtemps que prévu.
Il a tout fait pour être disponible, j'ai tout fait pour qu'il se sente bien. J'ai eu à cœur de lui faire plaisir, de lui donner ce dont il avait été privé dans son ailleurs. Ravie de me consacrer à lui, de lui ouvrir grand ce que je possédais.
"Sers-toi, prends, j'aime te voir heureux."
Je lui avais demandé, en partant, de me faire des marques pour un mois. Malgré son application et le douloureux plaisir qu'elle me procura, les zébrures et bleus de chambrière ornant mon dos, mes fesses, mes cuisses, disparurent en une semaine.

Puis il repartit. Et là commença la lente dégringolade, de marche glissante en marche pourrie. Chacune avait beau être pénible, terriblement pénible, elle n'était qu'un avant-goût de celle d'après.
Le pire n'est jamais certain.
Non, en effet, il y a toujours pire que le pire qu'on croit vivre.

Pour lui ce fut un événement que je ne dirai pas ici, il lui appartient.
Pour moi ce fut la santé. Le scanner, les rendez-vous médicaux, une entrée ajournée à l'hôpital, la peur d'une opération
réelle et inévitable, la symbolique affolante de tout ce qu'elle fait résonner en moi.

La perception du temps qui soudain change, non de mon fait, mais pour des raisons bassement matérielles : je croyais en avoir beaucoup, du temps, j'en ai sûrement moins que prévu.
Puis l'incertitude torturante, obsédante. Ce que j'ai est-il réparable ? Que va-t-on me faire ? Comment affronter si c'est la carte du pire qui sort ?
Tout ceci ajouté à la conscience aiguë d'être privée des trois personnes dont j'aurais eu besoin à ce moment-là, parce qu'elles sont mortes ou absentes.
Ce qui n'est bien sûr par leur faute. Sauf pour une, mais qui n'est pas lui.

Et puis nous ne parlions plus, si peu.
Plus de communication, plus d'échanges. Notre belle histoire devenait un pauvre chiffon malmené.
J'essayais désespérément de trouver la sortie, de raccommoder, je me heurtais à des portes fermées. Peu à peu, vaincue, je me suis retranchée. Mais à force de retrancher sur du peu, il ne reste plus grand chose.
J'étais dans mon enfer, lui dans son ailleurs. Et dans cet ailleurs il n'y avait plus vraiment de place pour moi. Ou si, une, mais réduite à ce que j'étais devenue : une peau de chagrin.

Puis, il y a deux jours, la réponse.
Quand elle est élégante, on peut l'appeler "franchise" ; quand elle ne l'est pas, "cruauté". Cruauté de phrases abruptes qui tapent pile où ça fait déjà si mal.
Dans ce type de circonstances, il y a selon moi un minimum de gentillesse à observer, une ligne à ne pas franchir. Qu'il s'agisse d'amitié ou d'amour, peu importe. À partir du moment où on a un tant soit peu d'affection, d'estime pour l'autre, il est des choses qu'on ne balance pas de cette façon, surtout à une semaine d'une opération.
Mais lui et moi n'avons ni la même perception du minimum, ni le même tracé de la ligne.
Et ça aussi, ça fait un mal de chien. Devoir me dire que je suis trompée, pire, ai été induite en erreur. Abandonnée en plein milieu du gué par quelqu'un qui m'a poussée à sauter, autrefois.
"Mais est-ce qu'au moins tu te rends compte, est-ce que tu mesures ?
Sincèrement, je n'espère pas. Ou alors tu es un monstre de ton parfum.

Il y a quelques mois, je me demandais dans ce blog même :
"Qu'advient-il de ces rencontres si spéciales ?"
Maintenant, je sais.
Et cette connaissance-là,
je n'ai pas fini de la payer.

*J'ai fini par le dire qu'on éviterait le pire
Qu'il valait mieux couper plutôt que déchirer
J'ai fini par me dire que ptêtre on va guérir
Et que même si c'est non, et que même si c'est con
Tous les deux, nous savons, que de toute façon...
T'as eu ce que t'as voulu, même si t'as pas voulu ce que tu as eu*

Quel gâchis, quel monstrueux gâchis.
Par Chut ! - Publié dans : Feu mon amour
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