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En lisant en écrivant

De la relativité de l'amour

 

/David a laissé/ un Post It où il y avait mes numéros de téléphone et une citation :

La littérature nous prouve tous les jours que la vie ne suffit pas.

Ou le contraire ?

J'ai bu un mauvais Nescafé dans son jardin de curé, les coudes sur une table en plastique blanc de camping ; c'est difficile de boire quand on ne peut cesser de soupirer.

Au sortir d'une nuit d'amour comme celle-là - et, malgré mon passé fastueux, des nuits comme celle qui venait de s'écouler je n'en avais pas tellement eu -, on a la sensation de ne plus être maître de soi, de ses lèvres, de ses mains, jusqu'à la respiration qui semble ne plus vous appartenir.

On s'est tellement mêlés, on a si prodigieusement été l'un l'outil du plaisir de l'autre, que reprendre son corps en main semble insensé.

 

Les premiers mots qui suivirent la nuit où on est non seulement tombés amoureux, mais littéralement tombés l'un dans l'autre, ont une singulière saveur de vérité. Plus qu'on ne le voudrait, on se découvre, à l'autre comme à soi.

Ils restent, ces mots-là, comme un écho qui rend tout le reste indécent.

/David/ me dit qu'il m'avait attendue ; il savait que je lui reviendrais, car j'étais faite pour lui de toute éternité ; moi seule pouvait le guérir de sa fracture profonde, de son mal de vivre ; il me dit que j'étais la femme qu'il avait le plus baisée dans sa vie, tout seul ou aux côtés d'autres.

Il me dit que son âme était à moi et qu'elle m'appartenait depuis toujours.


J'étais comme un enfant pauvre qui hérite de la fortune de Rockfeller.

En même temps, je ne pouvais pas, je ne voulais pas le croire. Ç'aurait voulu dire que je trahissais ce que j'étais, ce en quoi je croyais : que rien n'est éternel, qu'on est profondément et définitivement seuls ; et cela, au fond, me convenait parfaitement.

D'ailleurs, tout ce que j'avais vécu me le confirmait.

Mes meilleurs moments sont ceux que je passe en tête-à-tête avec moi-même, à me balader sur la berge d'un fleuve, à écouter le vent dans les feuilles des peupliers. Ou un livre à la main, étendue dans l'herbe. À écouter La Passion seon Saint Matthieu, à parler à un chat, à dormir dans un grand lit vide et un peu froid...

La présence d'un homme a toujours masqué, d'une certaine manière, mon bonheur. Je n'ai d'yeux que pour lui, alors que le reste du monde m'a toujours semblé plus intéressant que l'amour.

Il y a une vieille dame qui habite au fond de moi, une vieille dame agacée par tous ces frottements, toutes ces scènes, par les baisers et les larmes. Elle a les yeux clairs, la peau propre et sèche, et n'aspire qu'au calme pensif d'un matin d'hiver ; le reste, ça la laisse sceptique et un peu navrée.


Simonetta Greggio, Plus chaud que braise extrait du recueil de nouvelles L'Odeur du figuier.


 -----------------------------------------------    

Être d'eau

 

Je bénis l'inventeur des fiançailles. La vie est jalonnée d'épreuves solides comme la pierre ; une mécanique des fluides permet d'y circuler quand même.

Il y a des créatures incapables de comportements granitiques et qui, pour avancer, ne peuvent que se faufiler, s'infiltrer, contourner. Quand on leur demande si oui ou non elles veulent épouser untel, elles suggèrent des fiançailles, noces liquides. Les patriarches pierreux voient en elles des traîtresses ou des menteuses, alors qu'elles sont sincères à la manière de l'eau.

Si je suis eau, quel sens cela a-t-il de dire "oui, je vais t'épouser" ?

Là serait le mensonge. On ne retient pas l'eau. Oui, je t'irriguerai, je te prodiguerai ma tendresse, je te rafraîchirai, j'apaiserai ta soif, mais sais-je ce que sera le cours de mon fleuve ? Tu ne te baigneras jamais deux fois dans la même fiancée.

 

Ces êtres fluides s'attirent le mépris des foules, quand leurs attitudes ondoyantes ont permis d'éviter tant de conflits. Les grands blocs de pierre vertueux, sur lesquels personne ne tarit d'éloges, sont à l'origine de toutes les guerres.

Certes, avec Rinri, il n'était pas question de politique internationale, mais il m'a fallu affronter un choix entre deux risques énormes.

L'un s'appelait "oui", qui a pour synonyme éternité, solidité, stabilité et d'autres mots qui gèlent l'eau d'effroi.

L'autre s'appelait "non", qui se traduit par la déchirure, le désespoir, et moi qui croyais que tu m'aimais, disparais de ma vue, tu semblais pourtant si heureuse quand, et autres paroles qui font bouillir l'eau d'indignation, car elles sont injustes et barbares.

 

Quel soulagement d'avoir trouvé la solution des fiançailles ! C'était une réponse liquide en ceci qu'elle ne résolvait rien et remettait le problème à plus tard.

Mais gagner du temps est la grande affaire de la vie.

 

Amélie Nothomb, Ni d'Ève ni d'Adam.


 -----------------------------------------------    

Bonheur

Un seul bonheur, tout d'une pièce, terrestre et céleste à la fois, temporel et éternel d'un tenant : le bonheur d'être au monde, en ce monde-ci, de l'habiter pleinement et de l'aimer tout en le reconnaissant inachevé, traversé d'obscures turbulences, troué de manque, d'attente, meurtri, raviné par d'incessantes coulées de larmes, de sueur et de sang, mais aussi irrigué par une inépuisable énergie, travaillé de l'intérieur par un souffle à la fraîcheur et à la clarté d'autore - caressé par un chant, un sourire.

Le bonheur imparti à Bernadette, comme à tous les hommes et femmes de sa trempe, consistait à avoir reçu un don de claire-voyance, de claire-audience qui lui permettait de percevoir l'invisible diffus dans le visible, la lumière respirant même au plus épais des ténèbres, un sourire radieux se profilant à l'horizon du vide, affleurant jusque dans les eaux glacées du néant.

Le don d'une autre sensibilité, d'une intelligence insolite, et d'une patience sans garde ni mesure.

Le don d'une humilité lumineuse - clef de verre, de vent ouvrant sur l'inconnu, sur l'insoupçonné, sur un émerveillement infini.

 
 

Sylvie Germain, La chanson des Mal-Aimants.

 

-----------------------------------------

Femmes, femmes, femmes...


Je me demande ce qu'aurait été ma vie plus tard si, enfant, je n'avais pas bénéficié de ces petites réceptions chez ma mère. C'est peut-être ce qui a fait que je n'ai jamais considéré les femmes comme mes ennemies, comme des territoires à conquérir, mais toujours comme des alliées et des amies - raison pour laquelle, je crois, elles m'ont toujours, elles aussi, montré de l'affection.

Je n'ai jamais rencontré ces furies dont on entend parler : elles ont sans doute trop à faire avec des hommes qui considèrent les femmes comme des forteresses qu'il leur faut prendre d'assaut, mettre à sac et laisser en ruines.

 

Toujours à propos de mes tendres penchants - pour les femmes en particulier -, force est de conclure que mon bonheur parfait lors des thés hebdomadaires de ma mère dénotait chez moi un goût précoce et très marqué pour le sexe opposé. Un goût qui, manifestement, n'est pas étranger à ma bonne fortune auprès des femmes par la suite.

Mes souvenirs, je l'espère, seront une lecture instructive, mais ce n'est pas pour autant que les femmes auront plus d'attirance que vous n'en avez pour elles. Si au fond de vous-mêmes, vous les haïssez, si vous ne rêvez que de les humilier, si vous vous plaisez à leur imposer votre loi, vous aurez toute chance de recevoir la monnaie de votre pièce.

Elles ne vous désireront et ne vous aimeront que dans l'exacte mesure où vous les désirez et aimez vous-mêmes - et louée soit leur générosité.

 

Stephan Vizinczey, Eloge des femmes mûres.

Tic tac

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Mercredi 26 mars 3 26 /03 /Mars 02:02

Filtre 2Pas de relations sociales, familiales, parentales - humaines, en un mot -, sans filtre : on n'étale pas nos problèmes de couple à notre patron, nos histoires de fesses à nos parents, nos griefs contre notre compagnon à nos enfants.
Enfin, normalement, on ne devrait pas.
Le filtre permet d'assigner à chacun sa place, puis de l'y asseoir :
"Vous êtes mon supérieur, mes parents, mes enfants, pas mes copains".

De fait, avec vous et
sur certains sujets, une retenue est de mise.

Cette retenue peut s'appeler politesse. Surtout, ne pas indisposer les autres par des confidences gênantes, une (sur)exposition de soi-même inappropriée. Lire l'embarras dans leurs yeux, les voir se trifouiller les neurones à la recherche d'une réponse convenable, qui aboutit souvent à un lieu commun :

"Y a des hauts, y a des bas."
"La vie n'est pas un long fleuve tranquille."
"Ce qui ne tue pas rend plus fort."

 Cette retenue peut également s'appeler souci de l'autre. Surtout, ne pas lui glisser dans le dos la main froide de nos doutes, ne pas l'alourdir du poids de nos problèmes. Il a déjà assez des siens pour s'épargner les nôtres en prime. D'autant que souvent, il est incapable de nous aider. Son rôle est celui de l'écoute, de l'empathie.
Ce qui est en soi beaucoup, je ne le nie pas.
Mais ce
tte retenue, c'est aussi le quant-à-soi de la protection. Là, plus de courtoisie ni de délicatesse qui tiennent. De tamis, le filtre devient vernis. C'est la couverture dont on s'enveloppe pour se dissimuler, l'armure qu'on enfile pour parer les coups.
Car discuter à bâtons rompus avec des personnes mal choisies revient vite... à se prendre les bâtons sur le nez.

Moi, je crois, j'ai un problème de filtre. Peut-être pour avoir été
trop rabrouée petite, je ne sais pas toujours où mettre le mien, du moins dans mes relations affectives.
Dès que l'autre me touche de très près, je sens le danger et m'interroge :
"Vais-je lui parler de ci ou de ça ?"
"Maintenant ou plus tard ?"
"Et quelle sera sa réaction ?"
La politesse, la délicatesse, le désir - ou plutôt le besoin - de me protéger s'emmêlent dans ma tête. Grosses pelotes de nœuds dont j'ai perdu le fil. D'ailleurs, j'ignore même sur lequel tirer pour dévider l'écheveau.
Bien souvent, par le passé, je ne disais rien. Je me renfermais, accumulais, encaissais. Pratiquais malgré moi la rétension d'informations. Au fur et à mesure, mon filtre se chargeait de scories et de saletés. Jusqu'au jour, rempli plus qu'à ras-bord, il finissait par céder.
La coupe était pleine, comme on dit.
Ou, comme on dit encore, je n'étais plus étanche.
Les vannes s'ouvraient sans que j'en contrôle le débit. En jaillissait un flot d'une grande violence, charriant tout ce qui n'allait pas, déversant tout ce que j'avais tu. Hurlante, blessante, les poings fermés sur ma colère, les larmes aux yeux.
En face, il y avait de quoi en rester sur le cul.

À présent, j'essaie de ne plus laisser mon filtre
s'encrasser. Enfin, pas trop, car pour moi, le nettoyer est une lutte. Me taire m'est en général plus facile que de dire, sauf qu'à la longue, me taire m'étouffe.
Mauvais calcul au final...
Mais de mon filtre, j'essaie aussi d'en ajuster les mailles. Les resserrer pour qu'il passe l'accessoire sous silence ; les agrandir pour qu'il m'autorise à verbaliser le reste, l'important qui pourrait jouer dans la relation.
En terme de difficulté, voilà qui est pire.
Parce que, sous le coup de l'émotion, j'ai du mal à séparer l'un de l'autre.
Parce qu'avant de trouver la bonne mesure - d'ailleurs toujours remise en cause -, il faut beaucoup tâtonner.
Trop large, mon filtre se change en passoire, me pousse à me perdre dans des discours sans intérêt ou des considérations juste bonnes à faire bâiller.
Trop serré, il se change en bonde de baignoire, me donne l'air de l'indifférence blasée, recevant bonnes et mauvaises nouvelles sans sourciller
. Mais non, je ne suis pas imperméable. Je me censure.

Le problème se complique encore quand les sentiments sont en jeu. Quand celui que j'aime et moi ne
mettons pas notre filtre au même endroit.
Nous en avons fait l'expérience il y a quelques semaines.

Je l'ai au téléphone, il ne semble pas en forme.
- Que se passe-t-il ? Tu veux en discuter ?
Silence. Puis il se décide à jouer la carte de la demi-opacité :
- Peut-être... Mais là, tu n'es pas la mieux placée.
Trop tard.
Soit on ne dit rien, soit on dit tout. Mais dire qu'on voudrait dire sans dire, impossible.
Après hésitations, la demi-opacité débouche sur la transparence : il a revu une fille avec laquelle il a eu une histoire. Avant de la croiser, il pensait que sa présence le laisserait de glace. Il s'était trompé, il est triste.
Moi, je l'écoute et mon cœur se pince.
Si je disais ça à l'homme que j'aime, a fortiori lorsqu'il est loin, il aurait en effet du souci à se faire. Cet aveu signerait mes doutes, le renverrait à ma confusion des sentiments. Lui sous-entendrait que sa place n'est peut-être plus auprès de moi, puisque moi, je pense, même un peu, à être ailleurs.

Il a compris sans que je n'ouvre la bouche. Et du coup, m'a expliqué que ce n'était pas ça du tout. Qu'aucun choix ne s'imposait, puisque cette histoire appartenait au passé. Mais qu'il en reste, cependant, la nostalgie des relations vite et mal terminées. De celles qu'on laisse derrière soi après un travail de deuil. Sauf que ce travail, il n'avait pas eu la possibilité de le faire, tant les événements s'étaient précipités dans sa vie.
Au début, j'ai eu de la peine à le suivre. Je pensais surtout que j'étais loin et elle, près. Que je ne le reverrais pas avant longtemps alors qu'elle, elle pouvait le voir chaque jour. Qu'il me connaissait peu et elle, bien davantage. Que s'il y avait une intimité plus facile à partager, à cultiver, c'était la leur et non la nôtre.
Puis je me suis forcée à l'écouter vraiment. Puis j'ai vraiment compris ce qu'il m'expliquait. En l'occurrence, que mes inquiétudes n'étaient pas fondées.
N'empêche... Sur le coup, j'ai eu mal.

Son filtre l'autorisait à me dire tout cela.
Le mien ne me l'aurait pas permis, sauf si des conséquences devaient en découler pour nous.
Notre perception n'était pas la même, nos réglages non plus.
Les accorder, au moins pour ne pas se heurter, cela réclame du temps.

 

 

Photo : Zoé Léonard. Dessin d'Enki Bilal.

Par Chut ! - Publié dans : Feu mon amour
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Jeudi 20 mars 4 20 /03 /Mars 01:01

Dorian.pngCe soir, j'ai revu Dorian.
Dorian était mon meilleur ami avant qu'un malentendu ne sous sépare, il y a plus de trois ans. Il avait quelquefois essayé de me recontacter, mais je l'avais repoussé. Trop blessée par un comportement que je n'avais pas compris, à un moment où j'aurais eu besoin de lui.
De son côté, il n'avait pas eu conscience d'avoir commis une erreur. À ma place, il aurait souhaité que ses proches le laissent panser ses plaies en paix. Il s'était donc mis en retrait, volontairement, tandis que moi, j'attendais qu'il me tende la main.

L'incompréhension vint de là : chacun
 pensait agir au mieux en se trompant. Et aucun de nous n'avait rompu le long silence qui s'était installé.
Lui attribua le mien au désir de tourner la page après la grande fracture d'un décès. Comme si, en tant "qu'ami d'avant", il appartenait à un passé dont je voulais forcément me défaire. Comme si, pour aller de l'avant, je devais rompre les amarres qui me maintenaient à quai.
De mon côté, j'attribuai son silence à de l'indifférence. Comme si les digues de notre amitié, réelle mais fragilisée par nos rares rencontres, avaient fini par céder. Comme si le raz-de-marée qui me submergeait ne le touchait pas vraiment, d'autant qu'il avait bâti sa propre famille.
Après cette onde de choc, de Dorian j'avais tout rayé : son nom dans mon agenda, ses coordonnées dans mon téléphone. Je n'avais pas sa nouvelle adresse et ne la souhaitais pas.
Qu'en aurais-je fait ? Jamais je n'aurais
sonné à sa porte ni ne lui aurait écrit une carte de vœux.
Avec le temps, la déception même finit par s'effacer. Dorian avait fait partie de ma vie à une époque, il en était sorti.
Fin de l'histoire. Rideau.
De notre amitié restait juste de bons souvenirs, comme celui de mon retour à Paris.

Après une année en province, je revins dans un camion bourré de mes affaires. Au coin de la rue, Dorian, ses cheveux en bataille, ses grands yeux clairs et son large sourire se détachèrent sur la nuit.
- Alors, ça y est, tu rentres ?
- Oui, et ne compte plus te débarrasser de moi !

Avec d'autres amis, nous montâmes tout mon chargement jusqu'au cinquième étage.

Sans ascenseur, bien sûr.

 C'est parfois à ce genre de détails qu'on reconnaît les vrais amis. Ceux qui répondent présents alors que vous ne les avez pas vus depuis longtemps ; qui se rendent disponibles pour un service synonyme de pure corvée ; qui patientent une heure en bas de l'immeuble à cause du périphérique embouteillé ; qui vous hissent vos cartons de livres en se rompant le dos, tout en plaisantant sur le poids de la culture...


Dorian 3Mon appartement était si petit que bientôt, il fut un champ de bataille, version vision de cauchemar : on pouvait à peine y entrer. Partout, des caisses traînaient, se chevauchaient, s'empilaient jusqu'au plafond.
J'ignorais comment je m'y prendrais pour les descendre de leur perchoir. Pour ranger leur contenu sans étagères ni penderie. Pour dormir ailleurs que par terre la semaine entière (ce que je fis, d'ailleurs).
Aucune solution ne se profilait, et alors ? Ce qui comptait était autre chose. Revenir enfin
 à Paris. Avoir à nouveau un chez-moi. Être entourée d'amis. Transformer mon bric-à-brac en chaises et table de fortune pour trinquer avec eux à nos meilleures années - à venir, évidemment - et aux lendemains qui chantent.

Parmi tous mes autres souvenirs, celui de notre rencontre improbable reste vivace. Et c'est, encore, une histoire de déménagement.
Il me fallait quitter mon logement, et vite, car le bail expirait. J'avais rendez-vous dans une agence pour une visite, à midi, mille fois trop tôt pour les noctambules.
Couchée au petit matin, je me réveille en sursaut, très en retard. Pas le temps
de boire un café, de me laver ni de passer une tenue convenable. J'enfile les premières chaussures qui me tombent sous la main et me précipite dehors... en pyjama.
Et je cours, je cours sur le boulevard, écrasée par un soleil de plomb.

J'arrive hors d'haleine dans l'agence, fracasse la porte d'entrée en l'ouvrant à la volée. Suante, décoiffée, débraillée, les lunettes de travers. Pas le temps de mettre mes lentilles non plus.
Moins une que l'employée de l'agence ne me fiche dehors. Regard circonspect et sourire crispé, elle lâcha, très professionnelle :
- Mademoiselle, vous ne serez pas seule pour la visite. J'ai un autre client.
Et de me désigner, arrêté sur le trottoir, un homme en costume de lin blanc.
Chic, beau, impeccable. Avec des chaussures cirées et un sourire de publicité.
En trois mots : la grande classe.
De mon point de vue : de quoi me sentir encore plus
suante, décoiffée, débraillée, déplacée.
Comme je n'avais l'air de rien, c'est pile celui que je pris.
Entre nous, la glace fut vite rompue. Grâce, en partie, à cette employée affectée d'une tare peu compatible avec son métier : elle boitait. Arriver jusqu'à l'appartement, en gravir les escaliers, furent une épreuve. Un tour de force et un coup d'épée dans l'eau, car il était horrible.

 Par bonheur, Dorian tenait une autre piste : un deux-pièces à visiter l'après-midi même. Puisque nous cherchions tous les deux, il me proposa de l'accompagner.


Notre amitié débuta comme ça. D'appartements en cafés, de cafés en cinémas, de cinémas en repas. Une fois installés dans nos domiciles respectifs, nous causions pendant des heures en écoutant de la musique et en fumant des cigarettes.
Nous nous plaisions aussi, je crois. Mais de cela ne parlions jamais.
Trop timides, trop pudiques, trop réticents à casser le quelque chose qui se nouait et qui avait l'apparence de l'amitié.

Dorian 4Un soir, avant que Dorian ne vienne dîner à la maison, je me dis que c'était bête. Qu'il fallait bien évoquer la question. Ou s'embrasser, ne serait-ce que pour voir.
Lorsqu'il sonna à la porte, je sursautai.
N'allais-je pas découvrir ce qui devait rester immergé ? Esquisser ce qu'il fallait éviter ?
À peine était-il entré qu'il lança :

- J'ai une grande nouvelle à t'annoncer... J'ai rencontré quelqu'un !
J'éclatai de rire, soulagée et tellement contente pour lui.
Quelques étés plus tard, nos routes amoureuses se recroisèrent. Puis bifurquèrent à nouveau, car ce n'était ni le lieu, ni le moment.
L'espace-temps n'en était pas la vraie raison : Dorian et moi n'étions pas faits pour être amants, amoureux ou compagnons, mais amis. Amis avec l'indulgence des personnes qui se sont beaucoup fréquentées sans rien se cacher. Avec la tendresse de ceux qui auraient cheminé ensemble s'ils avaient été différents. Avec le plaisir de se (re)voir, sans regrets, sans ombres, sans querelles mal vidées.
Juste désireux de partager le moment présent, comme lorsque nous trinquâmes sur les cartons de mon nouvel appartement.

Ce soir, je m'aperçois à quel point Dorian m'a manqué pendant ces trois années de glace. Et à quel point le manque fut réciproque.
Si j'ai un seul merci à lui dire, c'est d'avoir osé à nouveau franchir le premier pas.

Ce soir, je me réjouis de l'avoir retrouvé. Plus pétri de doutes que par le passé, moins heureux que je ne l'ai connu, lui souhaitant d'abattre ses barrières pour faire les bons choix.

Je voudrais, comme pour tous les gens que j'aime, qu'il soit heureux et trouve la paix. Mais je sais aussi le chemin que cela représente.
Alors, si je peux l'aider, qu'il compte sur moi. Qu'il s'y appuie, même, si je peux lui donner de la force.

N'est-ce pas là le rôle des vrais amis ?

 

 

2e photo : André Kertesz,

3e : Brassaï.

Par Chut ! - Publié dans : Dorian, un amour particulier
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Mardi 18 mars 2 18 /03 /Mars 03:31
Cette lettre, je ne l'ai pas été postée, car elle ne serait sûrement jamais arrivée. J'ai profité d'un engagement pris envers lui pour la remettre à un intermédiaire. C'était dans une banlieue de Paris il n'y a pas si longtemps, même si aujourd'hui, cela me paraît des siècles.

Je me souviens pourtant parfaitement des locaux anonymes de cette "société". Du sourire de C., aussi chaleureux que sa voix au téléphone. Des gens qui travailllaient derrière leur ordinateur, se demandant bien ce que cette fille au manteau fuchsia, débarquée comme un chien comme un jeu de quilles, fichait là. De l'expression mesurée, surprise et un peu méfiante, de "mon" intermédiaire alors que je lui ai tendu mon enveloppe demi format en papier kraft.
- Pourriez-vous lui remettre ceci, s'il vous plaît ?
Il a tâté la lettre des doigts, perplexe, en éprouvant la résistance et le contenu :
- D'accord... Mais qu'est-ce que c'est ?

Soudain, je me suis retrouvée très conne. Je ne pouvais pas lui dire ce qu'il y avait dans cette enveloppe, c'était mon secret. Et ce secret, je ne voulais le partager qu'avec lui.
Alors, j'ai bafouillé :
- C'est... de ma part.

Cette lettre a transité par différents points du globe. Affronté
des douanes, des détecteurs de métaux, des fouilles peut-être, bringuebalée dans un sac ou oubliée au fond d'un bagage.
Tous ces obstacles, elle les a passés haut la main, car elle ne contient rien de compromettant, du moins aux yeux des autorités.
Pour moi, elle signifie beaucoup, mais le reste du monde, comme les lois les plus sourcilleuses, s'en balancent.

Cette lettre devrait être ce soir entre ses mains.
J'ai emballé ses éléments dans un ordre précis, calculé d'avance, à mesure de mon dévoilement. Le centre en est une partie dure, dont lui seul a la clef.
Une autre partie se sera peut-être effacée en cours de route.
Tant pis.

Il a à présent l'enveloppe, le contenu et la clef.
Et moi, je suis soulagée qu'elle soit enfin parvenue à destination... même si elle reste lettre morte.

Par Chut ! - Publié dans : Feu mon amour
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Lundi 17 mars 1 17 /03 /Mars 23:50

Il arrive que les regards, même indifférents, me soient insupportables. J'ai envie de me cacher car ils m'agressent. Et plus ils s'attardent sur mon visage et plus ils m'agressent.
Certaines fois parce qu'ils me soupèsent. En un clin d'œil, une place m'est assignée dans une catégorie : la jeune ou la vieille selon l'âge de celui (celle) qui m'envisage, la revêche ou la sympa selon la tête que je présente ou que je tire
... et une foule de critères impossibles à déterminer, peut-être parce qu'ils sont propres à chacun.
Puisqu'on est toujours le con de quelqu'un, pourquoi ne pas en être la moche ?

D'autre fois, ces regards me heurtent parce qu'ils me percent à jour, s'infiltrant à travers la carapace que je me suis forgée. Soudain, je suis vulnérable, ça saute aux yeux comme le nez au milieu du visage. Et cette fragilité encombrante que je voudrais cacher n'est soudain plus dissimulable.
Impossible de tricher, je suis déshabillée. Mais pas forcément par les yeux que j'aurais choisis, moi.
Ceux des très proches qui me connaissent déjà et déjà me pardonnent. Ceux des moins proches mais des bienveillant(e)s, prêt(e)s à sourire de
mes erreurs et de mes manques, peut-être parce qu'ils ne les atteignent pas.
Aux autres regards je préfère me dissimuler.
Trop peur qu'ils ne s'effraient et ne se sentent du même coup écrasés, tant la responsabilité est une charge lourde à porter.
Trop peur qu'ils ne m'accolent l'étiquette de "petite chose fragile à ménager". Fragile, d'accord, mais pas en sucre pour autant. Si c'était le cas, j'aurais déja fondu sous la dernière pluie... de laquelle je ne suis pas tombée.
Trop peur qu'ils n'en abusent aussi, tant il est facile de jouer de la corde sensible une fois qu'on la connaît. Offrir des prises à la malveillance, non merci. Si je veux être prise par les sentiments - ou prise tout court, d'ailleurs -, j'ai le droit de choisir par qui.

Mais dans ces moments de désarroi, mon visage, mes yeux trop clairs me trahissent et je les déteste. J'ai envie de leur ordonner de me foutre la paix, de la boucler pour me laisser jouer mon jeu d'indifférence et de détachement, ne serait-ce que cette fois-là.
Faire croire que je m'en fous, alors que c'est tout l'inverse.
Pour que mon visage, mes traits, mon expression m'obéissent, je suis prête à leur promettre qu'ensuite, je ne leur demanderai plus rien. Plus rien ni plus jamais, pourvu qu'ils me sauvent la mise, là, maintenant.

Car plus que nue, je suis mise à nu, avec une violence qui m'est insupportable.
Fermer les yeux,
détourner la tête, la baisser, la coller contre la vitre du métro, me plonger dans un livre...  Toutes les parades sont bonnes pour me soustraire à ces regards. Et alors que je tente de les ignorer, je me rêve terrée chez moi, dans le noir, sous la couette, porte fermée à triple tour.
Verrouillée sur mon impudeur, tremblant qu'on ne la viole.

Lorsque l'homme qui est entré brutalement dans ma vie a dû partir, j'ai voulu faire comme si de rien n'était. Comme si son absence prévue ne m'atteignait pas, ou juste assez pour qu'il sache deux choses essentielles : qu'il allait me manquer et que je ne lui serais pas un boulet. Le genre de fille encombrante dont on traîne la présence accusatrice dans ses valises et à laquelle on doit rendre des comptes.
Rendre des comptes... Rien que l'expression me fait frémir. Trop police, interrogatoire et serrages de poignets à mon goût, moi à qui les liens forcés font horreur.
Si je passe les menottes, ce n'est qu'après consentement, par et pour un plaisir librement consenti.
Si l'on m'aime, je souhaite - j'espère - que c'est parce que l'on me choisit, et non parce que j'aurai su occuper le terrain, m'y "déployer", m'imposer par la force ou la ruse.
De peur d'être encombrante, je me fais toute petite. Parfois trop, mais c'est un autre sujet...

Le visage nu 2Le jour où cet homme est parti, mon visage était nu malgré mes sourires. Et lui, pas tombé de la dernière pluie, y lisait tout mon désarroi, mon inquiétude et ma peur, alors même que je tentais de faire bonne figure.
La bonne figure... N'est-ce pas le semblant de savoir-vivre qu'on doit défendre, alors que le reste de nos codes a éclaté ?


Tout était si fragile, à commencer notre relation. Me laisser submerger par la tristesse et pire, la lui montrer, c'était déjà la gâcher un peu.
Ternir son départ, si important pour lui, d'une fausse note qui sonnerait comme un reproche ou une attente à combler, qu'il ne pourrait - ou souhaiterait - pas forcément remplir. Alourdir de sel ce qui devait rester léger, si léger.
Une parenthèse enchantée, on la remercie juste d'exister. La seule ponctuation qui vaille sont les trois petits points dans lesquels se glissent tous les possibles. Le meilleur comme le pire, quand on désire moins que tout mettre le point final.

L'impôt de la gabelle, c'est bon pour les bouseux du Moyen Âge. On a parcouru pas mal de chemin depuis, pas vrai ?
Tandis qu'il montait dans le taxi qui l'emmenait vers son ailleurs, les paroles d'Higelin se sont imposées dans ma tête :
Pars, surtout ne te retourne pas,
Pars, et surtout reviens-moi, vite...


Ça, je ne lui ai jamais dit.
C'est chose faite maintenant.

Par Chut ! - Publié dans : Feu mon amour
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Dimanche 16 mars 7 16 /03 /Mars 01:10
Qu'est-ce que vous avez, vous, comme image en fond d'écran ?
Moi, c'est ce dessin-là : un simple mannequin de couturière, vêtu d'un corset rouge, dupliqué sur toute la largeur et la hauteur.
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L'image me plaît, peut-être parce qu'à mes yeux, elle résume la féminité. Rondeur de la poitrine, finesse de la taille,
courbe des hanches... C'est toute la beauté du corps sinueux de la femme enclose en deux traits.

Peut-être, aussi, parce qu'elle suggère davantage qu'elle ne montre : les seins naissent de deux ombres, le sexe se devine à peine entre les cuisses absentes.

Peut-être,
encore, parce qu'elle est double. Le blanc pur des liserés tranche sur le pourpre du tissu, couleur des rideaux de théâtre ou des lupanars à cocottes. Et la pruderie victorienne des boutons alignés est démentie par la fantaisie des rubans.
Chasteté et impudence, vierge et putain...
Ce que disent les premiers, les seconds le démentent : la rigidité n'est que de façade, affichée pour mieux être amollie, pétrie par les mains d'un amant. Bientôt, ce
corset caché par les vêtements dévoilera la chair avant de rouler au bas du lit.

Peut-être, enfin, parce que cette femme me ressemble. Forme en devenir, au corps morcelé sans tête, ni bras, ni jambes,
traversée de part en part par une armature en fer forgé. Sans le métal qui la contraint à se tenir droite, debout, elle ploierait.

J'ai choisi ce fond d'écran il y a longtemps, pour toutes ces raisons que je ne me formulais pas encore. D'ailleurs, je n'ai jamais vraiment compris ceux qui optent pour la photo de leur chéri(e) ou d'un de leurs baisers. En ont-ils besoin pour se rappeler les traits de l'être aimé ou la force de leurs sentiments ?
Jusqu'à une date récente, je pensais que les plus beaux clichés étaient ceux de la mémoire. Ces images capturées de moments vécus, qui n'existent plus ailleurs que dans notre cerveau. Tellement privés que personne n'y a accès.
Fouillez ma maison, pillez-la,
détruisez-la, torturez-moi, vous ne pourrez jamais me les arracher. Dépossédez-moi, je serai toujours riche de mes souvenirs. Et si un jour je perds la tête, ils s'éteindront avec moi.

Mais voilà... Comme les vieilles photos jaunies par le temps, ces images s'effacent. Leurs contours jadis si nets se diluent, leurs couleurs jadis si vives déteignent.
Notre mémoire n'est plus un épais tissu chatoyant, seulement une guenille qui laisse voir sa trame. Délavée, transparente, immatérielle. Prête à être emportée par le vent de l'oubli.


Ce vent aurait pu effleurer ma joue à mesure de ton absence. Mais tu l'avais prévu, je crois. Car chaque jour, je peux te voir autant qu'il me plaît. Tu as beau ne pas bouger, ton immobilité ne me dérange pas.
D'ailleurs, lorsque je suis très fatiguée, j'ai même l'impression que tu t'animes. Que tes yeux bougent et que tu sors du cadre qui te retient prisonnier.
Oui, je sais, j'ai souvent de drôles de visions... Mais comme tu le sais, elle ne sont qu'assorties à mes pensées.

D'autres fois, au gré d'une fausse manip, d'une erreur de touche sur le clavier, tu surgis sans crier gare en gros plan.
J'en ai le souffle coupé, ce qui ne m'empêche nullement de te dire bonjour.
Certains peuples refusent de se laisser photographier, persuadés qu'un cliché volerait l'âme de son modèle. Bien que n'ayant pas cette superstition-là, je leur donnerais pour le coup presque raison : cette combinaison de pixels, c'est toi entièrement.
Si entièrement que soudain, tu n'es plus là-bas mais ici.
Et je te souris, et je te salue.

Il faut toujours bien accueillir les âmes lorsqu'elles vous rendent visite.
Par Chut ! - Publié dans : Feu mon amour
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