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En lisant en écrivant

De la relativité de l'amour

 

/David a laissé/ un Post It où il y avait mes numéros de téléphone et une citation :

La littérature nous prouve tous les jours que la vie ne suffit pas.

Ou le contraire ?

J'ai bu un mauvais Nescafé dans son jardin de curé, les coudes sur une table en plastique blanc de camping ; c'est difficile de boire quand on ne peut cesser de soupirer.

Au sortir d'une nuit d'amour comme celle-là - et, malgré mon passé fastueux, des nuits comme celle qui venait de s'écouler je n'en avais pas tellement eu -, on a la sensation de ne plus être maître de soi, de ses lèvres, de ses mains, jusqu'à la respiration qui semble ne plus vous appartenir.

On s'est tellement mêlés, on a si prodigieusement été l'un l'outil du plaisir de l'autre, que reprendre son corps en main semble insensé.

 

Les premiers mots qui suivirent la nuit où on est non seulement tombés amoureux, mais littéralement tombés l'un dans l'autre, ont une singulière saveur de vérité. Plus qu'on ne le voudrait, on se découvre, à l'autre comme à soi.

Ils restent, ces mots-là, comme un écho qui rend tout le reste indécent.

/David/ me dit qu'il m'avait attendue ; il savait que je lui reviendrais, car j'étais faite pour lui de toute éternité ; moi seule pouvait le guérir de sa fracture profonde, de son mal de vivre ; il me dit que j'étais la femme qu'il avait le plus baisée dans sa vie, tout seul ou aux côtés d'autres.

Il me dit que son âme était à moi et qu'elle m'appartenait depuis toujours.


J'étais comme un enfant pauvre qui hérite de la fortune de Rockfeller.

En même temps, je ne pouvais pas, je ne voulais pas le croire. Ç'aurait voulu dire que je trahissais ce que j'étais, ce en quoi je croyais : que rien n'est éternel, qu'on est profondément et définitivement seuls ; et cela, au fond, me convenait parfaitement.

D'ailleurs, tout ce que j'avais vécu me le confirmait.

Mes meilleurs moments sont ceux que je passe en tête-à-tête avec moi-même, à me balader sur la berge d'un fleuve, à écouter le vent dans les feuilles des peupliers. Ou un livre à la main, étendue dans l'herbe. À écouter La Passion seon Saint Matthieu, à parler à un chat, à dormir dans un grand lit vide et un peu froid...

La présence d'un homme a toujours masqué, d'une certaine manière, mon bonheur. Je n'ai d'yeux que pour lui, alors que le reste du monde m'a toujours semblé plus intéressant que l'amour.

Il y a une vieille dame qui habite au fond de moi, une vieille dame agacée par tous ces frottements, toutes ces scènes, par les baisers et les larmes. Elle a les yeux clairs, la peau propre et sèche, et n'aspire qu'au calme pensif d'un matin d'hiver ; le reste, ça la laisse sceptique et un peu navrée.


Simonetta Greggio, Plus chaud que braise extrait du recueil de nouvelles L'Odeur du figuier.


 -----------------------------------------------    

Être d'eau

 

Je bénis l'inventeur des fiançailles. La vie est jalonnée d'épreuves solides comme la pierre ; une mécanique des fluides permet d'y circuler quand même.

Il y a des créatures incapables de comportements granitiques et qui, pour avancer, ne peuvent que se faufiler, s'infiltrer, contourner. Quand on leur demande si oui ou non elles veulent épouser untel, elles suggèrent des fiançailles, noces liquides. Les patriarches pierreux voient en elles des traîtresses ou des menteuses, alors qu'elles sont sincères à la manière de l'eau.

Si je suis eau, quel sens cela a-t-il de dire "oui, je vais t'épouser" ?

Là serait le mensonge. On ne retient pas l'eau. Oui, je t'irriguerai, je te prodiguerai ma tendresse, je te rafraîchirai, j'apaiserai ta soif, mais sais-je ce que sera le cours de mon fleuve ? Tu ne te baigneras jamais deux fois dans la même fiancée.

 

Ces êtres fluides s'attirent le mépris des foules, quand leurs attitudes ondoyantes ont permis d'éviter tant de conflits. Les grands blocs de pierre vertueux, sur lesquels personne ne tarit d'éloges, sont à l'origine de toutes les guerres.

Certes, avec Rinri, il n'était pas question de politique internationale, mais il m'a fallu affronter un choix entre deux risques énormes.

L'un s'appelait "oui", qui a pour synonyme éternité, solidité, stabilité et d'autres mots qui gèlent l'eau d'effroi.

L'autre s'appelait "non", qui se traduit par la déchirure, le désespoir, et moi qui croyais que tu m'aimais, disparais de ma vue, tu semblais pourtant si heureuse quand, et autres paroles qui font bouillir l'eau d'indignation, car elles sont injustes et barbares.

 

Quel soulagement d'avoir trouvé la solution des fiançailles ! C'était une réponse liquide en ceci qu'elle ne résolvait rien et remettait le problème à plus tard.

Mais gagner du temps est la grande affaire de la vie.

 

Amélie Nothomb, Ni d'Ève ni d'Adam.


 -----------------------------------------------    

Bonheur

Un seul bonheur, tout d'une pièce, terrestre et céleste à la fois, temporel et éternel d'un tenant : le bonheur d'être au monde, en ce monde-ci, de l'habiter pleinement et de l'aimer tout en le reconnaissant inachevé, traversé d'obscures turbulences, troué de manque, d'attente, meurtri, raviné par d'incessantes coulées de larmes, de sueur et de sang, mais aussi irrigué par une inépuisable énergie, travaillé de l'intérieur par un souffle à la fraîcheur et à la clarté d'autore - caressé par un chant, un sourire.

Le bonheur imparti à Bernadette, comme à tous les hommes et femmes de sa trempe, consistait à avoir reçu un don de claire-voyance, de claire-audience qui lui permettait de percevoir l'invisible diffus dans le visible, la lumière respirant même au plus épais des ténèbres, un sourire radieux se profilant à l'horizon du vide, affleurant jusque dans les eaux glacées du néant.

Le don d'une autre sensibilité, d'une intelligence insolite, et d'une patience sans garde ni mesure.

Le don d'une humilité lumineuse - clef de verre, de vent ouvrant sur l'inconnu, sur l'insoupçonné, sur un émerveillement infini.

 
 

Sylvie Germain, La chanson des Mal-Aimants.

 

-----------------------------------------

Femmes, femmes, femmes...


Je me demande ce qu'aurait été ma vie plus tard si, enfant, je n'avais pas bénéficié de ces petites réceptions chez ma mère. C'est peut-être ce qui a fait que je n'ai jamais considéré les femmes comme mes ennemies, comme des territoires à conquérir, mais toujours comme des alliées et des amies - raison pour laquelle, je crois, elles m'ont toujours, elles aussi, montré de l'affection.

Je n'ai jamais rencontré ces furies dont on entend parler : elles ont sans doute trop à faire avec des hommes qui considèrent les femmes comme des forteresses qu'il leur faut prendre d'assaut, mettre à sac et laisser en ruines.

 

Toujours à propos de mes tendres penchants - pour les femmes en particulier -, force est de conclure que mon bonheur parfait lors des thés hebdomadaires de ma mère dénotait chez moi un goût précoce et très marqué pour le sexe opposé. Un goût qui, manifestement, n'est pas étranger à ma bonne fortune auprès des femmes par la suite.

Mes souvenirs, je l'espère, seront une lecture instructive, mais ce n'est pas pour autant que les femmes auront plus d'attirance que vous n'en avez pour elles. Si au fond de vous-mêmes, vous les haïssez, si vous ne rêvez que de les humilier, si vous vous plaisez à leur imposer votre loi, vous aurez toute chance de recevoir la monnaie de votre pièce.

Elles ne vous désireront et ne vous aimeront que dans l'exacte mesure où vous les désirez et aimez vous-mêmes - et louée soit leur générosité.

 

Stephan Vizinczey, Eloge des femmes mûres.

Tic tac

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Lundi 29 décembre 1 29 /12 /Déc 05:19
- On a dit qu'on regardait le film !
- Oui, oui. Mais je préfère te regarder, toi.

Je fixai Andrea comme s'il était fou. Il faut dire qu'à l'écran, il y avait
Carole Bouquet et dans ma bouche, un morceau de pizza. Celle que nous avions commandée alors que nous devions dîner dehors.
Nous devions, oui. Mais le lit était trop chaud, l'heure trop tardive et l'envie de rester là, juste l'un contre l'autre, trop douce pour affronter le froid de la rue.

Charlotte Rampling entra dans le cadre.
- Elles sont vraiment belles, ces deux femmes, glissa Andrea.
Je me tournai vers lui. Dans ses yeux attachés à mon visage, il y avait parfois une drôle de lueur.

La première fut lors de notre première nuit. C'était l'étincelle de ceux qui vont faire une bêtise ou l'ont déjà faite sans penser que c'en est une.
Là, aucun rapport. C'était l'éclat tremblant de ceux qui espèrent vieillir aux côtés de leur femme et la regardent se rider en la trouvant toujours belle.

- L'idée que tu partes pour un long voyage m'est insupportable. Celle de te perdre encore plus. Tu comprends ?
Bien sûr que je le comprends. Certainement mieux qu'il ne le pense, car ses mots rejoignent ceux de Feu mon amour :
-
À cause de l'éloignement j'ai peur de perdre les gens et surtout la femme que j'aime. Qu'elle ait trop changé pour que je la retrouve. Trop grandi, évolué sans moi pour me laisser encore une place dans sa vie. Les absences détruisent et j'en ai assez de détruire.
Je lui donnai raison avant de penser, plus tard, que les absences servent aussi de révélateurs.

- Avec toi je me découvre jaloux, m'avoua Andrea. Tu comprends ?
Bien sûr que je le comprends, comme je sais que pour un homme en quête de stabilité je ne suis guère rassurante. Flexible et poreuse, je n'ai rien de la minéralité des ports d'ancrage. Pourtant, je peux être aussi têtue que le marin de garde mourant en pleine tempête, les mains agrippées au gouvernail, les yeux rivés sur un phare qu'il est le seul à voir.

- Arrête le film, veux-tu ?
Je lui obéis. Andrea m'enlaça.
Une fois de plus, il partit très en retard, emportant dans ses cheveux mon parfum, ma peau et mon sexe.
- Tant pis si elle est déjà à la maison. Il faudra bien un jour que ce mensonge s'arrête.
Elle fut encore plus en retard que lui, confirmant ainsi ce que je pensais : lorsque l'autre est décidé à l'effacer, un aveu n'est rien. Il n'existe même pas.
Par Chut ! - Publié dans : Andrea d'ébène
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Vendredi 26 décembre 5 26 /12 /Déc 23:40
J'ai toujours aimé les hôtels. Être seule dans une chambre et imaginer ce qui se passe et se trame derrière les autres portes closes. Savoir que, mes affaires remballées, la femme de ménage m'effacera demain comme si je n'avais jamais existé.

Un jour je confiai à une amie :
-
Une nuit ici, une nuit ailleurs... J'adorerais posséder plusieurs appartements pour dormir au choix dans l'un d'eux.
Lorsqu'elle partit en vacances, elle me laissa ses clés :
- Dispose du mien si tu veux.
Je déclinai sa proposition. Puisque nous habitions le même immeuble, le voyage n'aurait été que d'un étage.

Voyage et hôtel, les deux sont pour moi liés à mes souvenirs d'Asie.
L'Inde ouvre le bal du périple de mes premières fois : première expédition sac au dos, première en couple, avec Dermott.
À Delhi, notre chambre après l'aéroport est une arnaque. Largués devant une bâtisse par un chauffeur avide d'empocher sa commission, nous acquittons le prix d'un hôtel de standing.
La réception empeste le renfermé, l'ascenseur ne marche pas plus que la douche. Serrés l'un contre l'autre dans le grand lit, nous avons l'air de deux oiseaux tombés de leur branche.

Nous changeons dès le lendemain pour un autre quartier. Bien qu'à peine meilleure, la chambre nous paraît presque luxueuse, peut-être parce la peur nous a quittés.
Lové contre Dermott, je lui demande de me faire l'amour. Il se détourne.
Je contemple résignée les fissures du plafond, tandis qu'en dessous, une fille que je jalouse crie de plaisir.

À Varanasi, les nuits dans un réduit miteux donnant sur le Gange sont atroces. Quand ce ne sont pas les moustiques qui me dévorent, les chiens errant sur le quai me réveillent. Alors que je sombre de guerre lasse, leurs aboiements furieux se mêlent à mes cauchemars.
Au matin nous tombons sur un chiot dépecé dans une mare de sang.

À Jaisalmer, la nuit est en revanche magique. Dans notre chambre digne d'un palais de maharadjah, toute décorée de miroirs et de tentures pourpres, nous nous aimons avec l'intensité des années enfuies.

Un autre voyage et je suis en Chine.
En Chine, seule à Lijiang où je débarque moulue du train, attendant affalée à l'ombre qu'on vienne me chercher. "On" est une
jeune paysanne robuste, qui à un autre siècle se serait appelée "fille de charge" ou "bonne à tout faire". Première levée et dernière couchée, elle s'use les mains et le dos à battre le linge, éplucher les légumes, récurer les fonds de casseroles et la merde des toilettes.
Le tout p
our un salaire de misère.
"On" vient aussi prendre les touristes à la gare. Sans son fil d'Ariane ils iraient ailleurs tant la guesthouse, perdue
dans le labyrinthe des ruelles, est impossible à trouver.
Sa patronne m'accueille en me promettant une bonne chambre. Elle me case en fait dans une du rez-de-chaussée où il reste un lit.
J'y entre en tâtonnant dans l'obscurité et pousse un hurlement.
Le visage d'un enfant trisomique a surgi d'un drap. Je ne m'y attendais pas.

En Chine encore, accompagnée à Hong-Kong de Giuseppe. Tous deux logeons au sommet d'un immeuble délabré. Tard le soir, une fois la foule clairsemée, des prostituées indiennes battent le pavé. L'intérieur du bâtiment, aux boutiques toutes closes, ressemble à un immense paquebot en perdition.
Giuseppe et moi le traversons pour gagner notre chambre. Le montant journalier, payable avant midi tapant, en est aussi exorbitant que l'espace réduit. À peine pouvons-nous tenir debout, côte à côte, près du grand sommier.
Voilà qui ne ressemble pas au confort. C'en est pourtant car, un étage au-dessus, les voyageurs s'entassent dans un dortoir de quelques mètres carrés.
Leur promiscuité se monnaye presque au même prix que notre intimité.
Pour quelques dollars de plus, nous avons choisi de reposer en paix.

En Chine, seule encore à Nanjing où j'atterris après une épopée de métros, de contrôles, de files d'attente, d'avions retardés. Je suis tellement vannée que je vois double et tremble. D'épuisement mais de froid aussi, parce que j'arrive du sud en débardeur et sandales, que mon corps n'est plus habitué aux frimas, que j'ai jeté en chemin le manteau, l'écharpe et les gants qui m'encombraient.
Mon parapluie est au fond du sac que je n'ai pas le courage de défaire.
Mon hôtel
est marqué en gros sur le plan mais je ne le trouve pas. Déchiffrer les idéogrammes chinois en voyant double, ça corse la tâche.
Misérable et trempée, je m'adresse à un couple d'étudiants tapis sous un arrêt de bus. Priant pour qu'ils parlent anglais, ne serait-ce qu'un peu.
Ils me comprennent assez pour m'indiquer le chemin. Mais moi, trop à l'ouest pour les comprendre, je cingle plein nord.
- Not this way ! me stoppent-ils.
Ils ont à cet instant, je les en remercie, pitié de moi. Et m'escortent, l'un à gauche et l'autre à droite, jusqu'à mon hôtel, ratant le bus qu'ils devaient prendre.
La fille habite en cité universitaire. Adorable, elle me propose une place dans sa chambrette. Je refuse avec diplomatie.
Ce soir-là, je ne veux pas parler mais me taire, pas partager mais me terrer sous une douche brûlante. Puis dormir, dormir sans réveil ni contrainte, lovée dans la tiédeur des couvertures.

Un autre voyage et je suis au Népal, à Kathmandu.
Mon premier logis se trouve dans un hôtel
ravissant. Pour le dénicher, j'ai une fois de plus été guidée, cette fois par un jeune homme aussi seul que moi. Il a beau être charmant, sa gentillesse tout en sourires m'est suspecte.
Ici comme ailleurs, j'ai l'instinct de la voyageuse ne pouvant s'en remettre qu'à elle-même. Jamais plus qu'à l'autre bout de la planète on ne risque sa vie sur un coup de dés.
Ma réserve se confirme à la porte de l'hôtel. Loin de m'y laisser, il insiste pour m'accompagner et,
salué par le réceptionniste comme un habitué, exige la meilleure chambre.
N'en ayant pas demandé tant, sous mon bronzage je rigole.
Je rigole encore lorsqu'il investit le lit en terrain conquis en songeant :
- Y
a encore du chemin si tu comptes me baiser.
L'homme commande du thé pour deux. J'annonce que je vais prendre une douche, lui assure m'attendre.
- Désolée, dis-je.
Je ne laisse personne garder mes affaires. Et si je voyage accompagnée, c'est en choisissant mes compagnons de route.
Il quitte les lieux, vexé par cette phrase pire qu'un camouflet.

Je troque le lendemain cet hôtel pour un de moindre standing, lui préférant une chambre encore plus propice à mes rêveries.
Nichée à l'angle du bâtiment, elle est dotée de larges baies vitrées voilées de rideaux. Le vent les balance alors que je lis en songeant à Roy.

Roy et moi nous sommes rencontrés q
uelques semaines plus tôt en Inde et donné rendez-vous à Kathmandu.
- Retrouvons-nous là-bas avant la mousson, proposai-je.
Il acquiesça.
Lorsqu'il me rejoignit, nous mangeâmes italien, assis en tailleur sur des nattes à la lueur des étoiles et des bougies.
Chacun ce soir-là regagnit sa chambre.

C'était avant Nagarkot et l'Auberge du Bout du Monde.
Après des heures en moto sur de mauvaises routes, ce nom tracé sur un panneau nous avait fait rire. Mais au bout du monde,
sertie entre les montagnes couronnées de neige, elle l'était en effet.

Dans cette auberge nous partageâmes la même chambre à flanc de rocher. Belle comme l'aube qui suivit, vaste comme le ciel à peine traversé de nuages.
Il est des nuits qui, trop pures et parfaites, ne devraient pas finir. Celles du bout du monde, comme les auberges du même nom.
Par Chut ! - Publié dans : Voyages, voyages
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Mercredi 24 décembre 3 24 /12 /Déc 02:08

Il me restait cinq jours de voyage. J'avais décidé de me rendre dans la capitale en avion. Pas le courage de prendre un bus sur des routes de montagne.
Sur le chemin de l'aéroport, accroupie à l'arrière d'un tuk-tuk, blottie contre mon gros sac, j'offris mon visage aux bourrasques du vent.
     J'avais froid. Dans ce pays le soir, j'avais toujours froid. Le soleil de l'après-midi était trompeur comme un homme trop tendre. À peine ses caresses s'étaient-elles évanouies que le frisson se changeait en chair de poule.
Aussi dormais-je repliée sous les couvertures, un oreiller contre la poitrine.

À l'aéroport, comme souvent, j'étais la seule étrangère. Du moins le croyais-je. Car alors que je patientais devant le comptoir d'enregistrement, j'en vis un autre. Beaucoup plus blond que moi, avec des yeux encore plus bleus.
Nous n'avions pas la gamme chromatique de l'endroit, mais celle de l'envers qui nous liait à l'Occident.
Nous nous sourîmes.
C'est drôle, les voyages. Dans son propre pays, l'idée de sourire à un autre, juste parce qu'il est blanc, ne vous viendrait jamais à l'esprit. Sur un autre continent, si. C'est même le contraire qui serait étonnant, tant l'autre bout de la planète nous lie par nos plus évidentes ressemblances.
Sortir de la même matrice vaut bien un salut.

Lentement la file des voyageurs avançait. Péniblement je poussais mon sac. Son poids d'âne mort sentait le périple qui se termine. De dix kilos, il avait dû enfler du double.
L'autre aussi avait un sac, forcément. Un qui disait que s'il était voyageur, il n'était pas routard.
Le mien était conçu pour être porté sur le dos, le sien à bout de bras. Or, personne ne taille la route avec un sac à brides.
J'avais certes vu, au cœur de contrées éloignées, des Occidentales patauger dans la boue en talons aiguille. Mais elles ne sont ni routardes, ni voyageuses. Juste étrangères, avec l'idée folle que leur chic résistera à la mousson qui fait pourrir les vêtements.
L'autre, je le sentais, n'avait pas cette naïveté-là.

Papillon 2Nos sourires se croisèrent une fois de plus.
- I'm afraid our flight is delayed, me prévint-il.
Aussitôt je reconnus l'accent français.
L'autre était encore plus proche de moi que je ne le supposais.
- Le vol est retardé ? Bah, je ne suis pas pressée, répondis-je.
Un nouveau sourire trancha son visage en deux.
Sans le dire, nous étions d'accord. Le voyage apprend le temps.
C'est drôle, les voyages. Une attente insupportable dans notre ville devient
à l'autre bout du monde anecdotique, source de rêverie et non d'impatience. Un bus qui ne démarre pas avant d'être rempli jusqu'à la dernière place, un train arrivant en gare avec une heure de retard ne sont point une affaire mais l'occasion d'ouvrir un livre, de grignoter un gâteau, de siroter un thé.
"Tu as l'heure, moi j'ai le temps."
Cette maxime, c'est l'autre qui me l'apprit alors que nos routes allaient se séparer.

Nos bagages enregistrés, nous bûmes un café à la buvette d'en face.
L'autre s'appelait Pierig. Ancien athlète, il exerçait un métier aussi exotique que ce continent.
- Ce métier, nous ne sommes que deux dans le monde à le faire, m'apprit-il sans fierté aucune. Un gars au Brésil et... moi.
Je lui souris en pensant que c'était drôle, les voyages.
Jamais dans ma vie citadine je n'aurais croisé Pierig. Peut-être parce que son métier veut des cours d'eau vive, ou qu'il est source et moi galet.
À celui qui s'ouvre le voyage est un brassage
. Je lui souris encore alors que des gouttes tombaient sur ma cendre.

Dans l'avion nous fûmes séparés. Je dormis, je crois, sans couverture ni oreiller.
Pierig et moi nous retrouvâmes après l'atterrissage. P
uisque nous allions dans la même direction, monter dans le même taxi allait de soi.
Le chauffeur nous débarqua par une nuit d'encre dans un centre-ville désert. Nous entrâmes dans le premier hôtel.
- There is just one room left. A double one.
Nous cherchâmes ailleurs pour mieux revenir. Tout était complet, archi complet.
C'est drôle, les voyages.
Après avoir été seule des semaines entières, je me retrouvai à partager la même chambre qu'un quasi inconnu. Sans arrière-pensée,
sans peur ni malaise, à la bonne franquette, parce que les dés en sont ainsi jetés, ici comme ailleurs, en Inde ou à Hong-Kong.
Le voyage apprend le partage de l'intime. Pour moi, celui du sommeil où, abandonné, on est le plus vulnérable.

Papillon 3La courtoisie voulait que Pierrig me laisse la salle de bains en premier. Il la respecta à la lettre, déballant ses affaires de l'autre côté de la mince cloison. Je pouvais être nue que cela n'avait aucune importance. Dans cette chambre nous n'étions pas un homme et une femme, mais deux voyageurs réunis par hasard.
- À gauche ou à droite, tu as une préférence pour le lit ?
- M'en fiche
, criai-je en m'essorant dans une serviette trop mince.
Rhabillée à la hâte, je me fourrai encore mouillée sous les draps. À gauche parce que j'y avais laissé mon sac.

- Bonne nuit.
- Bonne nuit.
Pierrig éteignit la lampe de chevet.
Étendue dans l'obscurité, je me mis à penser à cette situation étrange d'un homme et d'une femme dans un lit. À mes émois d'adolescente, où tout frôlement devenait signe et aveu.
Le souffle de Pierrig était tranquille, ses doigts effleurant les miens sûrement un hasard de plus.
Brusquement, j'eus envie de ces doigts sur mes hanches, mes épaules, ma nuque.
Je roulai contre Pierig, à peine. Son bras m'enlaça la taille si doucement qu'il aurait pu m'étreindre au seuil d'un rêve.
Nous fîmes l'amour cette nuit-là. Ce fut aussi doux que brouillon, lent et précipité qu'une ébauche de partition.
Nous nous accordâmes au matin.
Au matin je découvris ses tatouages. Un minuscule sur chaque flanc.
- Pour ne pas oublier.
Je hochai la tête en répétant :
- Oui, pour ne pas oublier.
Tout était dit.
Pierig et moi avions partagé le sommeil comme le refus de l'oubli. Dormir peut-être, mais ne pas s'endormir à cause d'une vie qui nous crève, refusant au néant d'avoir le dernier mot.

Le lendemain nous parlâmes face au fleuve, les yeux tour à tour rivés sur nous et ses remous. Nous savions qu'ils nous emporteraient loin l'un de l'autre, parce que bientôt je devrais reprendre l'avion.
Notre conversation,
parfaite bulle d'écume dont aujourd'hui encore je me souviens, fut bouleversante comme les ombres sur le Mékong.
Ne pas oublier, non. Surtout pas.


Le jour de mon départ, Pierig prit cette photo alors que je faisais mine de dormir encore.
Par la fenêtre aux rideaux mal tirés, un soleil de miel illuminait ma peau.
- Viens, dis-je.
Dans cette chambre que nous avions si peu quittée, nous fîmes l'amour une dernière fois.
"Tu as l'heure, moi j'ai le temps."

Un papillon éphémère tatoua mon épaule.
C'est drôle, les voyages et leurs marques indélébiles.


Wish you the best, my friend.
Take care and don't forget. I won't.
1re et dernière photos : Pierig ;
2e et 3e : Andre Kertesz et Erwin Blumenfeld. 
Par Chut ! - Publié dans : Pierrig, près de l'os
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Lundi 22 décembre 1 22 /12 /Déc 06:02

"Ça va être ta fête, ma chérie..."
Quand il prononçait cette phrase, tapotant ma joue l'air de rien,
je savais ce que ça signifiait. A fortiori s'il avait un sourire en coin et le regard malicieux.
De ce regard mon amie Ether m'avait dit, peu après l'avoir vu :
- C'est celui d'un coquin.
Des mois plus tard, elle m'avait avoué :
- Lorsque j'ai vu ses yeux, j'ai vu le diable.
Le diable probablement... Voilà ce que Feu mon amour était pour moi.

Lorsqu'il rentra pour un break, nous savions que nous allions le faire. Pas l'amour, non, qui allait tellement de soi, mais tout ce que nous avions évoqué au fil de notre correspondance-fleuve.
Ces jeux ébauchés que page après page nous avions couchés pour mieux nous endormir ensemble, séparés par des milliers de kilomètres.

Ma folle envie de lui me poussait à imaginer, concevoir, inventer les mots du manque, les mots du sexe. Tout mon désir concentré dans la pulpe de mes doigts frappant le clavier et dérobant à la nuit son repos.
L'écriture, ma chair torturée en lettres de sang.

Les défis qu'il me lançait ne me suffisaient plus. Il fallait que je crée les miens pour les lui soumettre. Ainsi une idée jaillit-elle du thème "tenir la tête pendant la fellation".
Je lui écrivis :
"Je te proposerai quatre scénarii en espérant que ton fantasme se trouve dans l'un d'eux.
Hormis oui ou non, tu ne me donneras aucune indication.
Si tu me réponds
oui, je devrais deviner lequel te plaît le plus. Si je me trompe
, tu me puniras.
Si tu me réponds
non, tu me puniras.
Autant dire qu'il y a de grandes chances que tu me punisses..."


Cet homme m'avait vu Maîtresse, maltraitant trois hommes rendus à mes pieds. Je voulais devenir sa soumise, totalement et sans condition.
Lui le désirait également, à la condition expresse de me bander les yeux.
Je sortis alors un masque d'avion de ma table de chevet. Un qui, servant à dormir, hanterait désormais mes insomnies.
En oblitérant ma vue, cet homme me poussait à exacerber mes autres sens, dérobant aussi à mon regard sa timidité et sa peur de mal faire.
Dominer n'est pas tâche facile, je le sais. Comme je sais qu'en lui j'ai ouvert une porte qui ne demandait qu'à être poussée.
La porte du diable probablement.


Je me souviens de cet après-midi où pour lui je me changeai, troquant mes habits de ville contre une robe en latex. Ceinturée sous la poitrine par un nœud chic, elle était rose, sobre et chic. Escarpins aux pieds, bijoux discrets, lèvres fardées et cheveux noués en chignon, je m'étais changée en jeune fille de bonne famille.

- Tu es ravissante, souffla-t-il dans mon cou alors que ses ongles m'écorchaient. Ça va être ta fête, ma chérie...
Il m'attira dans la chambre, apposa le masque sur mes paupières, me bascula agenouillée contre le lit. Le claquement de la cravache sur ma croupe tendue de latex produisait un bruit mat.
Entre ma peau et le cuir, entre son désir et le mien, il y avait cette matière qui atténuait la brûlure.

 

Il n'en a pas toujours été ainsi. Un jour il me mit nue, mains menottées au milieu du salon, et me fouetta doucement.
Je relevai la tête en signe de défi.
Ma provocation l'aiguillonna, la chambrière siffla plus fort.
Je le narguai d'un sourire.
En réplique la mèche me cingla durement, s'enroulant en langues de serpents autour de mes cuisses, de mes fesses, de mon ventre.
Une fois, deux fois, dix fois.

Je n'étais plus moi mais une autre debout dans un cerceau de feu. Et le sexe de cet homme cette mèche s'immisçant dans mes chairs pour les marquer de son sceau.
Rouge puis bleu sur blanc tendre, la couleur de la soumission.

La douleur avait beau me diviser et me fendre, je riais à gorge déployée, menton haut, aveugle sous le bandeau imbibé de sel.

Une morsure frappa mes seins. Taisant un cri, je courbai les épaules pour mieux les ouvrir et m'offrir encore.
Dressée contre lui toute droite, volonté contre volonté.
"À tes mains fais-moi plier, mon amour", l'implorai-je en silence.
Un coup plus ardent fit rouler une larme sur ma joue.
Il ne dit pas désolé, comme au début de nos jeux :
- Je suis allé trop loin... Tu pleures, ma chérie...
Il avait compris que son "trop loin" était pour moi un "trop près". Que pleurer n'était rien, et surtout pas se rendre.
Aussi ne lui dis-je pas :
- Je pleure mais continue. Continue... S'il te plaît.

Je serrai les dents, cambrai la taille, rassemblai les jambes en un pas de deux, l'ultime figure de notre danse secrète.
Un autre coup encore et mes genoux ployèrent.
Je tombai sur le sol, vaincue,
palpitante, avide de boire son sexe. C'est lui qui me retourna pour coller ses lèvres à ma blessure.
- Viens, ma chérie, me murmura-t-il en se coulant le long de mon échine.
Je secouai la tête. Il me tira les cheveux, m'arquant les épaules jusqu'aux reins.
- Tu veux donc être punie ? Vraiment punie ?

Le diable 2bisJ'ouvris la bouche pour répondre mais le bâillon-boule glissa entre mes dents, se ferma derrière ma nuque.
À cet homme j'étais cette fois rendue. Ligotée corps et âme, salivant à même le plancher
ces mots qui me brûlaient.
"Je t'aime et fais-moi plier encore, mon amour, et baise-moi... Oui, baise-moi..."
Recueillant mes mots à la source, il les étala sur mes seins, ma chatte et mon cul.
- Baise-moi... S'il te plaît... l'implorai-je en me tortillant.
- Quoi ? Tu sais bien qu'avec ça, je ne te comprends pas.
Le bâillon se resserra encore d'un cran.

Lorsqu'il me prit, je serrai mon entrave à la broyer. Non de douleur, mais d'un plaisir longtemps retenu.
Plus tard, face à la glace, je chéris mes bleus.
L
e diable me les avait faits dans un vertige.


Le titre est un clin d'œil à Bresson.
Les faits et gestes racontés et conformes à la vérité de l'instant, d'avril.
Par Chut ! - Publié dans : Feu mon amour - Communauté : xFantasmesx
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Samedi 20 décembre 6 20 /12 /Déc 20:20
Depuis le temps qu'on en parlait, il fallait bien le faire un jour. Alors on s'était fixé rendez-vous sur le boulevard Pigalle.
- Pas de problème, c'est un supermarché, avais-je assuré à Salomé.

Salomé est ma meilleure amie. Vingt ans qu'on se connaît, par cœur maintenant. Premières soirées en boîte de nuit alors qu'on n'avait pas encore l'âge d'entrer, premières cuites
, premiers copains, premières peines et premières joies... Ensemble mais aussi séparément, en se le racontant ensuite, on a tout vécu.
Vingt ans de secrets partagés, un bail au cours duquel j'ai souvent précédé Salomé.
Elle est réservée, j'ai le contact facile. Elle est sage, moi fofolle. Et plus d'une fois je l'ai entendue s'étonner, avec un large sourire ou
au front un pli d'inquiétude :
- Impossible. Tu n'as pas fait ça, quand même ? Si ? Ne me fais pas languir, explique !


Du coup, l'idée du sex-shop était probablement la mienne. Mais à mieux y réfléchir, pas sûr. On en plaisantait
depuis si longtemps que répondre à la question "de qui venait l'idée ?" était devenu impossible.
Le fait est qu'on s'est retrouvées face au magasin en plein après-midi.
Enfin, le terme de magasin est inexact. Le lieu se présentait plutôt comme un temple. Un temple dédié au sexe
sur trois étages, surmonté d'un immense néon clignotant d'un rouge de stupre.
SEXODROME, qu'elles disaient, les lettres.

S
ur le trottoir, Salomé, engoncée dans son manteau, voulut fumer une cigarette. À peine avait-elle jeté le mégot que je sonnai la traversée du boulevard :
- Bon, on y go, au Sexodrome ?
- Chuuuuuut, moins fort...
ordonna-t-elle, jetant alentour des regards désespérés. Oui, on va y aller, au Sexodrome. Mais minute ! Avant, j'en grillerais bien une autre. Puis j'ai repéré un joli haut dans la vitrine là-bas
(signes en direction d'un point éloigné). Si on y passait ?
Je me figeai, surprise.
- Maintenant ?
- C'est que...

A y est, j'avais compris. La cigarette, le joli haut à perpète ? Des excuses.
- Oh oh, la taquinai-je. Toi, tu te dégonfles !
- Nan. Du tout. Mais si tu t'y rendais seule, au Sexodrome ? Tu fais un tour, tranquille, tu prends ton temps puis... tu me racontes.
- Tss, tsss. En route, y a que le premier pas qui coûte. Sexodrome, nous voilà !
Salomé soupira. Alors qu'elle
traînait des pieds pour fendre le flot des véhicules, elle avait l'air d'une coupable convoquée au tribunal pour attentat à la pudeur.
L'air de tout, sauf d'une fille guillerette en virée shopping.

Nous stoppâmes devant la double porte d'entrée. Des vitres opaques dressaient leur barrière entre la rue et l'intérieur, empêchant les badauds de distinguer le moindre bout de moquette ou coin de présentoir.

A
rrimée à moi, Salomé se dandinait :
- T'es certaine que c'est un supermarché ?

- T'inquiète, j'ai vérifié sur Internet !

-
On dirait plutôt un cinéma ou un... bordel. T'es vraiment certaine, hein ?
- Oui oui !
- Mais tu crois qu'on nous laissera entrer ?
-
Évidemment !
- Mais si ça se trouve, y a que des hommes dedans...
- On verra bien !
- Mais...

Trop tard. J'avais déjà posé un talon sur le tapis d'entrée. La double porte s'ouvrit. Sur deux vigiles en costard.
- Bonjour ! claironnai-je toutes dents dehors.
- B'jour, 'sieurs... mâchouilla Salomé.
- Bonsoir, mesdames.
- Mon amie et moi venons faire des courses, leur précisai-je à toutes fins utiles. Il faut prendre des paniers là, je suppose ?
J'attrapai
les deux premiers de la pile, en calai un sous mon épaule, collai l'autre au bras d'une Salomé écarlate.
- 'Ci, c'est gentil, mais...
La fin de sa phrase se perdit dans le col de son manteau.
- À quel étage est le supermarché, siouplaît ?
Un vigile leva un sourcil :
- Le supermarché pour... ?
"... Se ravitailler en poireaux, pardi ! C'est donc pas un Monop', ici ?" brûlai-je de rétorquer.
- ... Pour acheter des godemichés, Monsieur, assurai-je de mon ton le plus docte.
- Non, désolé, vous faites erreur. Le Sexodrome est avant tout un cinéma.

Salomé me décocha mentalement une rafle assassine.
"Un supermarché, hein ! Et tu as vérifié sur Internet, hein !"
- Pour assister à une séance,
poursuivit le vigile, montez au premier étage. Change de trou, ça fume débute en cabine 12. Autrement, il y a... Gérard, on a quoi en projection ?
Et Gérard
de compléter, imperturbable :
-
Cordier suce des flics, L'Arrière-train sifflera trois fois...
Salomé reposa son panier pour amorcer une prudente retraite.
-
Gastbite le magnifique, L'Armée des douze salopes, Le Saigneur des anus...
Elle recula sans cesser de sourire ni de me tirer par le coude.
- Juranal Park, Les Tontons Tringleurs...
- Merci beaucoup, mais... nous les avons déjà vus
, fis-je sous le regard horrifié de mon amie.
- Sinon, pour les godes, remontez le boulevard jusqu'aux Folies de Lili. Là, vous trouverez des sex-toys.

Aux Folies de Lili a peu de points communs avec le Sexodrome. Le lieu est petit, l'ambiance feutrée, presque intime. Avantage de taille, il regorge aussi de ce que nous venions chercher.
À la porte, Salomé n'hésita d'ailleurs point. Elle me précéda dans la boutique d'un pas allègre et je voyais déjà le moment où, aguerrie, elle me remorquerait sur le boulevard pour en écumer tous les sex-shops.
Comme quoi une projection ratée des Tontons Tringleurs suffit parfois à balayer la plus grande des réserves.
Enfin, presque. Parce qu'une fois devant les présentoirs surchargés d'objets non identifiés, sa timidité resurgit.
- À ton avis, c'est quoi, ce truc ? la questionnai-je toutes les trois minutes.
Et on le met où ? Devant ? Derrière ?
- Je... sais... pas. Moins fort... On va nous... entendre.

En effet, on nous entendit.
- Puis-je vous aider ? proposa une accorte vendeuse.
- Volontiers. Voyez-vous, je m'interrogeai sur la destination de cette chose.
- Les boules de geisha en acier chromé ?
- Non, à côté.
- Le plug vibrant à cinq vitesses avec rabbit en option ?
- Cela même.

Alors que la dame se répandait en explications en décrochant les boîtes, Salomé se replia prudemment à l'autre bout du magasin.
- Je te laisse deux secondes, OK ? On se retrouve plus tard, d'accord ?
- Mmmh. Et ce latex-là, il est plus doux que l'autre ?

Une heure plus tard, le ding de la caisse résonna.
- Un gode MaxiPlaisir, deux doigt chinois TaTouBon, une badine Soupledur... Excellents choix, approuva le patron en débipant nos articles. Je vous les emballe, c'est pour offrir ?
- Pas la peine.
- Z'avez raison. Ce genre de plaisir, ça se consomme de suite entre filles.
Son œillade nous couva en connaisseur.
- Je vous rajoute les piles,
mesdemoisellesDes extra longue durée, offertes par la maison. Vous m'en direz des nouvelles.
Sourire à s'en décrocher les mâchoires. Puis remontée de son avant-bras, mimant en direction du plafond une géante érection de latex.
-
Bonne soirée, mes jolies !

Salomé et moi retînmes notre fou rire. Surtout ne rien répondre, ne pas se regarder. Sinon, nous nous effondrerions en hoquets sur le comptoir.
Nous sortîmes chargées de nos paquets.
- Bonne soirée,
mes jolies ! répéta mon amie en levant un bras vers le ciel.
L'hilarité fut totale.
- N'empêche qu'au Sexodrome, tu m'as collé la honte du siècle...
Le Saigneur des anus, Juranal Park, déjà vus... J'y croyais pas ! Puis chez Lili, toutes tes questions sur le rabbit en option... Au secours ! Et planque mieux ce sac, tout le monde va s'apercevoir qu'on sort d'un sex-shop ! Délurée, va !
-
Délurée... Délurée toi-même, ma jolie !

Soudain, Salomé pila.
- Mince.
- Quoi, mince ? Tu as oublié un truc ?
- Oui
, répondit-elle en ouvrant grand son sac sous la barbe des passants.
- Ton gode MaxiPlaisir ?
- Non, non. Pire. La garantie. Je fais quoi s'il marche pas, mon gode ?

Par Chut ! - Publié dans : Elles...
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