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En lisant en écrivant

De la relativité de l'amour

 

/David a laissé/ un Post It où il y avait mes numéros de téléphone et une citation :

La littérature nous prouve tous les jours que la vie ne suffit pas.

Ou le contraire ?

J'ai bu un mauvais Nescafé dans son jardin de curé, les coudes sur une table en plastique blanc de camping ; c'est difficile de boire quand on ne peut cesser de soupirer.

Au sortir d'une nuit d'amour comme celle-là - et, malgré mon passé fastueux, des nuits comme celle qui venait de s'écouler je n'en avais pas tellement eu -, on a la sensation de ne plus être maître de soi, de ses lèvres, de ses mains, jusqu'à la respiration qui semble ne plus vous appartenir.

On s'est tellement mêlés, on a si prodigieusement été l'un l'outil du plaisir de l'autre, que reprendre son corps en main semble insensé.

 

Les premiers mots qui suivirent la nuit où on est non seulement tombés amoureux, mais littéralement tombés l'un dans l'autre, ont une singulière saveur de vérité. Plus qu'on ne le voudrait, on se découvre, à l'autre comme à soi.

Ils restent, ces mots-là, comme un écho qui rend tout le reste indécent.

/David/ me dit qu'il m'avait attendue ; il savait que je lui reviendrais, car j'étais faite pour lui de toute éternité ; moi seule pouvait le guérir de sa fracture profonde, de son mal de vivre ; il me dit que j'étais la femme qu'il avait le plus baisée dans sa vie, tout seul ou aux côtés d'autres.

Il me dit que son âme était à moi et qu'elle m'appartenait depuis toujours.


J'étais comme un enfant pauvre qui hérite de la fortune de Rockfeller.

En même temps, je ne pouvais pas, je ne voulais pas le croire. Ç'aurait voulu dire que je trahissais ce que j'étais, ce en quoi je croyais : que rien n'est éternel, qu'on est profondément et définitivement seuls ; et cela, au fond, me convenait parfaitement.

D'ailleurs, tout ce que j'avais vécu me le confirmait.

Mes meilleurs moments sont ceux que je passe en tête-à-tête avec moi-même, à me balader sur la berge d'un fleuve, à écouter le vent dans les feuilles des peupliers. Ou un livre à la main, étendue dans l'herbe. À écouter La Passion seon Saint Matthieu, à parler à un chat, à dormir dans un grand lit vide et un peu froid...

La présence d'un homme a toujours masqué, d'une certaine manière, mon bonheur. Je n'ai d'yeux que pour lui, alors que le reste du monde m'a toujours semblé plus intéressant que l'amour.

Il y a une vieille dame qui habite au fond de moi, une vieille dame agacée par tous ces frottements, toutes ces scènes, par les baisers et les larmes. Elle a les yeux clairs, la peau propre et sèche, et n'aspire qu'au calme pensif d'un matin d'hiver ; le reste, ça la laisse sceptique et un peu navrée.


Simonetta Greggio, Plus chaud que braise extrait du recueil de nouvelles L'Odeur du figuier.


 -----------------------------------------------    

Être d'eau

 

Je bénis l'inventeur des fiançailles. La vie est jalonnée d'épreuves solides comme la pierre ; une mécanique des fluides permet d'y circuler quand même.

Il y a des créatures incapables de comportements granitiques et qui, pour avancer, ne peuvent que se faufiler, s'infiltrer, contourner. Quand on leur demande si oui ou non elles veulent épouser untel, elles suggèrent des fiançailles, noces liquides. Les patriarches pierreux voient en elles des traîtresses ou des menteuses, alors qu'elles sont sincères à la manière de l'eau.

Si je suis eau, quel sens cela a-t-il de dire "oui, je vais t'épouser" ?

Là serait le mensonge. On ne retient pas l'eau. Oui, je t'irriguerai, je te prodiguerai ma tendresse, je te rafraîchirai, j'apaiserai ta soif, mais sais-je ce que sera le cours de mon fleuve ? Tu ne te baigneras jamais deux fois dans la même fiancée.

 

Ces êtres fluides s'attirent le mépris des foules, quand leurs attitudes ondoyantes ont permis d'éviter tant de conflits. Les grands blocs de pierre vertueux, sur lesquels personne ne tarit d'éloges, sont à l'origine de toutes les guerres.

Certes, avec Rinri, il n'était pas question de politique internationale, mais il m'a fallu affronter un choix entre deux risques énormes.

L'un s'appelait "oui", qui a pour synonyme éternité, solidité, stabilité et d'autres mots qui gèlent l'eau d'effroi.

L'autre s'appelait "non", qui se traduit par la déchirure, le désespoir, et moi qui croyais que tu m'aimais, disparais de ma vue, tu semblais pourtant si heureuse quand, et autres paroles qui font bouillir l'eau d'indignation, car elles sont injustes et barbares.

 

Quel soulagement d'avoir trouvé la solution des fiançailles ! C'était une réponse liquide en ceci qu'elle ne résolvait rien et remettait le problème à plus tard.

Mais gagner du temps est la grande affaire de la vie.

 

Amélie Nothomb, Ni d'Ève ni d'Adam.


 -----------------------------------------------    

Bonheur

Un seul bonheur, tout d'une pièce, terrestre et céleste à la fois, temporel et éternel d'un tenant : le bonheur d'être au monde, en ce monde-ci, de l'habiter pleinement et de l'aimer tout en le reconnaissant inachevé, traversé d'obscures turbulences, troué de manque, d'attente, meurtri, raviné par d'incessantes coulées de larmes, de sueur et de sang, mais aussi irrigué par une inépuisable énergie, travaillé de l'intérieur par un souffle à la fraîcheur et à la clarté d'autore - caressé par un chant, un sourire.

Le bonheur imparti à Bernadette, comme à tous les hommes et femmes de sa trempe, consistait à avoir reçu un don de claire-voyance, de claire-audience qui lui permettait de percevoir l'invisible diffus dans le visible, la lumière respirant même au plus épais des ténèbres, un sourire radieux se profilant à l'horizon du vide, affleurant jusque dans les eaux glacées du néant.

Le don d'une autre sensibilité, d'une intelligence insolite, et d'une patience sans garde ni mesure.

Le don d'une humilité lumineuse - clef de verre, de vent ouvrant sur l'inconnu, sur l'insoupçonné, sur un émerveillement infini.

 
 

Sylvie Germain, La chanson des Mal-Aimants.

 

-----------------------------------------

Femmes, femmes, femmes...


Je me demande ce qu'aurait été ma vie plus tard si, enfant, je n'avais pas bénéficié de ces petites réceptions chez ma mère. C'est peut-être ce qui a fait que je n'ai jamais considéré les femmes comme mes ennemies, comme des territoires à conquérir, mais toujours comme des alliées et des amies - raison pour laquelle, je crois, elles m'ont toujours, elles aussi, montré de l'affection.

Je n'ai jamais rencontré ces furies dont on entend parler : elles ont sans doute trop à faire avec des hommes qui considèrent les femmes comme des forteresses qu'il leur faut prendre d'assaut, mettre à sac et laisser en ruines.

 

Toujours à propos de mes tendres penchants - pour les femmes en particulier -, force est de conclure que mon bonheur parfait lors des thés hebdomadaires de ma mère dénotait chez moi un goût précoce et très marqué pour le sexe opposé. Un goût qui, manifestement, n'est pas étranger à ma bonne fortune auprès des femmes par la suite.

Mes souvenirs, je l'espère, seront une lecture instructive, mais ce n'est pas pour autant que les femmes auront plus d'attirance que vous n'en avez pour elles. Si au fond de vous-mêmes, vous les haïssez, si vous ne rêvez que de les humilier, si vous vous plaisez à leur imposer votre loi, vous aurez toute chance de recevoir la monnaie de votre pièce.

Elles ne vous désireront et ne vous aimeront que dans l'exacte mesure où vous les désirez et aimez vous-mêmes - et louée soit leur générosité.

 

Stephan Vizinczey, Eloge des femmes mûres.

Tic tac

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Samedi 7 mars 6 07 /03 /Mars 18:27
Kuala Lumpur.

Dès que j'ai gravi l'escalier menant au toit, j'ai aimé cette terrasse foutraque, en désordre et poussiéreuse comme le reste de la guesthouse. Dans cette vieille bâtisse, rien n'est vraiment hors d'état de marche, mais rien ne marche vraiment non plus.
Les robinets s'ouvrent en grand mais ne se ferment pas entièrement, les lampes s'allument mais s'éteignent brusquement, plongeant un étage entier dans le noir. Les portes bâillent sur leur cadenas, les cloisons des chambres sont en papier cigarette, les oreillers aussi durs que les pierres, les draps mouchetés de brûlures de cigarette, les canapés avachis par le poids de tous les corps qu'ils ont portés.

Ce lieu au nom prémonitoire, Le Village, est un entre-deux mondes. Une enclave coincée entre deux rues, deux immeubles, entre la pulsation lourde de la grande ville et la torpeur des voyageurs. Nombre de ces voyageurs ne voyagent d'ailleurs plus. Arrivés là pour quelques nuits, ils y sont restés, laissant leurs affaires déborder de leur sac et coloniser leur lit, les murs, le plancher.
Alors qu'un hôtel est une gare de transit, Le Village est, lui, un port d'échouage.

Ainsi, d'un jour sur l'autre, je vois les mêmes personnes.
Deux Françaises qui, vautrées sur des couvertures, se vernissent les ongles pendant des heures. Ozgeu la Turque et Dante, son mari insomniaque aux airs de grand chef indien, résidant ici depuis des mois. Joe le Mexicain, qui a écumé tous les continents. Britta, l'Allemande aux yeux scintillants à cause des pétards, accompagnée de Daniel, qu'elle a rencontré sur la route et ne veut plus quitter. Et d'autres encore, dont je ne connais que le visage entrevu entre deux portes.
A la nuit tombée, Le Village a des airs de maison fantôme. Des silhouettes se faufilent dans les couloirs, s'agrègent en petits groupes devant la télé ou méditent en ermite sur les fauteuils du salon. Ici, quelle que soit l'heure, il y a toujours quelqu'un d'éveillé.

Ce soir, la femme n'était plus appuyée contre le mur, près du canapé, sous l'horloge qui ne marche pas.
Quelqu'un l'a déplacée pendant la journée, mais elle a toujours les mains plaquées contre son giron. Un bras de biais qui fait saillir sa poitrine. La tête penchée, avec une mèche brune, échappée de son chignon, qui lui barre la joue. Les yeux clos comme si elle dormait ou réfléchissait intensément, comme refermée à l'intérieur d'elle-même.

Elle ne sent ni la lourde pollution montant de la ville, ni les vapeurs âcres des cigarettes et des joints. Elle n'écoute ni le bruissement des voix parlant dans toutes les langues, ni la mélopée hésitante de la guitare, ni le battement du djembé.
Non. Elle est seulement là, baignée par l'air moite de la nuit, rafraîchie par les ventilateurs. Moi, je suis là aussi, à observer son portrait sous la lumière blanchâtre du néon qui lui fait un teint malade, à me souvenir de matins de soleil sur cette terrasse.

Parmi tous ces matins, il y eut celui où j'attendais Pierrig. Installée à même une natte, une tasse de mauvais café à la main, je cherchais en vain une position qui soulagerait mes tempes endolories. Dans ma petite chambre sans fenêtre, la nuit avait été trop chaude, trop courte. Dix heures de marche la veille... La pollution de Kuala m'avait passé les yeux au papier de verre, collé un aquarium sur la tête et un uppercut aux poumons. Bien qu'allongée, je souffrais de cette douleur traître et diffuse qui empêche d'aligner deux phrases et deux idées.
Aussi n'ai-je pas entendu les pas de Pierrig dans l'escalier, ne l'ai-je pas vu se diriger en souriant vers moi.
Aussi ai-je crié de surprise quand il a ployé sur moi son corps bronzé.

Cela faisait plus d'un an que nous ne nous étions pas vus et nos retrouvailles ont commencé par ce cri.
Par Chut ! - Publié dans : Pierrig, près de l'os
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Mardi 17 février 2 17 /02 /Fév 00:45
Paulien a laissé le double de ses clefs chez moi. Depuis notre bizarre rupture, elles sont suspendues à un clou sur ma bibliothèque, parmi d'autres clefs qui n'ouvrent plus aucune porte.
Ces clefs-là n'appartiennent pas à d'anciens amants mais à des appartements où j'ai vécu.
Il paraît que chaque pot a son couvercle, chaque pied sa chaussure. Pour moi, avec ou sans manie des cadenas, chaque clef aurait plutôt sa serrure.

Les clefs de Paulien n'ont rien de spécial à part ouvrir une porte blindée. Particularité qui les rend embêtantes à perdre ou à laisser sur la bibliothèque d'une ex.
Après le temps de silence à observer après toute rupture, je lui proposai de les récupérer.
Je tombai sur son répondeur et souris.

Rien n'avait changé. Toujours le même ferraillement de métro ou de gare à l'amorce du message. Puis,
juxtaposée au vacarme, sa voix hésitante comme s'il ne se rappelait plus de son nom, plongeant dans les basses pour ânonner son numéro, comme s'il en découvrait les chiffres dans une boule de cristal.

Paulien me rendit la politesse du répondeur quelques jours plus tard. Il partait aux États-Unis pour des colloques, rentrerait quand je partirai en Asie. Ses clefs pouvaient donc attendre mon retour, un prochain coup de fil, une sédimentation sur ma bibliothèque.

Le temps passa. La sédimentation prit corps et racine. Il était temps de sortir la machette.
Je rappelai Paulien, sûrement surpris qu'une fille tienne tant à lui rendre ses clefs sans qu'il ne les ait réclamées.
Avec lui, dès la première rencontre, le contact avait toujours été immédiat, évident. Là, il l'était moins. Notre entame de conversation avait des airs de machine usée se dégrippant à coup de politesse bien huilée.
"Comment-vas-tu-bien-super".
Quand on n'a plus rien à se dire, on recommence souvent le cycle depuis le début.
"Comment-vas-tu-bien-super-génial-au revoir".
Quand on a juste besoin d'un tour de chauffe, on laisse l'entame à sa juste place : la poubelle. Aussi la discussion s'emballa-t-elle à sauts et à gambades de puce et de géant, entre New York, la Malaisie, Bangkok, l'Arménie et Paris. D'ordinateurs en bouquins, de destinations improbables en appareils photo sur fond de cris d'enfants.

Rarement, j'ai trouvé en un homme autant qu'en Paulien ma moitié d'orange et de cerveau. Des soirées entières, assis à même le sol, nous sirotions du bon vin, plongés dans des arguties qui ne passionneraient que nous.
- Tout ça, c'est quand même de l'enculage de coléoptères, rigolais-je en chemin.
Aussi une seule évocation de la mouche de Uexküll, biologiste et philosophe allemand, pionnier de l'éthologie, suffisait à nous faire hurler de rire.
 

Le combiné collé à l'oreille, j'écoutais Paulien en souriant, submergée de souvenirs.
Je revoyais son appartement moquetté de poils gai-luronesque, le fatras de ses livres débordant des étagères, le piano surchargé de photos et de dessins, le balcon exigu où nous nous serrions pour le petit-déjeuner,
le doudou abandonné sur la rembarde.
La lumière chaude d'été filtrée par les stores alors que nous faisions l'amour dans la chambre, la nuit profonde des stores fermés alors que nous reposions au salon, enlacés sous la couverture trop mince par des nuits trop fraîches.

Sa salle de bains presque pire que la mienne, avec ses étagères et sa patère qui n'en finissaient plus de tomber.
Ses voisines collet-monté et son ascenseur qui s'arrêtait au premier au lieu du rez-de-chaussée.
Le jour où il en sortit, lunettes de soleil sur le nez, son plus jeune enfant dans les bras, image d'une paternité douce que je n'ai jamais connue.
Le jour où la baby-sitter, débarquant dans le chaos du lieu, bousculée par un basset et deux gamins surexcités, me prit pour la mère du plus jeune parce que Paulien était brun et moi blonde aux yeux bleus.
Je m'amusais de la méprise en songeant que l'évidence ne coule pas toujours de source.

- Je suis heureux de t'avoir connue, me lança Paulien tout à trac, alors que la conversation touchait à sa fin.
- Moi aussi. Mais si tu le dis comme ça, brrr... J'ai l'impression que je vais mourir.
- Alors disons que je suis heureux de te connaître.

L'émotion passa, fugitive.
Moi aussi je suis heureuse de connaître Paulien.
J'espère même qu'un jour, nous deviendrons amis. Peut-être lorsque je lui rendrai, au printemps, le trousseau qui ouvre sa porte blindée.
Par Chut ! - Publié dans : Eux
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Jeudi 12 février 4 12 /02 /Fév 00:38
L'heure tourne.
L'après-midi a été douce et légère. Après avoir fait l'amour comme jamais, violemment puis tendrement, nous sommes sortis boire un café. Et nous voilà avachis sur la banquette et le siège durs, jambes mêlées, la main d'
Andrea sur mon bras, les miennes perdues dans ses cheveux serpents.

Non, décidément, nous n'avons aucune envie de nous séparer. Parce que nous sommes bien là, à nous embrasser, rire, raconter des bêtises. Peut-être aussi parce que, depuis quelques jours, la mélancolie me rattrape.
Andrea s'aperçoit d'ailleurs que je ne vais pas très bien. Que je m'enferme dans des pensées que je tais. Que je deviens dure pour me protéger de lui. Que les larmes me montent aux yeux
sans raison apparente.
L'imminence de mon départ en voyage me rend grave. Et lorsque je n'y pense plus, c'est Andrea qu'elle rend taciturne.

C
haque jour nous rapprochant de la séparation, nous savons que le temps est compté. Alors nous grappillons. Moi des moments sur les impératifs à boucler, que je repousse au soir ou à la nuit, quand Andrea n'est plus là. Lui sur l'heure où il doit rentrer dans leur appartement, parce qu'il lui faut manifestement y être toujours avant elle.

Au début, Andrea me quittait tôt, se donnant pour tâche d'effacer ma présence. Une fois aérés ses vêtements emplis de mon parfum, savonnée sa peau saturée de la mienne, lavés ses cheveux exhalant mon tabac, mon corps n'existait plus.
Ou presque. Dans toute enquête en infidélité, les dreadlocks offrent une pièce à conviction de choix, tant les odeurs confondues s'y agrègent, piégées.
Mais Andrea avait beau touche à touche me gommer, j'existais encore pour lui dans un lieu duquel elle, "sa légitime", ne pourrait me chasser : son cerveau.

Maintenant, Andrea me quitte le plus tard possible. La ligne jaune de la minute à ne pas dépasser mord souvent sur la soirée. Et
largement ce jour-là en particulier, malgré le téléphone qui ne cesse de sonner dans sa poche. Andrea le consulte d'abord sans décrocher, pour finir par ne plus le consulter du tout.
À quoi bon, d'ailleurs, puisque c'est, sans surprise, toujours le même visage qui s'affiche.
- Où es-tu ? J'arrive. Où es-tu ? J'
arrive ! semblent scander les sonneries.
Andrea enfouit son portable au tréfonds de sa poche, boit une gorgée de thé, repose la tasse sur la soucoupe en évitant mon regard.
Je sais déjà ce qu'il va dire. Alors je le dis avant lui :
- Partons.
Dans la rue, son téléphone s'obstine. Il finit par décrocher en s'éloignant de moi. Un geste d'au revoir, ma route est tracée jusqu'à chez moi, mon dîner emballé dans un sac de traiteur. Je m'en vais rejoindre mon travail, mes écrits, ma musique, mon bordel.
Andrea marche dix pas devant. S'arrête au feu pour traverser. Seul.

Je me dis que c'est trop bête de le laisser ainsi, comme de se séparer par un simple geste sur un trottoir. Alors que j'ai un mouvement pour le rejoindre, mon sac manque de s'échapper de mon poignet. Je m'arrête pour le remettre d'aplomb.
Une seconde plus tard, pile au moment où je lève les yeux sur la silhouette d'Andrea, c'est le choc.


Une fille sautillante l'attrape par le bras. Elle a des gestes un peu saccadés, un chignon mollet qui s'agite et un manteau vert bouteille. Et l'air si contente de le retrouver qu'on dirait une gamine déballant un cadeau de Noël.
Je ne distingue pas son visage. Tant mieux.
Il est des joies qui ne font pas la mienne.

Andrea, lui, semble par contraste tout raide. Gêné peut-être, ou soulagé de ce à quoi il vient d'échapper.
Je pense alors que pour l'adultère, une sacrée dose de confiance est nécessaire.
Il me serait si facile de parcourir les quelques mètres qui nous séparent, de saisir moi aussi le bras d'Andrea, de regarder cette femme droit dans les yeux et de la blesser sans même lui parler.
Une bulle d'hypocrisie qui éclate, forcément, ça éclabousse.

Bien sûr, je n'ai pas bougé d'un pouce. Rivée au bitume par mes semelles en plomb, je les ai observés s'éloigner bras dessus
bras dessous. Traverser sagement la rue entre les clous pour s'engouffrer au supermarché, là où je voulais également me rendre.
Tant pis pour les boissons, je préfère encore crever de soif.

Mais que j'ai pu me sentir conne et transie
sur ce bout de trottoir, les sacs pendus à mes bras comme une inutile marmaille. Et seule, si seule. Mais ce sentiment d'abandon qui m'oppressait, je l'avais bien cherché.
On n'aime pas l'homme d'une autre dans le bonheur.
Par Chut ! - Publié dans : Andrea d'ébène
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Mercredi 11 février 3 11 /02 /Fév 01:26

Aujourd'hui elle n'était pas dans la salle commune mais dans sa chambre.
J'ai frappé doucement avant d'entrer.
Ici, pas de soleil. Les rideaux tirés masquaient le ciel bleu d'après tempête. Pas de froid revigorant non plus, mais la chaleur douce et molle, délétère et malsaine des pièces qu'on n'aère que rarement.
L'odeur m'a saisie à la gorge.
A
igrelette, rance, tenace, un mélange de médicaments, d'urine et de merde d'un corps lavé à la hâte.
Je me suis dit que c'était ça, l'odeur de la presque mort. Une exhalaison de chairs malades qu'aucun parfum n'aurait le pouvoir de masquer.
Aussitôt j'ai eu envie de pleurer ou de vomir. De rentrer ma tête sous mon pull, dans mon cou, pour humer ma peau et ma sueur. Pour me respirer moi et conjurer cette odeur qui ne pouvait pas être la sienne.

Elle était allongée sur le dos. Petite poupée cassée posée de biais, petite forme chétive recouverte d'un plaid, la tête tordue sur l'oreiller. Appuyée au bord du lit, je la surplombais de toute ma taille. Il me sembla qu'en ouvrant juste les bras, je pourrais l'étreindre de la tête aux pieds, la bercer puis lui faire un cercueil chaud pour qu'elle y dépose son dernier souffle.
- Mamie ?
Elle a levé ses yeux d'agate. Les a longtemps plongés dans les miens, comme si elle voulait me contempler ou cherchait une réponse à un problème difficile dont moi seule connaîtrais la solution.
Je lui ai doucement
souri en effleurant sa joue.
Ses pupilles ne cillèrent pas. Elle est aveugle.
Je lui ai touché l'épaule. Aucune chair sous le tissu de la robe, juste des os. Elle me tendit une main que je pris. Sa peau avait la texture et la couleur d'une cire jaune éclatée de veines.
Longtemps, j'ai caressé cette main décharnée en pensant à ce qu'elle ne ferait plus.
La lessive de ses gaines qui trempaient dans des bassines, les petits nœuds du lapin - mon plat préféré d'enfance -, les tartes au sucre que j'adorais, les caresses sur le front pour m'apaiser ou sécher mes larmes.
C'est moi qui ai porté le verre à sa bouche.
- Bois un peu, tu veux bien ?
Elle s'est exécutée lentement, gorgée après gorgée. Sur son crâne décollé de l'oreiller, ses cheveux gris se battaient en épis hirsutes. J'ai bien tenté de les lisser mais ils se redressaient, informes.
Ma mamie, toujours si coquette dans ses robes, si joliment permanentée et apprêtée, n'est même plus l'ombre de son ombre. Juste un minuscule moineau encore perché sur une branche ténue, à la merci du coup de vent qui l'emportera hors du monde des vivants.

La couverture a roulé sur ses jambes. Son corps est celui d'une suppliciée, d'une bougie torturée, d'une flammèche froide, raidie et douloureuse.
L
a dernière fois, l'infirmière m'avait prévenue :
- Les personnes qui deviennent grabataires souffrent.

Aussi lui demandais-je en caressant ses jambes allumettes :
- Tu as mal, Mamie ?
- Non. Pas du tout.
Mais je vois, comme transpercé de mille aiguilles, son visage se crisper.
- Tu es sûre que tu n'as pas mal ?
- Oui.
Mamie discrète à la peine et dure à la douleur, comme toujours. Avec aux tripes la peur de déranger, comme toujours.

Comme cette nuit où elle avait chuté de son lit pour s'étaler sur le plancher. Les voisines, ne la voyant pas ouvrir ses volets, avaient fini par appeler les pompiers.
- Les pauvres, je les ai embêtés, se désola-t-elle une fois de retour dans sa maison. Ils avaient sûrement autre chose à faire que de me ramasser.
J'avais éclaté de rire.
- Tu as raison, Mamie. Ils devaient aller au bal.

Chaos dehors, chaos dedans. Ma grand-mère n'est plus qu'un souffle de conscience à éclipses.
- Tu sais qui je suis ?
Elle a dit oui mais son air perplexe non.
- Je suis ta petite-fille.
Un éclair est passé sur son visage.
- Ma grande puce...
- Je viens te dire au revoir, parce que je vais partir trois mois. S'il t'arrive quoi que ce soit, peut-être ne pourrais-je pas revenir à temps. Alors je te demande de me pardonner si je ne suis pas là.
- Mais oui... Pars donc, ma petite chérie.
L'instant d'après, elle avait probablement oublié.
Pas moi. Je l'ai embrassée tendrement avant de quitter la chambre, me retournant une ultime fois sur le seuil.
C'était peut-être la dernière fois que je la voyais.

Vivante morte 3Et j'ai couru, couru pour attraper un bus, puis un train.
Dans le train, j'ai appelé Andrea.
- Comment vas-tu ? m'a-t-il demandé.
- Pas très bien. Mal, en fait. J'ai l'odeur de la mort sur moi. Sur mes vêtements, ma peau, mes cheveux, dans mon nez.
Tassée contre la fenêtre du wagon, je regardais défiler un paysage triste écrasé de nuages. Les roues du train me scandaient
en malédiction l'obsédante litanie qui m'avait poursuivie des mois entiers :
"La mort entre en moi comme dans un moulin".
Bercée d'arbres, de nuages, de mort et de moulin, je me suis endormie.

Andrea m'attendait à la gare. Immense, sculptural, magnifique même avec ses traits creusés de fatigue. Je l'ai enlacé pour sentir son odeur, sa chaleur, pour que ses bras me ramènent enfin au pays des vivants.
- Qu'as-tu envie de faire maintenant ?
- L'amour, ai-je dit. L'a
mour et un enfant. Alors... Ne lâche pas ma main tout de suite, je t'en supplie.

Par Chut ! - Publié dans : Elles...
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Mardi 10 février 2 10 /02 /Fév 02:54

Je suis dans la chambre prêtée par Maéline, une amie d'enfance. Lorsque je vais dans mon là-bas, c'est toujours ici que je loge.
La chambre, petite, encombrée de valises, de sacs, de vêtements, de livres et de poussettes a des airs de joyeux désordre. Un de ceux qui me plaît parce que, dans aucun espace trop bien rangé, je ne me sens pas chez moi.

Mes affaires sont toutes étalées autour du canapé déplié, comme un rempart contre le sommeil ou les mauvais rêves.

Cette nuit comme souvent, le désordre m'apaise. Peut-être parce qu'il est le reflet de ce qui m'encombre la tête : un beau fouillis, un vrai sac de noeuds et de pelotes emmêlées.

Derrière la fenêtre ouverte, c'est la tempête. Le vent furieux s'engouffrant entre les volets fait tintinnabuler les tubes chromés d'un mobile.
Si je ferme les yeux, ce son cristallin me replonge sur les ports de mon enfance, là où je dormais, insouciante, sur des bateaux, bercée par la houle et le claquement sec des cordes heurtant les mâts.
Mais il n'y a pas ni iode ni douceur dans ce vent de là-bas. Juste le froid agressif, coupant, des montagnes toutes proches.

Par Chut ! - Publié dans : Au jour le jour
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