Présentation

Paroles de lecteurs

Images Aléatoires

  • Devant-sa-feuille.png
  • Sourire.png
  • Amarapura-Soir.png
  • Vendeuse-de-cartes-3.png
  • Femme-en-orange2.png
  • Penseur

En lisant en écrivant

De la relativité de l'amour

 

/David a laissé/ un Post It où il y avait mes numéros de téléphone et une citation :

La littérature nous prouve tous les jours que la vie ne suffit pas.

Ou le contraire ?

J'ai bu un mauvais Nescafé dans son jardin de curé, les coudes sur une table en plastique blanc de camping ; c'est difficile de boire quand on ne peut cesser de soupirer.

Au sortir d'une nuit d'amour comme celle-là - et, malgré mon passé fastueux, des nuits comme celle qui venait de s'écouler je n'en avais pas tellement eu -, on a la sensation de ne plus être maître de soi, de ses lèvres, de ses mains, jusqu'à la respiration qui semble ne plus vous appartenir.

On s'est tellement mêlés, on a si prodigieusement été l'un l'outil du plaisir de l'autre, que reprendre son corps en main semble insensé.

 

Les premiers mots qui suivirent la nuit où on est non seulement tombés amoureux, mais littéralement tombés l'un dans l'autre, ont une singulière saveur de vérité. Plus qu'on ne le voudrait, on se découvre, à l'autre comme à soi.

Ils restent, ces mots-là, comme un écho qui rend tout le reste indécent.

/David/ me dit qu'il m'avait attendue ; il savait que je lui reviendrais, car j'étais faite pour lui de toute éternité ; moi seule pouvait le guérir de sa fracture profonde, de son mal de vivre ; il me dit que j'étais la femme qu'il avait le plus baisée dans sa vie, tout seul ou aux côtés d'autres.

Il me dit que son âme était à moi et qu'elle m'appartenait depuis toujours.


J'étais comme un enfant pauvre qui hérite de la fortune de Rockfeller.

En même temps, je ne pouvais pas, je ne voulais pas le croire. Ç'aurait voulu dire que je trahissais ce que j'étais, ce en quoi je croyais : que rien n'est éternel, qu'on est profondément et définitivement seuls ; et cela, au fond, me convenait parfaitement.

D'ailleurs, tout ce que j'avais vécu me le confirmait.

Mes meilleurs moments sont ceux que je passe en tête-à-tête avec moi-même, à me balader sur la berge d'un fleuve, à écouter le vent dans les feuilles des peupliers. Ou un livre à la main, étendue dans l'herbe. À écouter La Passion seon Saint Matthieu, à parler à un chat, à dormir dans un grand lit vide et un peu froid...

La présence d'un homme a toujours masqué, d'une certaine manière, mon bonheur. Je n'ai d'yeux que pour lui, alors que le reste du monde m'a toujours semblé plus intéressant que l'amour.

Il y a une vieille dame qui habite au fond de moi, une vieille dame agacée par tous ces frottements, toutes ces scènes, par les baisers et les larmes. Elle a les yeux clairs, la peau propre et sèche, et n'aspire qu'au calme pensif d'un matin d'hiver ; le reste, ça la laisse sceptique et un peu navrée.


Simonetta Greggio, Plus chaud que braise extrait du recueil de nouvelles L'Odeur du figuier.


 -----------------------------------------------    

Être d'eau

 

Je bénis l'inventeur des fiançailles. La vie est jalonnée d'épreuves solides comme la pierre ; une mécanique des fluides permet d'y circuler quand même.

Il y a des créatures incapables de comportements granitiques et qui, pour avancer, ne peuvent que se faufiler, s'infiltrer, contourner. Quand on leur demande si oui ou non elles veulent épouser untel, elles suggèrent des fiançailles, noces liquides. Les patriarches pierreux voient en elles des traîtresses ou des menteuses, alors qu'elles sont sincères à la manière de l'eau.

Si je suis eau, quel sens cela a-t-il de dire "oui, je vais t'épouser" ?

Là serait le mensonge. On ne retient pas l'eau. Oui, je t'irriguerai, je te prodiguerai ma tendresse, je te rafraîchirai, j'apaiserai ta soif, mais sais-je ce que sera le cours de mon fleuve ? Tu ne te baigneras jamais deux fois dans la même fiancée.

 

Ces êtres fluides s'attirent le mépris des foules, quand leurs attitudes ondoyantes ont permis d'éviter tant de conflits. Les grands blocs de pierre vertueux, sur lesquels personne ne tarit d'éloges, sont à l'origine de toutes les guerres.

Certes, avec Rinri, il n'était pas question de politique internationale, mais il m'a fallu affronter un choix entre deux risques énormes.

L'un s'appelait "oui", qui a pour synonyme éternité, solidité, stabilité et d'autres mots qui gèlent l'eau d'effroi.

L'autre s'appelait "non", qui se traduit par la déchirure, le désespoir, et moi qui croyais que tu m'aimais, disparais de ma vue, tu semblais pourtant si heureuse quand, et autres paroles qui font bouillir l'eau d'indignation, car elles sont injustes et barbares.

 

Quel soulagement d'avoir trouvé la solution des fiançailles ! C'était une réponse liquide en ceci qu'elle ne résolvait rien et remettait le problème à plus tard.

Mais gagner du temps est la grande affaire de la vie.

 

Amélie Nothomb, Ni d'Ève ni d'Adam.


 -----------------------------------------------    

Bonheur

Un seul bonheur, tout d'une pièce, terrestre et céleste à la fois, temporel et éternel d'un tenant : le bonheur d'être au monde, en ce monde-ci, de l'habiter pleinement et de l'aimer tout en le reconnaissant inachevé, traversé d'obscures turbulences, troué de manque, d'attente, meurtri, raviné par d'incessantes coulées de larmes, de sueur et de sang, mais aussi irrigué par une inépuisable énergie, travaillé de l'intérieur par un souffle à la fraîcheur et à la clarté d'autore - caressé par un chant, un sourire.

Le bonheur imparti à Bernadette, comme à tous les hommes et femmes de sa trempe, consistait à avoir reçu un don de claire-voyance, de claire-audience qui lui permettait de percevoir l'invisible diffus dans le visible, la lumière respirant même au plus épais des ténèbres, un sourire radieux se profilant à l'horizon du vide, affleurant jusque dans les eaux glacées du néant.

Le don d'une autre sensibilité, d'une intelligence insolite, et d'une patience sans garde ni mesure.

Le don d'une humilité lumineuse - clef de verre, de vent ouvrant sur l'inconnu, sur l'insoupçonné, sur un émerveillement infini.

 
 

Sylvie Germain, La chanson des Mal-Aimants.

 

-----------------------------------------

Femmes, femmes, femmes...


Je me demande ce qu'aurait été ma vie plus tard si, enfant, je n'avais pas bénéficié de ces petites réceptions chez ma mère. C'est peut-être ce qui a fait que je n'ai jamais considéré les femmes comme mes ennemies, comme des territoires à conquérir, mais toujours comme des alliées et des amies - raison pour laquelle, je crois, elles m'ont toujours, elles aussi, montré de l'affection.

Je n'ai jamais rencontré ces furies dont on entend parler : elles ont sans doute trop à faire avec des hommes qui considèrent les femmes comme des forteresses qu'il leur faut prendre d'assaut, mettre à sac et laisser en ruines.

 

Toujours à propos de mes tendres penchants - pour les femmes en particulier -, force est de conclure que mon bonheur parfait lors des thés hebdomadaires de ma mère dénotait chez moi un goût précoce et très marqué pour le sexe opposé. Un goût qui, manifestement, n'est pas étranger à ma bonne fortune auprès des femmes par la suite.

Mes souvenirs, je l'espère, seront une lecture instructive, mais ce n'est pas pour autant que les femmes auront plus d'attirance que vous n'en avez pour elles. Si au fond de vous-mêmes, vous les haïssez, si vous ne rêvez que de les humilier, si vous vous plaisez à leur imposer votre loi, vous aurez toute chance de recevoir la monnaie de votre pièce.

Elles ne vous désireront et ne vous aimeront que dans l'exacte mesure où vous les désirez et aimez vous-mêmes - et louée soit leur générosité.

 

Stephan Vizinczey, Eloge des femmes mûres.

Tic tac

Mars 2026
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30 31          
<< < > >>

Recherche

Profil

  • Chut !
  • Le blog de Chut !
  • Femme
  • 02/03/1903
  • plongeuse nomade
  • Expatriée en Asie, transhumante, blonde et sous-marine.

Flux et reflux

Syndication

  • Flux RSS des articles

Créer un Blog

Mercredi 14 octobre 3 14 /10 /Oct 02:33

Il a sonné, j'ai ouvert la porte, il a fait la gueule. Un sifflement sortit d'entre ses dents alors que, immobile au milieu du couloir, il regardait les murs, les murs couverts d'étagères, les étagères couvertes de livres.
Il soupira fort dans sa salopette, comme un vieux cheval qui tousse.
"Déjà du reproche...", pensai-je.

- C'est abîmé derrière ? qu'il me demanda.
- Je crois que oui.
Son gros doigt fit basculer trois Pléiades, descendit le long des tranches et gratta le mur. Lorsqu'il les relâcha, elles retournèrent à leur place en soulevant une fumée de plâtre.
Il soupira encore plus fort.
- Mais pourquoi vous gardez tous ces livres ?
- Parce que c'est mon travail. Certains sont gardiens de phare. Moi, je suis gardienne de livres.

Il me fixa, vaguement hostile. Il devait penser que je me payais sa tête.
Il avait raison.
- Mais à quoi ça vous sert donc, autant de bouquins ? Les livres, c'est simple : on les prend, on les lit, on les jette. Ça fait de la place.
J'allais ajouter qu'on pouvait aussi se torcher avec, mais prudence... Nous n'étions en relation que depuis cinq minutes et ce peintre en bâtiment avait des poings à écrabouiller les mouches.

- Vous voulez un café ?
- Pas de refus.

Il le sirota appuyé contre le minibar, dos ostensiblement tourné aux étagères. Pendant ce temps, je les délestais
de leur poids de papier, doucement pour ne pas abîmer les couvertures. Fastidieux travail qui, si je ne me pressais pas, m'occuperait la demi-journée.

Cette scène m'en rappela une autre. Dans le même couloir, mais face à mon père. Lui aussi avait regardé, effaré, les triples centaines de livres alignés façon revue militaire. Puis le tas informe, bien plus grand que moi couchée, qui s'affaissait sur le plancher.
Ce jour d'après déménagement, je ne pillais pas mes étagères, je les remplissais.
- Tu devrais t'en débarrasser, lança-t-il.
Je levai un regard ahuri.
- Me débarrasser de... ?
- Tes bouquins, tiens !
- Mais pourquoi ?
- Parce que tu les as lus.
- Pas tous.
- Alors garde juste ceux-là.


Poids de papier2Lovée contre une étagère, je me mis à lui expliquer. Les livres-souvenirs liés aux voyages, aux rencontres, à des périodes de vie, les livres-cadeaux d'amis, les livres coups de cœur, les livres d'art à regarder au lit, les livres que je relirai un jour, les livres...
Il me coupa :
- De toute façon, j'ai plus lu que toi dans ma vie.
J'en restai bouche bée. Jamais jusqu'alors je n'avais songé à la lecture comme une compétition.
- Si tu veux, dis-je.
- Bon, ceci étant réglé, nous pouvons ranger ces volumes en bas à droite.
Il s'empara d'une pile, l'enfourna dans l'étagère.
Il avait gagné. Il était content.

Le lendemain je refis tout le classement.
Sagan à côté de Nabokov, ça me chiffonnait. Elle serait mieux à côté de Sade.

 

 

Pin-up de Gil Evgren.

Par Chut ! - Publié dans : Au jour le jour
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Jeudi 8 octobre 4 08 /10 /Oct 20:17
Il avait la quarantaine, un calot et une parka aussi noire que sa peau. Pas de panier, juste ses bras pour empiler ses achats. Il ne sentait pas très bon, même très mauvais.
Je reconnus aussitôt l'odeur d'un corps abîmé, fourbu par un travail de force, épuisant, aliénant, sous-payé.

Nous contemplions tous deux le rayon "hygiène" d'un hard discounter de quartier. Depuis la crise et la fonte de mes revenus, faut dire que Monsieur P, c'est terminé.
Comme toujours, j'écoutais de la musique
, sourde au brouhaha du monde alentour. Mon isolement voulu ne le dissuada pas de me tapoter l'épaule. J'ôtai les écouteurs pour l'entendre me demander, brandissant une bouteille :
- Ce produit sert-il à se laver sous la douche ?
L'étiquette indiquait en gros "liquide vaisselle".
- Non. Le gel douche, c'est ici.

Je désignai une rangée de flacons. Son regard ne fila pas sur leur alignement coloré mais sur leurs prix. Une crispation vite réprimée tordit sa bouche.
- Et les grandes bouteilles, là ? questionna-t-il, doigt tendu vers le bas.
En bas, c'était les tout premiers prix, les imbattables au format familial. Je m'accroupis. Il m'imita. Tournant les bouteilles mal disposées, je commentai au fur et à mesure :
- Du shampooing... Du bain moussant... Pas de gel douche, désolée.
- Pas grave, fit-il du ton de ceux pour qui, en fait, ça l'est. Ils ont du savon de Marseille, vous croyez ?
- Oui, mais pas dans ce rayon.


Il se releva et fronça les sourcils. Je compris aussitôt : pile face à lui s'étalait une ribambelle de savons sous cellophane.
- Ceux-ci ne sont pas de Marseille. Suivez-moi.
Je le guidai au rayon ménager. Puis, devançant sa question, précisai :
- Les violets sont parfumés à la lavande, les verts à l'huile d'olive. Les blancs, ben... à rien.
Évidemment, c'était les blancs les moins chers. Il en prit deux paquets et me remercia trois fois.
- Vous êtes tellement aimable.
- Oh, de rien. Je vous en prie.
Je souris en le regardant s'éloigner, très digne, le cœur pincé du regret de n'avoir pu faire davantage.

Les étiquettes des produits, les panneaux des rues, les noms des stations de bus, nous les déchiffrons à longueur de journée sans même y penser.
Mais quand tout cela nous est fermé, qu'on ignore où et quoi acheter, comment se diriger, à quel arrêt descendre,
quand le monde n'est qu'un ramassis de hyéroglyphes, une cacophonie grinçante nous renvoyant à notre impuissance, comment fait-on ?
La réponse est simple. D
ésemparé, perdu, exclu, on ne fait pas.
La seule ressource sur laquelle s'appuyer, c'est l'autre. L'autre qui, par solidarité, gentillesse ou compassion, consacrera deux minutes de son temps à nous éclairer. Sans inflexion de jugement dans la voix ni mépris aux paupières, parce que ne pouvoir lire ne signifie pas être idiot.

Cette exclusion du monde, je l'ai connue en Chine.
Là-bas, le moindre déplacement se changeait en jeu de pistes ou pire, en parcours du combattant. Progressant au ralenti, je m'usais les pupilles à comparer les idéogrammes de mon plan à ceux des panneaux. Passais dix fois, épuisée, devant un hôtel en le prenant pour une maison de thé. Ratais mon arrêt parce le chauffeur conduisait trop vite. Descendais trop loin et marchais dans l'autre sens en m'égarant.
Je me souviens d'une errance de deux heures, sac au dos, à la recherche d'un bus. Je sollicitais l'aide des passants. Certains refusaient de me parler p
arce que j'étais étrangère. D'un geste méprisant, ils me renvoyaient au trottoir. D'autres, ne comprenant pas ce que je voulais, m'aiguillaient sur une fausse route.
Je me souviens de cette rage qui finit par m'étreindre. De cette impression d'être inutile, déracinée, stupide. D'autant plus stupide lorsqu'un Chinois, martelant d'énervement un panneau, me cria aux oreilles :
- Cannott iou riiiid ??!!
Ben non, je ne pouvais pas.
Mais moi, j'étais en vacances.
Alors, quand on est étranger à son propre pays,
comment fait-on ?
Par Chut ! - Publié dans : Au jour le jour
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Samedi 3 octobre 6 03 /10 /Oct 03:33
J'étais en retard de cinq minutes, elle de plus d'une heure.
À un moment, elle traversa la petite salle d'attente et me sourit. Je pensai qu'elle m'avait reconnue. Alors je lui souris, espérant que mon tour allait enfin venir.

De la musique trop forte sortait des enceintes fixées au mur. Du rock, des groupés indés à flux continu. J'ai pensé que ça faisait bizarre, cette musique pas raccord avec le maintien supposé, un peu rigide, d'un cabinet de médecins.
Puis j'ai pensé que je tournais vieille bique d'avoir de tels préjugés. Quà sa place, j'aurais probablement voulu dépoussiérer la raideur des conventions.
Recevoir des malades n'empêche ni d'aimer le rock, ni de le faire savoir.

J'ai pensé ensuite que cette musique jouait peut-être un rôle dans celle, répétitive et lassante, qui s'égrenait à l'intérieur du cabinet.
"Docteur, j'ai le nez bouché."
"Docteur, j'ai mal au ventre."
"Docteur, j'ai des insomnies."
Difficultés à respirer, à digérer, à dormir.
Difficultés à vivre, tout simplement.
Une musique couvre l'autre et empêche les oreilles indiscrètes d'entendre ce qui ne les concerne pas. À moins que la finesse des cloisons n'en soit la raison : sans même vouloir les écouter, les malheurs des autres nous prennent à témoin. Noyés sous une bonne couche de musique, on n'est plus témoin de rien.
Pratique.

Une femme très jeune sortit du cabinet, louvoya dans la salle d'attente. Je crus qu'il s'agissait d'une patiente, que mon tour était enfin venu.
"Impossible, rectifiai-je aussitôt, elle n'a pas de manteau."
En effet,
documents calés sous un bras, elle fit route dans l'autre sens. La porte se referma derrière elle.
J'avais déjà inspecté de haut en bas la pile de magazines, feuilleté les plus intéressants, lu les affiches placardées dans un joyeux désordre, refait mentalement la déco. La pièce triste, à la limite du miteux, en aurait eu bien besoin.

Le temps commençait à me sembler long. Très long.

J'ai pensé que si j'avais été médecin, j'aurais eu une jolie salle d'attente. Une accueillante qui met à l'aise comme du baume sur une plaie. Une dont on n'a pas envie de sortir à peine y est-on entré. Une de bon goût mais sans ostentation, histoire de ne pas effaroucher la clientèle.
Chez certains médecins, on flaire déjà que la plus douloureuse
partie de la visite sera la fin, ce moment où vous serez gratifiés, sans même un sourire, d'une facture à trois chiffres.

Au bout de trois quarts d'heure, j'ai pensé qu'elle m'avait oubliée, peut-être parce que mon nom ne figurait pas dans son carnet. J'avais appelé en début d'après-midi sans conviction : obtenir un rendez-vous pour le jour même, je n'y croyais pas. Et que j'en aie besoin ne changeait rien à l'affaire.
Aussi fus-je agréablement surprise lorsque la secrétaire me demanda :
- 15h45, cela vous convient ?

Au bout d'une heure, ma patience se réduisait à peau de chagrin. Quand la porte s'ouvrit à nouveau, j'étais résolue à réclamer un brin d'attention. Gentiment et sans râler, renfonçant dans ma gorge l'irritation qui y couvait.
Elle me coupa l'herbe sous le talon :
- Vous êtes... ? Vous avez rendez-vous à... ? Avec mon collègue ?
Au temps pour moi. Fichue prétention de croire qu'elle m'avait reconnue. Son sourire n'était que de politesse, un truc creux adressé en passant à quelqu'un qui visiblement s'emmerde.
Je décline mon nom. Précise que j'attends depuis une heure. Elle ne s'excuse ni ne me propose d'entrer. Non. À la place, elle s'esclaffe. Me tourne le dos et s'adresse, toujours hilare, à quelqu'un. Sûrement la jeune femme aux documents, qui rigole aussi.
Deux minutes et dix blagues plus tard, elles n'ont toujours pas éclairci le mystère de qui est passé à ma place. En revanche, elles se sont bien marré.
Moi pas du tout. N'ayant pas été invitée à me lever, j'attends encore agrégée à ma chaise.

Ce rendez-vous part vraiment mal. D'autant plus mal que ce n'est pas elle qui s'installe derrière le bureau, mais la jeune femme. Qui ne se présente pas.
Comme je garde aussi le silence, une gêne s'installe.
Un "Mademoiselle Cortez, interne" vient la rompre. C'est la généraliste qui a parlé et non Mademoiselle Cortez, trop occupée à bidouiller l'ordinateur.
Je n'avais rien contre elle mais là, ça commence.

Aucune envie de m'adresser à cette interne, de lui expliquer ce qui m'amène ici, de lui dérouler le fil de mes problèmes alors que je ne l'ai jamais vue.
Ce que j'ai à dire est trop intime pour sortir facilement devant une personne. Alors devant deux...
Je suis agacée qu'on m'impose sa présence sans me demander mon avis. Je juge ça incorrect, déplacé, non professionnel.

Ah oui, j'oubliais.
Moi, je suis la patiente. Celle qu'on oublie en salle d'attente, qui paye et qui, en prime, doit fermer sa gueule.
Ma gueule, il vaut
en l'occurrence mieux que je la ferme, car je suis venue demander un service. Pas grand chose en soi, mais je me doute que ça risque de coincer.
Mon bon sens me souffle que si je commence par "j'aimerais que Mademoiselle Cortez sorte", je n'obtiendrai jamais ce dont j'ai besoin.

- Qu'est-ce qui vous amène ?
me questionne la généraliste.
Je commence à réexpliquer ce que je lui ai confié il y a des mois. Qui figure déjà dans mon dossier. Mon dossier qu'elle ne voit pas puisque l'interne monopolise l'ordinateur. Qu'elle se fiche d'ailleurs de voir, puisqu'elle n'a pas un geste pour accéder aux données.
Je mentionne que je reviens d'une consultation spécialisée en Espagne.
- En
Espagne ? Et pourquoi ?
L'inflexion n'est pas cordiale, elle est suspicieuse. Je serre les poings. Dans mon dos, pour que ce geste lui échappe.
Je brûle de lui rétorquer que
pourquoi, elle devrait s'en douter. Qu'en tant que médecin, elle est censée connaître les lois médicales de notre pays. Mais peut-être est-ce moi qui suis trop exigeante, puisqu'être médecin ne signifie pas tout savoir.
Ma réponse tombe, laconique :
- Parce que je n'ai pas le droit en France.
Moue dubitative et ennuyée, genre "à d'autres".
"Me crois pas, t'as raison. Se taper 2500 bornes pour atterrir dans une clinique, tout le monde en rêve. Trop nul
d'être pris en charge à côté de chez soi. Et être exclue de toute couverture sociale, c'est le pied intégral. Bientôt tu vas m'accuser de faire du tourisme sous prétexte que Barcelone est une belle ville, pas vrai ?"

Je respire un bon coup. Sors mes dernières analyses et les papiers fournis par la spécialiste d'Espagne, qui n'est d'ailleurs pas espagnole mais française. Clair que sur ce créneau-là, y a des sous à se faire à l'expatriation.
- Mes analyses sont anormales, j'aurais besoin d'un traitement. Ou plutôt de deux.
Elle prend la feuille que je lui tends, la parcourt d'un air vaguement dégoûté, lève les yeux au ciel et les rabaisse sur un classeur. Classeur qu'elle prend et feuillette en marmonnant "mais où est donc ce papier de formation ?".
Enfin... Feuilleter est un grand mot, puisque ledit classeur est bourré de papiers volants, de demi-pages griffonnées et de post-it.
Moins une que le contenu ne finisse sur la moquette.

Ce que j'ai est clair, les traitements simples. Je les connais pour les avoir déjà pris et même conseillé à d'autres femmes dans mon cas.
D'accord, je ne suis pas médecin, mais le sujet m'intéresse depuis longtemps. Partant de là, je me suis bien documentée. Et d'autant mieux que me voilà touchée.
Elle,
façon cochon truffier, fourrage encore dans son classeur. Me débite un truc sans intérêt et se contredit aussitôt.
Une vague de découragement me submerge. Elle n'y connaît rien.
J'avance un éclaircissement. Elle me foudroie du regard.
Vrai, j'oubliais. Chacune à sa place.
Moi, je suis la patiente, l'imbécile, l'ignorante qui ne doit pas se mêler de savoir. Et si je sais et que par malheur j'ose le dire, je suis une chieuse.


- Je ne vous prescrirai pas ça, tonne-t-elle. Hors de question !
J'essaie d'argumenter. Elle me coupe. J'argumente plus fort mais je n'ai plus la patience, juste une énorme boule de colère qui fait dérailler ma voix.
Je suis épuisée de ce cirque.
Je veux m'en aller mais... Ces
antibiotiques, il me les faut.
Alors je me dis qu'à défaut du premier, je pourrais peut-être obtenir le second.

C'était compter sans Mademoiselle Cortez. Après avoir entré le nom dudit
antibiotique dans l'ordinateur, elle lâche un triomphal :
- Celui-là, il n'est pas pour ce que vous avez. Enfin, pas pour un de vos problèmes immédiats, hein.
- Tiens donc... Pourquoi un spécialiste me l'aurait-il prescrit, alors ?
Silence embarrassé.
Mademoiselle Cortez feint de n'en avoir aucune idée. Si elle lisait la notice en entier, elle en trouverait peut-être une.

Sentant la situation lui échapper, la généraliste
s'empare de la feuille oubliée sur le bureau. Pointe un à un les médicaments de la liste en les ponctuant d'un rageur :
- Et ça, ça, ça, à quoi ça sert, d'abord ?
J'hallucine. Moi à qui elle n'accordait
plus tôt aucun crédit, elle me somme à présent de lui fournir des explications techniques.
Je grille de lui balancer de retourner à son classeur. D'ouvrir son Vidal. De me rendre cette putain de feuille qui ne la concerne pas, puisque destinée à un autre spécialiste.

Mais non. Lorsque j'ouvre la bouche, c'est pour lui expliquer mon futur traitement. Dans lequel elle ne sera pas impliquée, qu'elle se rassure.
Plus j'explique, plus ma voix s'emballe, plus mon ton monte. Je suis à bout d'avoir à me justifier, d'être malade et de quémander deux - pardon, trois - médocs. Qui ne figurent d'ailleurs pas sur cette liste qu'elle s'acharne à secouer comme un prunier.
D'accord, j'ai sûrement mal présenté les choses.
D'accord, aucun médecin n'apprécie d'être guidé dans ses prescriptions.
D'accord, la doctoresse espagnole aurait dû écrire une lettre.
Tout cela, je l'admets volontiers. Mais ce que je n'admets pas, c'est l'
incompréhension, l'incompétence et le mépris.
- Ça suffit, maintenant !
Oui, madame la généraliste. Ça suffit bien.
- Si ça ne vous convient pas, allez ailleurs ! Ou retournez en Espagne !

Là, j'ai craqué, attrapé un mouchoir dans mon sac, l'ai serré contre ma bouche et hurlé dedans. En silence, parce qu'aucun son ne voulait sortir.
Le silence a dû durer cinq minutes. Après autant de cris, c'est interminable.
Les deux femmes ont dû me regarder interloquées. M'en foutais. J'avais tellement d'eau dans les yeux que j'étais aveugle. F
ixant le mur, j'ai balbutié :
-
J'ai des problèmes de santé, je viens ici parce que j'ai besoin d'aide, et voilà... Tout ça, c'est double peine. Double peine.

Fin de la consultation.
Mademoiselle Cortez a tapé une ordonnance incomplète. La généraliste me l'a remise.
J'ai quitté le cabinet.
Je n'y reviendrai plus jamais.
- Bon courage, qu'elles m'ont dit.
Par Chut ! - Publié dans : Au jour le jour
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Mardi 15 septembre 2 15 /09 /Sep 12:41

Barracuda Lake, île de Coron, archipel de Palawan, Philippines.


Il m'a dit que ça allait être chaud.
Très chaud, même. Bien plus que la température de mon corps et davantage qu'un bain bouillant.
- Tu veux plonger sans combinaison ?
J'ai dit oui bien que sous l'eau, j'ai facilement froid.
Au bout de trois quarts d'heure, même par 28 degrés, je grelotte.

Des immersions d'une heure ou plus, j'en ai terminé en claquant des dents, secouée de spasmes et de frissons, racornie dans le vent sur le pont du bateau, détrempée de la tête aux pieds, enlacée à mon paréo en quête d'une chaleur illusoire.
Lorsque la pluie s'invitait à la fête, ma Bérézina était complète.

Depuis ces retours tremblotants à la surface, je ne me jette à l'eau qu'avec deux combinaisons, enfilées à grand peine l'une sur l'autre façon crêpes.
Alors prisonniers de six millimètres d'épaisseur, mes membres ne se plient qu'avec difficulté. J'ai la raideur des bonshommes au derrière plombé de mon enfance, le mouvement saccadé, la sueur au front et le souffle court.
Loin, très loin de Lara Croft et près, très près de la bonbonne Michelin.
Une fois lestée du gilet et du tank de quinze kilos, me voilà tout à fait paralysée. Et lorsqu'il faut sauter du bateau, c'est d'une démarche de crabe que j'avance, pieds palmés en canard, gracieuse comme un manchot.
Vite, un pas de géant pour me délivrer de la pesanteur de ce monde.
Dans l'eau tout deviendra léger, facile, aérien.
L'âne mort de ma bouteille n'aura plus de poids, plus de prise sur mes muscles tétanisés.
La mer est ma délivrance.
Mais puisque là, ça allait être chaud, très chaud, je ne pouvais qu'accepter de laisser croupir sur le pont mes frusques en néoprène. Assez joué le bibendum, place au rêve de plonger peau nue, directement livrée aux caresses de l'océan, sans rien d'autre que mon petit maillot rouge.

Soleil épinard 2Dix mètres.
L'eau est tiède comme un bain dans lequel on a trop mariné mais dont on ne résigne pas à sortir. Les icebergs de mousse retombent en flan trop cuit, la crasse se dilue en flaques huileuses.
C'est l'heure des braves, celle où il faut s'extraire du liquide pour retourner à la terre.
Moi, je vis cette heure à rebours : dans le monde du dessus, elle sonne ce qui s'achève.

Dans celui de dessous, ce qui commence.

Quinze mètres.
Une main invisible a tourné le robinet d'eau chaude. Il coule maintenant à grandes giclées et ses cataractes m'inondent.
Je suis bien, mieux que bien même.
J'écarte les jambes. Un courant s'insinue en rigole entre mes cuisses, glisse en anguille agile le long de mon sexe.
Frémissement de plaisir. Une pensée me frôle :
"Peut-on jouir en plongeant ?"


Vingt mètres.
La main invisible tourne, tourne le robinet.
On m'a menti.
Je ne suis pas dans un lac salé mais dans une grande casserole. Le sable au fond n'est pas minéral mais métallique, sa pente ne s'incline pas vers l'infini mais bute à l'horizontale sur des parois noires.
Celle de la casserole dans laquelle je cuis doucement à l'étouffée.

Vingt-cinq mètres.
La main, ivre de son mouvement, est devenue folle. Ecrevisse
dans son bouillon, je rôtis engluée dans le chaudron de l'enfer.
Je veux protester que je ne suis pas comestible.
Que mon nom est dure à cuire. Que je ne parlerai pas, même sous la torture. D'ailleurs, régulateur enfoncé dans la bouche, je ne pipe pas mot mais regarde mon guide.
Il fait signe de balayer son masque.
Compris. Droit devant, la lumière est mangée par l'obscurité. On n'y voit pas plus qu'au tréfonds du purgatoire.
Avant de plonger, il m'avait d'ailleurs prévenue :
- Le fond du lac est trop sombre, personne ne s'y risque.
Cela sonnait comme une information sauf que j'ai vu ses yeux et dedans, la peur de ce que l'on ne formule pas.

L'angoisse archaïque du chaos, la crainte primitive d'avancer en territoire interdit, trop loin de la terre des hommes et trop près des squelettes des marins perdus, des cimetières d'âmes, des monstres des profondeurs.
Un regard de terreur sacrée mâtinée d'une excitation enfantine. L'avertissement que par trente mètres de fond se tient une ligne de démarcation aussi nette qu'imperceptible, infranchissable même aux hommes poissons.


barbapapa.jpgNous virons de bord et soudain, le paysage me coupe le souffle.

Devant nous, sur le côté, à perte de vue, des montagnes abruptes se dressent, des gorges moutonnent en replis sinueux, des pics lacèrent l'eau trouble de leurs pointes.
Je suis au Colorado ou dans un décor de cinéma conçu par un visionnaire alcoolique, s
ur un Everest débarrassé de ses neiges où je fais de l'alpinisme à l'envers.
Tête en bas, sans un effort, je flotte à flanc de rocher, m'approche et m'éloigne d'une inflexion de palme, serpente entre deux déchirures ouvertes dans la pierre.

Passée de l'enfer au paradis, je nage dans le ciel. Oui, dans le ciel, car autour de moi ballottent des nuages immobiles, prisonniers d'une densité opaque.

Le monde autour est un désert d'immensité, passé sous le vernis d'un aquarelliste.

Lorsque le guide avait plus tôt évoqué "the formation of clouds", je repris étonnée :
"Clouds ? In the sea ?"
Comme il insistait doigts tendus vers le ciel "Yes, yes, clouds", j'avais fini par acquiescer "Clouds in the sea, OK", pensant qu'il se payait ma tête.
Et bien non, parce que ces agrégats de plancton ressemblent vraiment à des nuages. Ou, corrigeai-je mentalement, à des morceaux épars de barbe à papa, petits ou gros, maigres ou ventrus, filandreux et fondant sous les doigts en filets de sucre.
Soudain je suis une gamine revenue à la fête foraine, une invitée surprise dans la chocolaterie de Charlie, une ado allongée dans l'herbe cherchant à donner forme aux boules de coton.
- Là je vois... Le profil d'une impératrice... Un éléphant à hélice qui prend son envol... Un pilon de poulet dans une assiette... 
Lorsque je me renverse, le soleil luit au loin à travers des couches de gélatine. Il n'est ni blanc ni jaune, mais vert.

Vert épinard.
J'ai faim.
Il est temps de remonter.

Par Chut ! - Publié dans : En profondeur... passion plongée
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Samedi 12 septembre 6 12 /09 /Sep 15:39

J'ai devant moi un oiseau ailes repliées.

Et moi aussi je suis un oiseau.

Bras croisés sur le torse, jambes fléchies, je glisse au ralenti. Chaque expiration me fait toutefois descendre un peu plus vite.


Légère douleur dans les oreilles. Je mâchonne le détendeur et avale ma salive, faisant doucement jouer ma mâchoire. Le petit plop caractéristique survient pour chasser la gêne.

Je peux continuer.

 

Un regard vers le bas. Le plateau de corail s'infléchit en pente douce pour tomber en un mur à pic. L'eau, bleu sombre, saturée de particules en suspension, devient noire.

Plus haut, perdus dans la distance, des silhouettes de poissons passent tels des spectres. L'ombre gracieuse d'une tortue nous survole avant de disparaître.


Des reflets argentés allument soudain l'obscurité. Un banc de sardines en feux follets, semblable à de petites torches argentées nous montrant la route.

Tout droit, plus bas.

C'est en effet là que, ombres aspirées par un abysse, nous allons.

 

L'oiseau se tourne vers moi. Je ne vois pas ses yeux, juste son pouce et son index se rejoindre en un rond parfait.

- Tout va bien ?

Je joins à mon tour les doigts pour lui répondre.

- Tout va bien.

Je range ma main à sa place, contre ma poitrine, et bascule sur le dos d'une simple torsion de cheville. Surtout éviter la précipitation, le moindre geste inutile, l'essoufflement qui me ferait brûler mon air plus vite.

Ma palme n'est pas un ajout à mon pied mais le prolongement naturel de ma jambe, ma nageoire terminale. Je n'aime d'ailleurs pas utiliser, comme beaucoup de plongeurs, les bottillons sur lesquels on ajuste la courroie des palmes. Je préfère de loin sentir ma peau agrégée au plastique. Lui et moi fondu en un corps unique.


Dos au noir, visage tourné vers la surface, je m'éloigne encore de la nappe agitée de vagues, miroitant sous le soleil comme une flaque d'or pur.

- Tout va bien ?

- Tout va bien.

Elle est pourtant là, cette oppression désormais familière qui comprime mes côtes et raidit ma nuque.

Nul besoin de vérifier mon profondimètre.

Je sais que nous avons largement dépassé les trente mètres et que je subis le poids de l'eau. A moins que cette constriction ne soit qu'un spasme de mon cerveau, qu'un effet de la narcose à l'azote.

Rien qu'un flux de pensées sans consistance jailli du magma de la peur.

Je regarde l'oiseau devant moi. Ne distingue plus ses yeux mais seul le bout de ses plumes bleues, l'extrémité de ses palmes qui fendent gracieusement la demi-obscurité.

Avec la profondeur les couleurs disparaissent. D'abord le rouge, l'orange, le jaune. Ensuite le vert et le bleu.

Au fond, tout s'affadit, se dilue en blanc, noir, marron. En rouille, rouille comme mes pensées qui voltigent, tourbillonnent, rebondissent contre les rochers.


Et si je prenais mon envol en ballon ivre pour remonter brutalement à la surface ?

L'air contenu dans mes poumons se dilaterait. Soudain trop gonflés, ils éclateraient et, oiseau éventré, poisson mort, je flotterais ventre en l'air, bras en croix, genoux fléchis sous le léger poids de mes nageoires terminales.

Et si je m'enfonçais, encore et toujours, si je ne cessais de m'enfoncer dans le noir, dans la rouille et le magma ? Aurais-je le temps de saisir les plumes de l'oiseau pour l'avertir que je tombe, que je m'écrase au fond, tout au fond ?

Stupide. Personne ne s'est jamais crashé en immersion.

Non, il ne faut pas que j'oublie.

J'ai devant moi un oiseau. Et moi aussi je suis un oiseau.

Un oiseau qui dit merde à la rouille, au magma, à cet ennemi intérieur qui le taraude et le divise.

D'un vigoureux coup de nageoires je dépasse les serres de mon congénère, glisse le long de ses rémiges, frôle le duvet de son cou. Ses yeux se tournent vers moi.

Lentement son pouce rejoint son index en une question muette.

- Tout va bien ?

Lentement mes doigts dessinent le même mouvement.

- Tout va bien.


45 metres 3L'oiseau ramasse un brin d'herbe sombre au fond de l'océan. Il me le tend.

Je le prends et m'aperçois aussitôt de ma méprise.

Ce n'est pas un brin d'herbe mais un lien abandonné par hasard, jeté par une main négligente ou décroché de la cale d'un bateau.

Alors que je le noue à mon poignet, l'oiseau me fait signe qu'il est temps de rejoindre le ciel.

Peu à peu, l'eau se reteinte de couleurs et le lien à mon bras d'orange vif.

Dans l'immensité du bleu, nous ne sommes finalement jamais seuls.

 

 

Ce matin-là, nous avons plongé à très exactement 46,8 mètres.

Les limites de profondeur de la plongée loisir se situent à 40 mètres,
après obtention de la certification "deep dive" (standard PADI).
Cette immersion ainsi que les précédentes à plus de 40
mètres furent pour moi inoubliables.
Merci à l'oiseau de m'avoir fait confiance pour m'ouvrir les grands fonds .
Une sacrée expérience physique, visuelle, psychologique... et nerveuse.

 

Par Chut ! - Publié dans : En profondeur... passion plongée
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
 
Créer un blog sexy sur Erog la plateforme des blogs sexe - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés