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En lisant en écrivant

De la relativité de l'amour

 

/David a laissé/ un Post It où il y avait mes numéros de téléphone et une citation :

La littérature nous prouve tous les jours que la vie ne suffit pas.

Ou le contraire ?

J'ai bu un mauvais Nescafé dans son jardin de curé, les coudes sur une table en plastique blanc de camping ; c'est difficile de boire quand on ne peut cesser de soupirer.

Au sortir d'une nuit d'amour comme celle-là - et, malgré mon passé fastueux, des nuits comme celle qui venait de s'écouler je n'en avais pas tellement eu -, on a la sensation de ne plus être maître de soi, de ses lèvres, de ses mains, jusqu'à la respiration qui semble ne plus vous appartenir.

On s'est tellement mêlés, on a si prodigieusement été l'un l'outil du plaisir de l'autre, que reprendre son corps en main semble insensé.

 

Les premiers mots qui suivirent la nuit où on est non seulement tombés amoureux, mais littéralement tombés l'un dans l'autre, ont une singulière saveur de vérité. Plus qu'on ne le voudrait, on se découvre, à l'autre comme à soi.

Ils restent, ces mots-là, comme un écho qui rend tout le reste indécent.

/David/ me dit qu'il m'avait attendue ; il savait que je lui reviendrais, car j'étais faite pour lui de toute éternité ; moi seule pouvait le guérir de sa fracture profonde, de son mal de vivre ; il me dit que j'étais la femme qu'il avait le plus baisée dans sa vie, tout seul ou aux côtés d'autres.

Il me dit que son âme était à moi et qu'elle m'appartenait depuis toujours.


J'étais comme un enfant pauvre qui hérite de la fortune de Rockfeller.

En même temps, je ne pouvais pas, je ne voulais pas le croire. Ç'aurait voulu dire que je trahissais ce que j'étais, ce en quoi je croyais : que rien n'est éternel, qu'on est profondément et définitivement seuls ; et cela, au fond, me convenait parfaitement.

D'ailleurs, tout ce que j'avais vécu me le confirmait.

Mes meilleurs moments sont ceux que je passe en tête-à-tête avec moi-même, à me balader sur la berge d'un fleuve, à écouter le vent dans les feuilles des peupliers. Ou un livre à la main, étendue dans l'herbe. À écouter La Passion seon Saint Matthieu, à parler à un chat, à dormir dans un grand lit vide et un peu froid...

La présence d'un homme a toujours masqué, d'une certaine manière, mon bonheur. Je n'ai d'yeux que pour lui, alors que le reste du monde m'a toujours semblé plus intéressant que l'amour.

Il y a une vieille dame qui habite au fond de moi, une vieille dame agacée par tous ces frottements, toutes ces scènes, par les baisers et les larmes. Elle a les yeux clairs, la peau propre et sèche, et n'aspire qu'au calme pensif d'un matin d'hiver ; le reste, ça la laisse sceptique et un peu navrée.


Simonetta Greggio, Plus chaud que braise extrait du recueil de nouvelles L'Odeur du figuier.


 -----------------------------------------------    

Être d'eau

 

Je bénis l'inventeur des fiançailles. La vie est jalonnée d'épreuves solides comme la pierre ; une mécanique des fluides permet d'y circuler quand même.

Il y a des créatures incapables de comportements granitiques et qui, pour avancer, ne peuvent que se faufiler, s'infiltrer, contourner. Quand on leur demande si oui ou non elles veulent épouser untel, elles suggèrent des fiançailles, noces liquides. Les patriarches pierreux voient en elles des traîtresses ou des menteuses, alors qu'elles sont sincères à la manière de l'eau.

Si je suis eau, quel sens cela a-t-il de dire "oui, je vais t'épouser" ?

Là serait le mensonge. On ne retient pas l'eau. Oui, je t'irriguerai, je te prodiguerai ma tendresse, je te rafraîchirai, j'apaiserai ta soif, mais sais-je ce que sera le cours de mon fleuve ? Tu ne te baigneras jamais deux fois dans la même fiancée.

 

Ces êtres fluides s'attirent le mépris des foules, quand leurs attitudes ondoyantes ont permis d'éviter tant de conflits. Les grands blocs de pierre vertueux, sur lesquels personne ne tarit d'éloges, sont à l'origine de toutes les guerres.

Certes, avec Rinri, il n'était pas question de politique internationale, mais il m'a fallu affronter un choix entre deux risques énormes.

L'un s'appelait "oui", qui a pour synonyme éternité, solidité, stabilité et d'autres mots qui gèlent l'eau d'effroi.

L'autre s'appelait "non", qui se traduit par la déchirure, le désespoir, et moi qui croyais que tu m'aimais, disparais de ma vue, tu semblais pourtant si heureuse quand, et autres paroles qui font bouillir l'eau d'indignation, car elles sont injustes et barbares.

 

Quel soulagement d'avoir trouvé la solution des fiançailles ! C'était une réponse liquide en ceci qu'elle ne résolvait rien et remettait le problème à plus tard.

Mais gagner du temps est la grande affaire de la vie.

 

Amélie Nothomb, Ni d'Ève ni d'Adam.


 -----------------------------------------------    

Bonheur

Un seul bonheur, tout d'une pièce, terrestre et céleste à la fois, temporel et éternel d'un tenant : le bonheur d'être au monde, en ce monde-ci, de l'habiter pleinement et de l'aimer tout en le reconnaissant inachevé, traversé d'obscures turbulences, troué de manque, d'attente, meurtri, raviné par d'incessantes coulées de larmes, de sueur et de sang, mais aussi irrigué par une inépuisable énergie, travaillé de l'intérieur par un souffle à la fraîcheur et à la clarté d'autore - caressé par un chant, un sourire.

Le bonheur imparti à Bernadette, comme à tous les hommes et femmes de sa trempe, consistait à avoir reçu un don de claire-voyance, de claire-audience qui lui permettait de percevoir l'invisible diffus dans le visible, la lumière respirant même au plus épais des ténèbres, un sourire radieux se profilant à l'horizon du vide, affleurant jusque dans les eaux glacées du néant.

Le don d'une autre sensibilité, d'une intelligence insolite, et d'une patience sans garde ni mesure.

Le don d'une humilité lumineuse - clef de verre, de vent ouvrant sur l'inconnu, sur l'insoupçonné, sur un émerveillement infini.

 
 

Sylvie Germain, La chanson des Mal-Aimants.

 

-----------------------------------------

Femmes, femmes, femmes...


Je me demande ce qu'aurait été ma vie plus tard si, enfant, je n'avais pas bénéficié de ces petites réceptions chez ma mère. C'est peut-être ce qui a fait que je n'ai jamais considéré les femmes comme mes ennemies, comme des territoires à conquérir, mais toujours comme des alliées et des amies - raison pour laquelle, je crois, elles m'ont toujours, elles aussi, montré de l'affection.

Je n'ai jamais rencontré ces furies dont on entend parler : elles ont sans doute trop à faire avec des hommes qui considèrent les femmes comme des forteresses qu'il leur faut prendre d'assaut, mettre à sac et laisser en ruines.

 

Toujours à propos de mes tendres penchants - pour les femmes en particulier -, force est de conclure que mon bonheur parfait lors des thés hebdomadaires de ma mère dénotait chez moi un goût précoce et très marqué pour le sexe opposé. Un goût qui, manifestement, n'est pas étranger à ma bonne fortune auprès des femmes par la suite.

Mes souvenirs, je l'espère, seront une lecture instructive, mais ce n'est pas pour autant que les femmes auront plus d'attirance que vous n'en avez pour elles. Si au fond de vous-mêmes, vous les haïssez, si vous ne rêvez que de les humilier, si vous vous plaisez à leur imposer votre loi, vous aurez toute chance de recevoir la monnaie de votre pièce.

Elles ne vous désireront et ne vous aimeront que dans l'exacte mesure où vous les désirez et aimez vous-mêmes - et louée soit leur générosité.

 

Stephan Vizinczey, Eloge des femmes mûres.

Tic tac

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Vendredi 8 février 5 08 /02 /Fév 01:31

Cette semaine, Joshua, l'ex-compagnon de ma mère est de passage sur Paris. Il m'a invitée à dîner avec mon ami, dans une brasserie célèbre, située en face d'un café mythique.
Les deux sont réputés pour être fréquentés par des célébrités, en particulier des gens de lettres et du cinéma.

Si nous étions venus pour cette raison, nous serions repartis désappointés : le seul visage connu de l'assemblée était celui... du présentateur du JT de France2.
On le dit petit, c'est un compliment. Avec mes escarpins (aux talons vertigineux, certes), je devais sûrement le dépasser de la tête et des épaules.

En soi, cela n'a aucune importance. Ce qui m'amuse est de de noter le décalage entre l'image télé et l'image réelle. De constater à quel point elles ne se superposent pas. Et du même coup, l'effort qu'il faut opérer pour les réajuster.
Cet homme qui s'invite dans nombre de foyers à 20h00 tapantes a cependant vite déserté les lieux. Des dépêches à potasser, sans doute...

Nous, nous sommes restés à notre table. La conversation, agréable, roulait sans temps mort.
Joshua s'enquérait de nos vies, donnait des nouvelles de la sienne. Et plus je le regardais, plus mon cœur se serrait.
Je l'avais connu alors que j'étais gamine. Plus tard, quand il venait passer des week-ends avec ma mère, nos rapports étaient conflictuels : ses filles étant plus jeunes que moi, il n'avait pas l'habitude de fréquenter des ados. Mon désir de liberté, mes envies de sorties se heurtaient à ses principes. Là où ma mère s'apprêtait à céder, il restait inflexible. De mon côté, je refusais son autorité.
Joshua n'était pas mon père, il ne vivait pas avec nous, il n'avait pas son mot à dire.
Élevé à la dure, par des parents de l'ancienne école, il faisait en vérité de son mieux. Mais à l'époque, je ne pouvais pas le comprendre.

Hier, en le regardant, certaines anecdotes de son enfance me sont revenues. En voici une parmi d'autres : Noël approche, il n'a pas été sage. Son père lui jure alors qu'il n'aura aucun cadeau, puisqu'il n'en mérite pas.
Le soir du réveillon, il y a plein de paquets au pied du sapin. Sa sœur est comblée, on lui offre ce qu'elle a demandé. Lui, impatient, déchire à son tour l'emballage des siens. Mais horreur... Ils sont tous vides, à l'exception du dernier qui contient... un martinet !

Je balaye du regard ses cheveux devenus blancs, les rides qui sillonnent son visage. Je souris, je bavarde, j'affiche un air détaché mais au fond, je suis émue. Émue par sa gentillesse, sa
discrétion, sa générosité ; par sa délicatesse, qui le pousse à n'aborder que des sujets qui ne peuvent blesser ; par le temps que nous avons jadis gâché en disputes, par la course du temps lui-même.


FamilleL'homme qui me fait face vient de passer la soixantaine.
Ses yeux ont beau être vifs derrière les lunettes, ses traits ont vieilli. Inévitablement. Sa corpulence a également changé, ses petits bobos ne se soignent plus avec une bonne nuit de repos.
S
oudain, je le découvre fragile.
Soudain, sa fragilité m'effraie. J'ai peur d'un coup de vent trop brusque alors qu'il navigue en haute mer, peur d'une maladie qui ne se guérit pas, peur que cette chienne de vie ne lui ôte la sienne.

Ensemble, après le décès de ma mère, nous avons traversé des moments terribles. Et grâce à (ou plutôt à cause de) cela, tissé un lien aussi fort que notre souffrance. Corde tendue nous reliant sur les deux crêtes opposées du même abîme : à lui, le compagnon, les liens tortueux du cœur, entre amour et désamour, entente et incompréhension ; à moi, la fille chérie, les liens évidents du sang.
Au sens strict,
Joshua n'appartient pas à notre famille. Au sens étendu, il y a toute sa place. N'en déplaise à l'un de mes oncles, qui lui assigne, de la voix du mépris et de l'insulte, le strapontin "d'étranger". Sans se rendre compte qu'à mes yeux, l'étranger, c'est lui. Car si la famille est celle qu'on se choisit, cet oncle plus coupant que la glace ne fait pas partie de la mienne.

Néanmoins, en trois années, le lien entre
Joshua et moi s'est distendu. À présent, nous ne nous appelons que rarement. Nous écrivons de même. Nous voyons avec encore plus de parcimonie.
À cela, une foule de raisons. Nous habitons dans des villes éloignées, la vie a peu à peu repris ses droits, le tourbillon des obligations et des voyages nous happe...
Peut-être, aussi, Joshua a-t-il rencontré une autre femme et se sent-il embarrassé vis-à-vis de moi.
Je souhaite que ce ne soit pas le cas.
Il a profondément, follement aimé ma mère de son vivant, il a le droit de vivre après sa mort. Et je serais la première à saluer cette renaissance. Ni elle ni moi, j'en suis persuadée, n'aurions souhaité que nous lui érigions un mausolée. Elle est présente dans notre cœur, non pour nous interdire d'exister en nous posant des barrières, mais pour nous enjoindre à les abattre afin de vivre davantage.

Beau-père, j'espère que tu seras
longtemps de cette terre. Que nous aurons d'autres occasions de parler, de plaisanter, de rigoler... des futurs présentateurs du JT, par exemple.
Jusqu'en 2046, j'y compte bien.

 

 

2e photo : André Kertesz, lunettes de Piet Mondrian.

Par Chut ! - Publié dans : Eux
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Jeudi 7 février 4 07 /02 /Fév 03:13

Souvent, j'ai la curieuse et désagréable certitude d'être à côté de ma vie. De passer la mienne en décalé, tout en lorgnant avec une pointe d'envie sur celle des autres. À mes yeux, la leur est forcément plus dense, plus riche, plus intense.


Je vois ce qu'ils font et ce que je ne fais pas. Leurs initiatives que je ne prends pas. Leurs bonheurs que je ne connais pas.
Hors la vie, je suis rejetée sur la grève alors qu'ils s'ébattent dans l'eau.

Je rêve de les rejoindre, tout en sachant que je n'y arriverai pas. Une vitre glacée, infranchissable, nous sépare.


Cette sensation a commencé dès l'enfance. Petite fille solitaire en vacances avec mes parents, je m'installais à l'arrière de notre bateau et regardais les gens déambuler sur le port.


Ils me semblaient affairés, joyeux, légers. Leurs pas les portaient vers des lieux animés, là où les lumières brillent.

Tapie dans l'ombre, je désirais plus que tout être à leur place. Abandonner mon rôle de guetteuse pour les suivre, me fondre au mouvement qui me propulserait au cœur des événements. D'une vibration qui accélèrerait mon souffle, ferait battre mon sang plus fort, plus vite.
J'appelais désespérément la vague qui m'emporterait. Je n'en goûtais que l'écume.

J'ai beau être adulte maintenant, j'ai toujours son goût sur mes lèvres.
La vie : un beau ballon à la fois chamarré et glissant, que je saute pour attraper. Mais à peine effleuré, il me file entre les doigts. Je le regarde s'éloigner alors que les autres le saisissent au passage. Et ils s'envolent, aériens, tandis que je reste clouée au sol. Pesante, inerte, lestée de poids morts qui m'entravent.
À eux les plaisirs, à moi la morne répétition des jours sans grâce.
L'imprévu est leur lot, l'ennui le mien.
Ils jouissent. Frigide, absente, retranchée, je les observe et les jalouse.

Vue de l'extérieur, je crois ne pas donner cette impression. Je suis souvent débordée de travail, je voyage loin, avec mon sac à dos pour seule compagnie. Certains me jugent d'une témérité folle. De mon point de vue, ils se trompent : je ne fais que reprendre en main les rênes de mon existence qui, au quotidien, m'échappent.
Cloîtrée à la maison, j'en vois
surtout les temps morts. Les longues plages de blanc, la paresse à laquelle je m'abandonne, les indécisions qui me minent.
Je rêve d'ailleurs, je suis ici. Et une fois ailleurs, je rêve d'être là-bas.
Je rêve d'être une autre, je ne suis que moi.

La vie des autres 2Ma vie ? Un long ruban qui se déroule à mon insu.

Parfois, mais seulement parfois, j'en saisis le fil. Le reste du temps, je le regarde se dévider. Impuissante, prisonnière des tâches que je dois accomplir mais que je repousse.
Finalement, je vis peut-être la même vie que les autres, entre regrets d'être et de ne pas avoir été.

La différence est que dans leur bouche, elle m'apparaît pleine ; dans la mienne, vide. Coquille de noix aux cerneaux racornis, qui sonne creux parce que je ne l'habite pas.

À mesure que j'écris, les paroles d'une chanson de Téléphone s'imposent. Normal, elles tombent à pic en conclusion :
- Qu'est-ce qu'il y a au bout, tout au bout du rouleau ?
- Y a encore du rouleau...

 

 

 

2e photo : Clarence John Laughlin.

Par Chut ! - Publié dans : Bribes perso
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Mardi 5 février 2 05 /02 /Fév 23:43

Aller à Venise lors du carnaval... Un rêve que je caresse depuis l'adolescence, lorsque je regardais des photos de masques sublimes ou de personnages en costume alanguis sur des gondoles.
Ce week-end, grâce à mon compagnon, ce rêve est devenu réalité.

Alors, c'était comment ?
Beau comme la ville et ses canaux, mais moins mystérieux que le dédale des ruelles sombres à la nuit tombée. Comme tous les rêves confrontés un jour à la réalité, il y a quelques correctifs à y apporter.

Dans mon imagination, tous les habitants de Venise étaient déguisés. En vrai, le nombre de curieux excède plus que largement celui des participants. Ces derniers déambulent sur la place Saint Marc ou aux abords de la lagune, revêtus d'habits somptueux
.
Satin, dentelles, brocarts, voilettes, perruques, plumes, robes et coiffes d'époque, c'est un vrai régal pour les yeux, un crépitement de luxe et de couleurs chatoyantes. Pas étonnant qu'une foule compacte se presse autour d'eux en brandissant des appareils photo. Altiers, ils prennent la pose, jouissant de l'intérêt et de l'admiration qu'ils provoquent.


C'est peut-être cela qui m'a laissée dubitative. Plus qu'une atmosphère festive, autorisant et même encourageant toutes les licences sous couvert d'anonymat, j'ai ressenti un désir de se "faire voir".
Les masques prennent davantage la pose pour le chaland qu'ils ne célèbrent une tradition. Un regard à gauche, un à droite, un battement de cils une fois que le cliché est pris et hop ! aux suivants.
Ce qui n'empêche, bien sûr, de jouir du spectacle. De s'en étonner, parfois. Engoncée sous une triple épaisseur de vêtements alors que je ne suis pas frileuse, je me demandais bien comment les marquises, duchesses, soubrettes aux décolletés vertigineux pouvaient supporter le froid pinçant et le vent glacial.
La réponse tient sûrement à l'éternel féminin : notre sacrée coquetterie (notre coquetterie sacrée ?), qui nous ferait attraper la mort plutôt que de céder aux rigueurs du climat.


Le carnaval est aussi l'occasion de bien rire de son prochain. En l'occurrence, des touristes singeant les Vénitiens. Affublés de ridicules chapeaux de bouffons multicolores jurant avec leurs habits de tous les jours, ils déparaient la magnificence des costumes. Un peu comme si, invité à une fête de la jet-set, vous arboriez un carré Hermès sur des fringues d'Emmaüs (cela dit sans ironie, j'y ai déniché quelques perles !).
Bref... Si l'intention -
participer aussi la fête - est louable, le résultat est juste décalé. À la limite du grotesque ou en plein dedans, selon la sensibilité de notre aiguille sur le curseur du ridicule.

Devant le café Florian, la frénésie touristique virait à la folie. Des centaines de personnes se bousculaient devant les vitres de ce
lieu mythique. Nous avons pensé qu'il s'agissait de la queue pour y entrer. Erreur. L'établissement n'était pas complet, un serveur diligent nous a dégoté une table en moins de deux.
Mais que voulaient donc tous ces gens ? Des photos de ceux assis à l'intérieur, à savoir quelques personnes costumées, quelques couples en goguette, dont nous. Du coup, il est plus que probable que nous figurions, le nez dans notre tasse, sur des clichés éparpillés sur les cinq continents.


J'ai peut-être l'air désabusée, mais je ne le suis pas. Oui, j'ai aimé ce voyage en Italie, dans une ville que je n'avais pas revue depuis mes 17 ans. Qui m'avait laissé un souvenir aussi étrange qu'impérissable. Une sensation éblouie d'ailleurs, d'énigme non résolue, que j'ai retrouvée par fragments, intacte.
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Venise, c'est par exemple ce regard bleu, lointain et proche à la fois, derrière les ouvertures d'un masque. La fixité insolente d'une couleur pâle plantée droit dans les sourcils, le maquillage du carton prolongeant celui des paupières, l'intensité d'un visage oblitéré et superbe, forcément superbe.
Venise... Le lieu par excellence où vérité et factice se confondent.

Peu m'importe si la fusion n'est qu'illusion, si le jeu de masque de masque n'est qu'un jeu de dupes : à mes yeux, cette femme travestie ne peut être laide ni commune.
Elle est à l'image de son masque,
sublime. Agrégé à sa chair, celui-ci devient sa vérité.
Il ne la cache pas, il la révèle.

Par Chut ! - Publié dans : Voyages, voyages
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Mercredi 30 janvier 3 30 /01 /Jan 04:07

Je n'ai jamais eu de membre cassé. Ma mère, si, et cela allait changer notre vie.
J'ai 7 ans. Nous mettons le cap sur le Sud de la France. À un certain moment du trajet, je sens que
nous franchissons une limite invisible : l'air se fait plus léger, le bleu du ciel plus transparent. Les odeurs changent, aussi. Iode, résine... ce sont celles de la côte d'Azur.

J'ai passé là toutes mes vacances d'enfance, sur notre bateau. Le bonheur entre balades au port, parties de pêche entre
copains et virées en mer. J'appris aussi à nager et à faire du ski nautique.
Le ski nautique... un des sports favoris de mes parents. Aussi doués l'un que l'autre, ils sortaient de la mer sans difficulté, tutoyaient les vagues, viraient sur l'écume dans des gerbes d'eau.

Cet après-midi-là, un couple d'amis nous accompagnait. Les conditions étaient idéales : grand beau temps, mer d'huile, aucun vent.
Nous partons. Allongée à l'arrière du bateau, je lézarde au soleil. Ma mère n'a pas très envie de skier, elle passe son tour. Mais après le couple d'amis, son tour revient. Elle dit qu'elle ne le sent pas, mon père l'encourage. Elle finit par se jeter à l'eau, chausser ses skis, faire un signe pour dire qu'elle est prête.

Le bateau démarre à pleine puissance. Au bout de la corde, ma mère est une silhouette qui virevolte entre les vagues. Je l'admire d'être aussi hardie, aussi
légère. Éblouie, je regarde son bonnet de bain monter, descendre, se pencher pour tourner.
Puis, soudain, il n'y a plus de bonnet.
Ma mère est tombée.

Mon père exécute une boucle pour revenir vers elle. Plaisante sur sa chute, rigole avec leurs amis. Mais à mesure que nous nous approchons, l'expression de son visage nous glace.
Le bateau stoppe juste à ses côtés. Ses yeux sont paniqués, sa bouche tordue de douleur.
- Je me suis... cassée quelque chose... parvient-elle à articuler.
On la hisse avec précautions sur la banquette. Les yeux remplis de larmes, elle se
mord les joues pour ne pas hurler.
Le trajet du retour est un calvaire : même à petite vitesse, le bateau rebondit sur les clapotis. Chaque choc lui fait pousser des cris d'animal écorché.
Au port, elle est prise en charge par les pompiers. Évacuée en ambulance avec pour diagnostic : fracture ouverte du fémur.
Mon père et moi, sonnés, nous retrouvons seuls.
Les autres souvenirs de cet été sont des souvenirs d'hôpital. Ma mère est dans une petite chambre non climatisée. Le soleil tape dur sur les vitres, elle meurt de chaud. Couchée sur le dos, immobile, elle souffre le martyre : une broche métallique lui transperce le genou de part en part.
Sa fracture a été réduite en urgence mais d'autres opérations sont à suivre. Puis une longue rééducation. P
endant un an, elle ne se déplacera qu'avec des béquilles. Sans elles, elle traîne la jambe et boîte comme une vieille femme.

C'est à cette époque-là que, sans le savoir, mes parents ont commencé à se séparer. Le sport, les voitures, la moto, le bateau... Tout ces liens que leur couple avait tissés, qui remplissaient leurs loisirs et leur vie, s'étaient tranchés d'un seul coup.
Ma mère s'est tournée vers d'autres nourritures. La psychologie, la communication, l'étude du comportement humain, voilà ce qui l'intéressait.
Mon père n'a pas suivi. Pour lui, c'était toujours le tennis, le vélo, le ski. Et qu'on ne lui parle pas d'analyse transactionnelle ou de thérapie !
Entre eux, inexorablement, la faille s'est agrandie.

La fracture s'est produite quelques années plus tard.
Ce fut une fracture dans nos habitudes, d'abord : pour une fois, nous ne ne passerions pas les vacances dans le Sud mais en Bretagne, à Quiberon. Ma mère avait besoin d'une cure de thalassothérapie pour apaiser ce que cette maudite jambe lui faisait endurer.
Ce fut aussi une fracture irrémédiable : cet été-là, ma mère rencontra l'homme qui deviendrait son dernier compagnon. Ils sont restés ensemble, sans jamais partager le même toit, pendant 23 ans.

La fracture 2Toute sa vie, elle a gardé de cet accident une énorme cicatrice : un trait épais et profond qui traversait sa cuisse de haut en bas, sur toute la longueur. De part et d'autre, de petits trous laissés par les broches ou le fil de suture.
Cette cicatrice était impossible à masquer. Après l'avoir acceptée, ma mère ne tentait d'ailleurs pas de la cacher. Elle portait des shorts, des jupes courtes, des maillots de bain.
Elle n'a jamais cherché à la gommer, à l'abraser. Pourtant, avec les nouvelles techniques chirurgicales, elle aurait pu.
Non, cette cicatrice, elle refusait d'y toucher. Elle l'avait faite sienne, au même titre qu'un membre ou que sa chevelure. Tellement apparente qu'elle - et les autres - finissaient par ne plus la voir.

Avec le recul, je me dis que cette cicatrice, bien plus que de la chair meurtrie et recousue, était la marque de son histoire. Une trace visible recouvrant une fracture qui ne l'était plus.
L'empreinte d'une brisure, comme un prix dont
son propre corps devait s'acquitter pour qu'elle parte vers une autre vie.

 

 

Poupée : création de Hans Bellmer.

Par Chut ! - Publié dans : Elles...
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Mardi 29 janvier 2 29 /01 /Jan 04:52

Image-16-copie-1.pngDehors, le monde est ordonné comme la rangée de platanes du boulevard. Long, rectiligne, fouaillé en tous sens par la foule de l’après-midi. Le remontant, affairés, des hommes au baise-en-ville pendu à leur bras, téléphone vissé à l’oreille. Le descendant, nonchalantes, des femmes qui reluquent les boutiques, en quête d’une bonne affaire. La plupart, seules, marchent droit vers la première bouche de métro. Quelques-unes tiennent un enfant d’une main, leur mari de l’autre. Elles envient celles, libres comme l’air qui fait valser leur jupe, qui guettent les regards des passants.
Rien de plus à dire. C’est la vie normale d’un beau jour de printemps qui s’écoule.
Au milieu du boulevard, un immeuble blanc. Le soleil tape pile contre les persiennes closes de l’appartement du quatrième étage.

À l’intérieur, il fait chaud, très chaud. La touffeur de la pièce l’emprisonne de son étreinte moite, oppresse sa poitrine, chauffe à blanc ses sensations. De la sueur dégouline de son front et de ses aisselles. Il la hume à petits coups, comme un chien reniflant sa propre odeur. Musquée, forte, mêlée de peur et de désir, elle le dégoûte et le rassure en même temps.
- À genoux, tout de suite.
Les yeux oblitérés par le bâillon, les poignets liés par les menottes, il se plie en deux. Sûrement pas assez vite à son goût, car elle le presse d’une claque sonore.
- Penche-toi.
Il s’exécute. Apparemment satisfaite, elle marque une pause. Trop brève pour tempérer son excitation, trop longue pour que son corps ne se rappelle pas à son souvenir : il prend soudain conscience des flèches de douleur qui traversent ses bras, transpercent ses épaules, irradient dans son dos. Il lui faudrait changer de position pour se détendre, mais elle est sûrement là, à l’épier, prête à sanctionner toute dérobade.
Silence, contrainte et discipline. Il ne peut y déroger.
- Mets-toi à quatre pattes.
Il hésite. Aussitôt, une bouffée de parfum capiteux frappe ses narines, puis ses mains le sol, amortissant sa chute. D’une poussée sèche, elle l’a fait basculer en avant.
- Écarte les jambes. Mieux que ça. Bien.
Il rougit de s’imaginer ainsi humilié, nu devant elle habillée, le sexe dressé, le cul ouvert. Va-t-elle en profiter ? Oui, bien sûr. Et cette certitude est tout à la fois son supplice et son délice.
Tremblant, il entend derrière lui le tic-tac cadencé de ses talons. Elle s’éloigne. Il s’inquiète.
Combien de temps le laissera-t-elle seul ?

Mille un, mille deux, mille trois.
Derrière le bandeau, les secondes s’égrènent, scandées par la pulsation des veines.
Dans le noir, ses sens s’affûtent. Le moindre son, amplifié, se fait indice. Il tente de les mettre bout à bout pour reconstituer la scène. Elle, actrice souveraine et chorégraphe de ses désirs, lui, acteur désarmé, ridiculement cloué au sol. Il reconnaît des bruits familiers : le martèlement étouffé de ses semelles sur le tapis, un tiroir qui s’ouvre, le cliquetis d’une chaîne. Mais sans cesse, la scène se défait, les images sautent ou s’enchaînent sans suite. Bribes informes mal ajustées dont il ne tire rien, si ce n’est la confirmation de son impuissance.

Elle prend son temps, c’est certain. Elle se joue de lui, c’est une évidence. Elle sait manier à la perfection les avant-goûts de son plaisir. Deux fois A, pour attente et appréhension.
Soudain, elle se met à chantonner. Plutôt faux, d’une voix trop aiguë, mais il n’a pas le cœur à sourire. Au contraire, la mélodie de la chanson qu’elle écorche lui scie les nerfs.
Elle se tait. Plus aucun bruit dans la pièce. Il écoute le silence. Lentement, à pas de fourmi, les minutes s’étirent et passent, tant bien que mal. Son sexe perd de sa vigueur. Ses doigts s’ankylosent. Sa sueur ruisselle en rigoles le long de son dos. Sa peur monte. Il a une envie folle de rompre son immobilité, de l’appeler, de hurler. Mais il serre les dents pour mieux prier l’absente.
Silence, contrainte et discipline. Il ne peut y déroger. Il n’y dérogera donc pas.

Image-8-copie-1.pngClic, clac. Le martèlement reprend.
Elle revient.
Une vague de gratitude déferle dans sa poitrine. Il voudrait la remercier, s’incliner plus bas que le plancher, baiser le bout de ses bottes. Lécher le cuir, enfoncer le talon dans sa bouche, se meurtrir la langue, s’écorcher les joues, si tel est son désir.
Mais non. Indifférente à sa joie, elle lui demande abruptement :
- Quelle couleur ?
Ahuri, il répond ce qui lui passe par la tête :
- Noir.
- C’est noir que tu les veux ? Parfait.
Le martinet s’abat durement sur ses fesses. Il vient de comprendre et gémit en se tortillant.
- Non, non, je me suis trompé ! Rose, rose !
- Trop tard.
- Antibiotique !
Le bras s’abaisse, brisé dans son élan. Les lanières du martinet meurent sur le bas de ses reins.
Elle le fixe déconcertée. Il a prononcé le mot, elle doit respecter ses engagements, malgré l’envie de passer outre.

La dernière et première fois qu’il était venu ici, elle lui avait expliqué :
- Tu dois choisir un mot pour m’arrêter si je vais trop loin ou si la douleur devient insupportable. Peut-être ne le prononceras-tu jamais, peut-être pas. Tu connais tes limites mieux que moi, même si je m’efforcerai de les abattre une à une. Ce mot de sauvegarde ne doit pas être « non », car derrière trop de « non » se cachent des « oui ». Choisis-le sans rapport avec le sexe, ni la domination. Et choisis-le bien, parce que tu ne pourras pas en changer.
Après une brève réflexion, il avait choisi « antibiotique ». Déformation professionnelle, sans doute, car il est médecin. Mais pas seulement : en secret, il espérait que ce mot pourrait le guérir, lutter contre l’infection qui le gagnait chaque jour davantage et le précipitait à ses pieds lorsqu’il ne tenait plus.
- Tu dois aussi choisir un geste lorsque tu es bâillonné, assez évident pour que je puisse le voir.
Il avait d’abord proposé d’agiter la main droite en signe de reddition. Elle avait refusé : impossible avec les menottes. Il avait alors décidé qu’il croiserait les doigts.
Signe de chance, paraît-il…

- Lève-toi.
La voix sèche le remet sur pied. Ses tétons enserrés dans les pinces le brûlent. Ses flancs agacés par les ongles le cuisent. Ses fesses malmenées par le martinet le poignent. Mais la douleur n’est rien à côté de la honte. Et la honte, c’est tout autant la certitude de l’avoir déçue, que son sexe qui pend ratatiné entre ses cuisses.
Elle ôte le bandeau d’un geste sec. Il la soupçonne de lui tirer exprès les cheveux en même temps, pour le plaisir de se venger. Ses yeux clairs plantés dans les siens, ébahis par la lumière, sont remplis de reproches. Il détourne le regard, gêné.
- Rhabille-toi.
Tête baissée, il se dirige vers le tas de ses affaires posées à même le sol. Elle lui tourne le dos. Alors qu’il se rhabille à la hâte, elle recompte les billets à haute voix :
- Cent, cent cinquante, deux cents, deux cent cinquante.
Il serre les dents. Sous-entendrait-elle qu’il aurait pu l’escroquer ? Qu’il n’aurait pas glissé la somme convenue dans l’enveloppe ?
Satisfaite, elle fourre l’argent dans l’échancrure de son soutien-gorge. Et tandis qu’il ouvre la porte, elle laisse tomber, un sourire narquois accroché aux lèvres :
- À la prochaine fois.

Par Chut ! - Publié dans : Nouvelles et essais - Communauté : xFantasmesx
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