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En lisant en écrivant

De la relativité de l'amour

 

/David a laissé/ un Post It où il y avait mes numéros de téléphone et une citation :

La littérature nous prouve tous les jours que la vie ne suffit pas.

Ou le contraire ?

J'ai bu un mauvais Nescafé dans son jardin de curé, les coudes sur une table en plastique blanc de camping ; c'est difficile de boire quand on ne peut cesser de soupirer.

Au sortir d'une nuit d'amour comme celle-là - et, malgré mon passé fastueux, des nuits comme celle qui venait de s'écouler je n'en avais pas tellement eu -, on a la sensation de ne plus être maître de soi, de ses lèvres, de ses mains, jusqu'à la respiration qui semble ne plus vous appartenir.

On s'est tellement mêlés, on a si prodigieusement été l'un l'outil du plaisir de l'autre, que reprendre son corps en main semble insensé.

 

Les premiers mots qui suivirent la nuit où on est non seulement tombés amoureux, mais littéralement tombés l'un dans l'autre, ont une singulière saveur de vérité. Plus qu'on ne le voudrait, on se découvre, à l'autre comme à soi.

Ils restent, ces mots-là, comme un écho qui rend tout le reste indécent.

/David/ me dit qu'il m'avait attendue ; il savait que je lui reviendrais, car j'étais faite pour lui de toute éternité ; moi seule pouvait le guérir de sa fracture profonde, de son mal de vivre ; il me dit que j'étais la femme qu'il avait le plus baisée dans sa vie, tout seul ou aux côtés d'autres.

Il me dit que son âme était à moi et qu'elle m'appartenait depuis toujours.


J'étais comme un enfant pauvre qui hérite de la fortune de Rockfeller.

En même temps, je ne pouvais pas, je ne voulais pas le croire. Ç'aurait voulu dire que je trahissais ce que j'étais, ce en quoi je croyais : que rien n'est éternel, qu'on est profondément et définitivement seuls ; et cela, au fond, me convenait parfaitement.

D'ailleurs, tout ce que j'avais vécu me le confirmait.

Mes meilleurs moments sont ceux que je passe en tête-à-tête avec moi-même, à me balader sur la berge d'un fleuve, à écouter le vent dans les feuilles des peupliers. Ou un livre à la main, étendue dans l'herbe. À écouter La Passion seon Saint Matthieu, à parler à un chat, à dormir dans un grand lit vide et un peu froid...

La présence d'un homme a toujours masqué, d'une certaine manière, mon bonheur. Je n'ai d'yeux que pour lui, alors que le reste du monde m'a toujours semblé plus intéressant que l'amour.

Il y a une vieille dame qui habite au fond de moi, une vieille dame agacée par tous ces frottements, toutes ces scènes, par les baisers et les larmes. Elle a les yeux clairs, la peau propre et sèche, et n'aspire qu'au calme pensif d'un matin d'hiver ; le reste, ça la laisse sceptique et un peu navrée.


Simonetta Greggio, Plus chaud que braise extrait du recueil de nouvelles L'Odeur du figuier.


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Être d'eau

 

Je bénis l'inventeur des fiançailles. La vie est jalonnée d'épreuves solides comme la pierre ; une mécanique des fluides permet d'y circuler quand même.

Il y a des créatures incapables de comportements granitiques et qui, pour avancer, ne peuvent que se faufiler, s'infiltrer, contourner. Quand on leur demande si oui ou non elles veulent épouser untel, elles suggèrent des fiançailles, noces liquides. Les patriarches pierreux voient en elles des traîtresses ou des menteuses, alors qu'elles sont sincères à la manière de l'eau.

Si je suis eau, quel sens cela a-t-il de dire "oui, je vais t'épouser" ?

Là serait le mensonge. On ne retient pas l'eau. Oui, je t'irriguerai, je te prodiguerai ma tendresse, je te rafraîchirai, j'apaiserai ta soif, mais sais-je ce que sera le cours de mon fleuve ? Tu ne te baigneras jamais deux fois dans la même fiancée.

 

Ces êtres fluides s'attirent le mépris des foules, quand leurs attitudes ondoyantes ont permis d'éviter tant de conflits. Les grands blocs de pierre vertueux, sur lesquels personne ne tarit d'éloges, sont à l'origine de toutes les guerres.

Certes, avec Rinri, il n'était pas question de politique internationale, mais il m'a fallu affronter un choix entre deux risques énormes.

L'un s'appelait "oui", qui a pour synonyme éternité, solidité, stabilité et d'autres mots qui gèlent l'eau d'effroi.

L'autre s'appelait "non", qui se traduit par la déchirure, le désespoir, et moi qui croyais que tu m'aimais, disparais de ma vue, tu semblais pourtant si heureuse quand, et autres paroles qui font bouillir l'eau d'indignation, car elles sont injustes et barbares.

 

Quel soulagement d'avoir trouvé la solution des fiançailles ! C'était une réponse liquide en ceci qu'elle ne résolvait rien et remettait le problème à plus tard.

Mais gagner du temps est la grande affaire de la vie.

 

Amélie Nothomb, Ni d'Ève ni d'Adam.


 -----------------------------------------------    

Bonheur

Un seul bonheur, tout d'une pièce, terrestre et céleste à la fois, temporel et éternel d'un tenant : le bonheur d'être au monde, en ce monde-ci, de l'habiter pleinement et de l'aimer tout en le reconnaissant inachevé, traversé d'obscures turbulences, troué de manque, d'attente, meurtri, raviné par d'incessantes coulées de larmes, de sueur et de sang, mais aussi irrigué par une inépuisable énergie, travaillé de l'intérieur par un souffle à la fraîcheur et à la clarté d'autore - caressé par un chant, un sourire.

Le bonheur imparti à Bernadette, comme à tous les hommes et femmes de sa trempe, consistait à avoir reçu un don de claire-voyance, de claire-audience qui lui permettait de percevoir l'invisible diffus dans le visible, la lumière respirant même au plus épais des ténèbres, un sourire radieux se profilant à l'horizon du vide, affleurant jusque dans les eaux glacées du néant.

Le don d'une autre sensibilité, d'une intelligence insolite, et d'une patience sans garde ni mesure.

Le don d'une humilité lumineuse - clef de verre, de vent ouvrant sur l'inconnu, sur l'insoupçonné, sur un émerveillement infini.

 
 

Sylvie Germain, La chanson des Mal-Aimants.

 

-----------------------------------------

Femmes, femmes, femmes...


Je me demande ce qu'aurait été ma vie plus tard si, enfant, je n'avais pas bénéficié de ces petites réceptions chez ma mère. C'est peut-être ce qui a fait que je n'ai jamais considéré les femmes comme mes ennemies, comme des territoires à conquérir, mais toujours comme des alliées et des amies - raison pour laquelle, je crois, elles m'ont toujours, elles aussi, montré de l'affection.

Je n'ai jamais rencontré ces furies dont on entend parler : elles ont sans doute trop à faire avec des hommes qui considèrent les femmes comme des forteresses qu'il leur faut prendre d'assaut, mettre à sac et laisser en ruines.

 

Toujours à propos de mes tendres penchants - pour les femmes en particulier -, force est de conclure que mon bonheur parfait lors des thés hebdomadaires de ma mère dénotait chez moi un goût précoce et très marqué pour le sexe opposé. Un goût qui, manifestement, n'est pas étranger à ma bonne fortune auprès des femmes par la suite.

Mes souvenirs, je l'espère, seront une lecture instructive, mais ce n'est pas pour autant que les femmes auront plus d'attirance que vous n'en avez pour elles. Si au fond de vous-mêmes, vous les haïssez, si vous ne rêvez que de les humilier, si vous vous plaisez à leur imposer votre loi, vous aurez toute chance de recevoir la monnaie de votre pièce.

Elles ne vous désireront et ne vous aimeront que dans l'exacte mesure où vous les désirez et aimez vous-mêmes - et louée soit leur générosité.

 

Stephan Vizinczey, Eloge des femmes mûres.

Tic tac

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Vendredi 1 janvier 5 01 /01 /Jan 17:12
EFRLe jour dit, je me présentai au centre de plongée. Il portait un nom court et un peu pompeux, suggérant qu'en matière de pionnier, il se posait là.
Je souris. Vu l'abondance de l'offre sur l'île, trouver un label pour sa boutique
devenait difficile. La "marque de fabrique" de ce centre, c'était d'être le premier... du moins sur les sites de plongée. Ce qui signifiait, en clair, un départ dès potron-minet.
Tout le monde dans le bateau à 6h00 du mat', et vogue la galère.

Je pensai à mes difficultés chroniques de réveil,
cerveau embrumé et paupières collées, à mon estomac mal arrimé au petit matin.
Nouveau sourire.
Finalement, leurs horaires pas raccord avec les miens, je m'en fichais : la formation de secouriste, prélude à celle de Rescue diver, est surtout théorique. De fait, seule la langue du manuel de formation m'importait.
Bien que capable de le lire en anglais, je l'avais demandé en français. Par paresse, mais pas seulement : j'aime l'exactitude, surtout quand elle est technique. Vitale, même. Et je pressentais des difficultés à étudier dans une langue autre que la mienne.

Je me souvins de ce voyage au Népal où, nantie du Lonely Planet anglais, je devais relire trois fois la même page pour mémoriser une information. Les phrases passaient dans mon cerveau en courants d'air, bribes de mots limpides mais aussitôt éparpillées par un vent mauvais, feuilles mortes qu'il me fallait ratisser, encore et encore, pour obtenir un tas.
Je me souvins du geste dont j'accompagnais chaque question de mon compagnon de route : un mouvement ondulatoire du poignet arrivant à mon oreille droite pour aussitôt ressortir par la gauche. Et lui qui se marrait en résistant à l'envie de me pincer le nez comme s'il s'agissait un remède à l'oubli chronique.

Pas de bol pour moi : le manuel français n'était pas encore arrivé. Piaffant d'impatience, j'empruntai à Derek le sien dans la langue de Shakespeare et cinglai vers un coin de paradis : l'AC2C ou un restaurant en bout de plage, là où le sable s'incurve pour heurter les rochers.
L'endroit n'était pas choisi au hasard.
A
lors que je pensais ne jamais revenir sur l'île, j'y ai pris un dernier dîner. Regardé, avec l'intensité des visages aimés qu'on ne reverra pas de sitôt, la lune, ronde comme un œuf dans une poêle à frire, cuire les flots.
Lorsque je quittai la terrasse, je goûtai le bois nu sous mes pieds, en éprouvait la résistance puis la déformation que mon poids lui imposait, songeant, comme dans la fable, à ce qui plie mais ne rompt pas. Me demandant si moi, j'allais de retour en Europe plier, résister ou me rompre, avec la brise du soir tour à tour sifflant à mes oreilles en vent de panique et s'apaisant en bouffées de murmures rassurants.

Femme MuchaUn geste pour chasser les souvenirs.
Me voilà à nouveau sur la terrasse garnie de coussins et tables basses, mordant sur l'eau à marée haute.
À gauche, j'ai vue sur une balançoire bougeant mollement sous les à-coups de la brise.
À droite, sur les barques ancrées dans la baie. Spécialement la plus petite, bleue et blanche, jusqu'à laquelle je me suis obligée à nager pour décrire autour de son ancre un boucle parfaite, trichant à peine pour me reposer sur son cordage.

À part un gars qui fume des clopes en tournant les pages d'un bouquin, le lieu est désert. Ni groupe excité, ni bébé hurleur, ni couple s'étreignant dans une parodie de coït, personne pour me gâcher mon plaisir. Même le serveur au visage d'idôle de temple khmer est complice de ma tranquillité.
Vautrée sur les coussins,
enduite de crème solaire, repue de nouilles épicées et de jus de pastèque, encore mouillée de mon dernier bain, j'ouvris le livre de formation au royaume de la félicité.

Pourtant, les accidents et procédures de premiers secours inclinent peu au repos, moins encore au bonheur. Ma lecture, c'est du drame en barres, de l'horreur violemment injectée dans la croûte du quotidien, précise, froide et détaillée en autant de coups de scalpel.
Soudain, devant vous, quelqu'un s'effondre, suffoque ou pisse le sang.
Description des gestes à faire, de ceux à éviter.
En préliminaires, toujours les mêmes recommandations : museler son instinct qui nous hurle de nous précipiter pour s'arrêter, observer, réfléchir. Ne jamais, jamais se mettre en danger pour sauver quiconque.
Charité bien ordonnée commence par soi-même.

Avec le recul, je crois qu'une triple barrière
m'a protégée cet après-midi là : celle du soleil, de la langue étrangère et de l'écrit.
Le soir venu, enfermée dans la petite chambre de ma maison, je visionnai en français la cassette accompagnant le livre. À deux minutes du début, la tête déjà farcie, je sortis fumer une cigarette sur la terrasse.
Ethan et Laura, la deuxième colocataire, explosèrent de rire.
- Déjà ?
- J'en ai marre
, dis-je. J'ai bossé tout l'après-midi, je repasse au français, je suis fatiguée, je patauge.
- Déjà ?

Je retournai dans la chambre à demi-vexée. Remis le casque et appuyai sur play.
À cinq minutes, devant un Américain étendu raide par terre, une grosse boule m'obstrua la gorge. Lorsque, sur le plan suivant, une femme inconsciente prit sa place, des larmes jaillirent  mes yeux.

Des images jusqu'alors refoulées remontaient en force. Des images que je n'avais jamais vues qu'en cauchemar ou qu'imaginées, mais avec la vigueur de la raison faisant barrière. Des images qui, à force du temps et malgré le rapport de gendarmerie, étaient devenues irréelles, vidées de leur substance par les mois, les années passées à les user.
La neige en furie déferlant sur ma mère, l'emportant, la roulant, la cassant, pulvérisant sa nuque qui, dans la chambre funéraire, était un puzzle d'os sous mes doigts.
Le signal d'alerte.
L'hélicoptère.
Le guide creusant la neige avec ses gants, puis à mains nues pour l'extraire de son tombeau.
La respiration artificielle. Les compressions sternales qui ne servaient à rien puisqu'elle était déjà morte.

J'arrachai le casque, comprimai de mes paumes mes sanglots de petite fille.
Inspirer, expirer pour chasser la douleur avec mon souffle, l'expulser dans un soupir. Vider le trop plein, l'expurger comme les scories d'un mauvais texte pour mieux les réintégrer, patiemment, à cette histoire qui s'est écrite malgré moi, dans mon dos, à mon insu.
Cette histoire de béance et de blancs, de pleins et de déliés qui est la mienne.

EFR 3 Là, il me fallait suturer la plaie brutalement réouverte, poser des mots sur le vide, tisser une passerelle en échelle de corde entre le monde et moi, verbaliser pour dire la douleur qui revenait, lancinante, me fouaillait le cœur et me retournait pour me laisser à nu, fragile, alors que je ne m'y attendais pas.

Laura, délicate, s'esquiva dans le salon. Je parlai à Ethan, assez longtemps pour laisser filer le désarroi et la colère, apaiser le tourbillon de mes émotions, rassembler mes forces pour remonter sur le ring et réenfiler les gants.

Dans la petite chambre, la cassette m'attendait. Je la visionnai d'une traite.
Le lendemain je mettrais en application ce que j'avais appris. Coûte que coûte et vaille que vaille.
La solution de facilité, abandonner, n'est jamais une solution.
Par Chut ! - Publié dans : Au jour le jour
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Mardi 29 décembre 2 29 /12 /Déc 17:02
Nuit d'enfer 2Hier, à mon retour de la plage, il n'y avait personne à la maison.
Normal. Je savais que ce soir-là, je serais seule.
Laura était partie deux semaines plus tôt, Ethan au matin pour une stupide
corvée trimestrielle : passer une frontière du pays et y revenir aussi sec, histoire d'avoir un tampon sur son visa.

Raphaël, un ami français, me proposa de boire un verre.
Je rigolai avec lui de cette maison soudain toute vide puis, le soir venu, hésitai pour finalement ne pas le rappeler.
Cette soirée en solo était l'occasion de conduire mes petites affaires, de traînasser, de papoter avec Ether, ma coup's à l'autre bout du monde.

On a bien ri de la différence de température, elle au froid et moi au chaud, "pégueuse" comme j'aime à dire, lui brandissant la prise d'un ventilateur qui, vu sa forme hasardeuse, ne pouvait se brancher nulle part.
- J'arrive pas à croire qu'on est à la période des fêtes, m'étonnai-je, et pourtant... Les restaurants ont sorti les sapins artificiels, les guirlandes, les boules, les gens se promènent en maillot avec des bonnets de père Noël, y a des banderoles Merry Xmas partout... Mais non, impossible. Fait trop beau, trop chaud, trop moite !

Nous raccrochâmes. La musique se remit automatiquement en route.
Mano Solo à plein volume.
"Quand tu me diras que tu me sens plus,
Que je sens trop fort, que je pue la mort..."

Mouaich. Plutôt sinistre.
Je zappai sur du jazz léger, des envolées de piano, des frémissements de saxo. Me servis un autre verre. M'aventurai dans la cuisine pour déballer mes maigres provisions.
23h00, trop tard pour me faire livrer un bon petit plat.
Lorsque je revins vers l'ordinateur, un truc s'était infiltré dans l'air. Un truc qui y couvait depuis longtemps, je crois.
Un morceau de poulet trop gras à la main, je me sentais soudain tendue. Le trop grand calme de la maison, peut-être. Ou la certitude d'être exposée, comme à nue, sur cette terrasse baignée d'une flaque de lumière par une nuit trop sombre.
Je poussai le volume de la musique.

Le malaise ne passait pas, le temps qu'à peine. D'habitude vautrée sur mon coussin, voilà que j'y étais crispée comme au garde-à-vous devant un danger imminent.
Dans mon dos j'entendais de drôles de bruits. Des frôlements, des raclements, des bruissements entre les feuilles.
La terrasse, en surplomb d'une route, est séparée d'elle par une mine couche de végétation. Je m'imaginais des présences hostiles rampant entre les herbes, montant à l'assaut de la balustrade, me saisissant par derrière, un bras en travers de ma gorge, une main scellée sur ma bouche.
Le cri d'un gecko me fit sursauter.
- Triple crétine, ce n'est qu'un lézard !!! pensai-je.
Et je pensai aussi à ces peurs enracinées de l'enfance, à mon imagination trop fertile m'emprisonnant dans les rets de la frayeur, me ligotant à mes angoisses et débouchant sur des scènes parfois cocasses.

Nuit d'enfer
Par exemple lorsque je lus Les Racines du Mal de Maurice Dantec dans une maison isolée de Touraine. Elle appartenait à mon chéri de l'époque, comme le marteau que je montai dans notre chambre sous ses yeux ahuris.
- Tu veux dormir... avec cet outil ?
- Tout à fait répondis-je. Mais avant, tu m'aides à fermer la trappe qui mène à l'étage du dessous. Et on met la commode dessus.
Il me dévisagea comme si je m'étais enfuie de l'asile.
- Mais pourquoi ???
- Parce que.

Parce que je crevais de trouille après avoir lu ce bouquin. Parce que la maison, située en pleine forêt, n'avait aucun voisin hormis un vieillard fou qui rôdait flanqué de son chien et de sa carabine.
- Je t'en supplie... Fais-le pour moi. Pour que je puisse dormir.

Nus comme des vers, nous verrouillâmes à minuit la trappe, la bloquèrent grâce à la commode puis à une étagère.
Je me couchai enfin, farouche, une veilleuse allumée et le marteau reposant
contre mon flanc.
- Tu vas me buter pendant la nuit, oui ! râla-t-il.
- Seulement si tu bouges. Si tu ronfles, t'as un joker.

Hier, j'avais quand même une bonne décennie de plus, donc autant de maturité supposée. D'un autre côté, j'en ai bien peur, une tête toujours aussi prompte à s'enflammer, surtout par cette chaleur.
Faut dire aussi que des événements récents sur l'île m'avaient un brin perturbée.
Face à notre maison jadis si tranquille, protégée du monde par un coin de jungle, se dresse maintenant un chantier.
Du matin au soir des ouvriers s'y démènent, glissant volontiers un regard à travers les arbres qu'ils ont ravagés. Droit sur notre terrasse, notre vie quotidienne, nos objets de luxe à leurs yeux, mes jambes que j'escamote désormais sous un pantalon ample, redoutant de tomber fesses à œil avec un observateur blotti sur le ciment tout neuf.
Sûrement qu'ils s'en fichent, les ouvriers.
Pas moi, après les histoires sordides que j'ai entendues, bien qu'elles tiennent moins à un ici qu'à la nature humaine : petits larcins, cambriolages en règle en cours de travaux, exactions poussées jusqu'au viol d'une touriste à la fin d'un chantier.

Le soir de Noël fut lui-même entaché de violence. Après un barbecue tout à fait pacifique sur une maison dominant la colline, je zonais sur notre terrasse. Les éclats d'une dispute sur la route me montèrent bientôt aux oreilles.
Un homme et une femme lui répondant pied à pied en écho, stridulant dans les aigus, lâchant aux quatre vents sa hargne, hurlant son indignation pour couvrir sa voix à lui, aussi pressée mais plus basse, plus profonde, comme la lame d'un fleuve se brisant en bourdonnements sur un barrage.
Leurs cris étaient si forts, si pressés, que j'eus d'abord du mal à distinguer la langue.
- Rien d'anormal, pensai-je. Juste une altercation entre un couple d'étrangers ivres.
Bien que brumeux, mon esprit continuait à compiler les données.
Étaient-ils Anglais ? Non. Trop de modulations dans cette langue-là.
Thaïs ? Peut-être, mais à mesure des mots j'inclinais vers le birman, sans aucune certitude.
C'est alors que j'entendis le claquement sec d'une gifle suivi d'une plainte misérable.
Je bondis pour réveiller Ethan.
- Aide-moi ! Il est en train de la frapper !
Ethan se leva encore confit de sommeil. Écouta la nuit traversée de chocs sourds et de cris éteints alors que j'arrachai
ma nuisette pour la troquer contre un pantalon et un tee-shirt informes. Surtout ne pas ressembler à une femme, mais à un être asexué à défaut d'être homme.
- J'y vais, conclut-il, chevauchant sa moto
en titubant.
Je l'arrêtai.
- Je viens avec toi.

Les phares éclairaient une route de bosses et de cahots.
Nous les trouvâmes bientôt, elle assise au milieu du chemin, muette, une main pressée contre sa joue. L'encerclant, non pas un homme mais deux.
Thaïs ou birmans, impossible de le deviner, quoique cette différence ait ici toute son importance.
Thaïs, ils étaient dans leur pays et nous, étrangers, n'avions au final rien à dire.
Birmans, ils appartenaient à une sous-classe contre laquelle, étrangers, nous pouvions nous dresser.
Mais toujours, entre les lignes, ce concept si important en Asie, auquel personne ne doit déroger sous peine de représailles : ne pas perdre la face et ne jamais la faire perdre à l'autre, aussi coupable qu'il soit.

Fourbissant mon rôle, je sautai de la moto pour jouer les touristes affolées, passant là par hasard pour
me précipiter vers elle qui ne me regardait pas.
- Miss, are you OK ? Can I help you ?
Le désir de l'aider, joint à ma récente formation de secouriste, me remontait dans la gorge, parlant à travers ma peur et ma colère de voir une femme à terre, pitoyable, malmenée par deux hommes.
Mes mains qui se tendaient vers elle brûlaient de se serrer en poings pour la venger sous une grêle de coups, d'autant plus furieuse que l'un des deux hommes - probablement celui qui l'avait frappée - me regardait par en dessous, contrit, navré, geignard, joignant les mains en une prière pour me jurer :
- It's OK... OK.. Sorry, sorry, M'âââm.
"Désolé... Really ?" avais-je envie de brailler en le renversant dans le fossé pour mieux lui cogner sa tronche d'hypocrite.
Mais je ne pouvais pas. Non, je ne pouvais pas, car je n'étais pas ici chez moi.

Dans notre scénario improvisé, Ethan me lança une phrase qu'aussitôt je répétai :
- Miss... Can we give a lift somewhere ?
Notre proposition s'échoua contre le deuxième homme. Saisissant la femme sous les aisselles, il la traîna le long du chemin.
Elle n'eut ni réaction, ni protestation.
Nous les suivîmes à petite vitesse, prêts à intervenir, les éclairant de la lueur de nos phares pour les perdre à la faveur d'un carrefour.
Le trio s'était volatilisé dans l'air. Nous restâmes longtemps coincés sur ce bord de chemin avant de regagner notre maison.
Nous avions essayé, nous avions échoué.
Le sommeil fut dur à trouver cette nuit-là.
Par Chut ! - Publié dans : Au jour le jour
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Vendredi 18 décembre 5 18 /12 /Déc 09:10
Party de rienLa musique était assourdissante. Devant la porte de la maison gisait un amas de tongs et d'espadrilles, abandonnées par les invités avant d'entrer. En sortant, personne ne les avait rechaussés. Quelle importance, puisqu'ici, on marche pieds nus ?

Un peuple de jeunes gens très bronzés éclusait des bières en parlant, très fort, pour couvrir la sono. Du salon s'échappaient des trémolos hystériques.
Je risquai un œil par la baie vitrée.
Un garçon, trois jolies filles sur le canapé. Tous ivres, certainement.
Peut-être finirait-il la soirée ensemble. Peut-être pas.

Plus tôt, au restaurant, la première fille avait décrété son amour pour son copain resté aux USA. La deuxième tenté de flirter avec Craig, un Canadien aux dents resplendissantes. Quant à la troisième, elle s'affirmait mormonne.
Mormonne ?
J'avais explosé de rire en louchant sur ses épaules nues, son short et son visage parfait. Si cette beauté disait vrai, voilà un beau gâchis.
Mais peut-être était-elle mormonne comme moi bonne sœur. Et son mensonge juste une excuse pour échapper à Lila, qui aimait trop les femmes et trop peu les hommes.
Mais peut-être passeraient-ils tous la nuit ensemble, après tout. Ici, sur le microcosme de l'île, les principes peuvent vite fondre au soleil ou se diluer dans la bière, dans beaucoup de bière.

La musique monta encore d'un cran. Mon verre était vide, mon esprit ailleurs, bloqué quelque part entre deux continents ou agglutiné sur le siège d'un bus, dans un entre-deux d'une solution sans continuité.
L'Europe, l'Asie. Le froid, la chaleur. Le sec, le mouillé. Les immeubles, les paillotes. Le vertical de la ville butant sur les façades, l'horizontal de la mer à perte de vue.
À part Ethan qui m'avait emmenée ici, personne ne se préoccupait de moi. En passant, il me fit un petit signe.
- Tout va bien ?
J'inclinai la tête. Oui, ça allait. Pas trop mal, même. Mais bien, non.

Je me sentais fatiguée, décalée, agressée par trop de musique, de paroles, de rires. Sur "mon" île, la population est jeune. En tout cas et en moyenne, (beaucoup) plus que moi. Ici comme ailleurs, j'ai le sentiment d'arrivée lestée de mes 26 kilos de bouquins, de mes valises pas si évidentes à porter, de ma vieille peau me collant aux basques comme une pelure, à la fois s'effritant en écailles et adhérant aux entournures.
J'ai trop voyagé pour ignorer le principe même du voyage : où que l'on aille, on est toujours soi.
Ethan, qui me connaît à présent assez pour me décrypter au moindre froncement de sourcils, traversa la foule, me prit le bras pour m'amener à l'escalier.
Nous le gravîmes en cachette comme des collégiens partant pour l'école buissonière. Chaque marche nous isolait davantage du vacarme d'en bas, de ces rires de filles saoules et de cette sociabilité de façade qui, au fond, m'ennuie.
- How are you doing ?
C'est le "ça va ?" qui implique "très bien", sachant que toute autre réponse serait malvenue. D'ailleurs, peu de gens attendent même la réponse.

Party de rien 2En haut de l'escalier se tenait une oasis de calme : le deuxième étage de la maison entièrement vide. Déserté et à louer pour 400 euros par mois avec le niveau du dessus, une immense terrasse donnant sur la mer.
Au fond, une construction que nos prîmes pour la chambre à coucher alors qu'elle n'était qu'un simple auvent.
- Bizarre... dis-je à Ethan. J'aurais imaginé la chambre ici, perchée sur la colline entre ciel et mer.

Nous nous assîmes sur le banc dominant la baie. Face à nous, la lune pleine et rousse comme un soleil de cuivre poli. Nous la regardâmes longtemps jouer à cache-cache avec les nuages, sans parler, juste saisis par la nuit et le
tremblotement de la mer entre les cocotiers de la colline.
Dans ma tête s'égrenaient les paroles d'une rengaine d'ado. Daho, Etienne, susurrant :
"Satanée pleine lune rousse, triangle des Bermudes,
J'fais rimer latitude, solitude et incertitude..."


Voilà qui collait pile-poil avec le paysage et mon vague, très vague à l'âme.
Nous redescendîmes les marches à pas comptés, happés à mesure de notre descente par les battements de cœur d'une basse poussée à plein régime.
Bom, bom, bom.
Ethan me serra doucement la main.
- On peut partir si tu veux.
Je déclinai sa proposition.
Non, je voulais rester encore, à méditer ou m'étourdir près de ce battement-là.

En retrait sur la terrasse, j'inspectais mon verre toujours vide. Un garçon blond à la carrure de déménageur s'interposa devant la lune pour en capturer les rayons.
- Bonjour, je suis Derek.
Il avait un accent québécois à couper au couteau, un air sympathique
et une drôle de façon de se mouvoir. Ses gestes n'étaient pas coulés mais brusques, saccadés comme si de l'huile manquait dans les rouages de sa mécanique. Alors que je le fixais droit dans les yeux, ses iris pâles, profondément enfoncés dans leurs orbites, prenaient la tangente vers un ailleurs.
Aussitôt l'affublai-je du
surnom de "robot".
Mon intuition se confirma alors qu'il me tendit,
avec maladresse, sa main solide tel un rumsteak trop cuit. Je la serrai machinalement avant de vite libérer mes doigts. Sa poigne de fer me broyait les phalanges.
- Ethan m'a dit que tu avais besoin d'un instructeur ?
- Oui
, dis-je, mais je ne sais pas conduire.
Il me fixa effaré. Ma réponse ne faisait pas partie de la disquette standard.
Comprenant soudain la méprise, je partis d'un grand rire.
Instructeur, scooter... Cela sonnait tellement pareil que je m'étais trompée.

Deux verres plus tard, nous conclûmes notre accord. Il serait mon guide pour que je devienne Rescue Diver - plongeur-sauveteur en français. Moi sa première élève pour ce cursus réputé exigeant, sinon difficile.
Dans deux jours nous commencerions ma formation de secouriste.
C'était simple, fluide et léger comme la bière qu'il me versa et ce "Santé !" que nous nous souhaitâmes en entrechoquant nos coupes.
J'étais à cet instant très loin de me douter de la suite.
Lui aussi.
Par Chut ! - Publié dans : Au jour le jour
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Dimanche 6 décembre 7 06 /12 /Déc 13:48

Nous étions sur le pont supérieur du ferry lorsqu'une touriste française me demanda :
- Est-ce cette île ou la prochaine ?
Je me penchai par dessus le bastingage.
Tout autour de nous, la mer.

Derrière, un soleil éclatant dans un ciel bleu layette.

Droit devant, encore noyée par la distance et à peine embrumée de nuages, le contour d'une terre.
À mesure des vagues, je reconnus l'enseigne jaune du magasin d'optique étirée en étendard de bienvenue.
- Oui, c'est ici, dis-je.

Je vis le ponton s'avançant dans la mer. Le fronton du centre de plongée où travaille Ethan. Puis, alors que le bateau accostait, sa silhouette se découpant sur la foule. Je ne distinguais pas encore son visage ni ses pieds nus, juste son tee-shirt claquant au vent.
Je pensai que cet homme m'attendait au bout du monde
depuis des mois. Depuis que je lui avais dit que je reviendrais et, plus encore, que je revenais non pour partir mais rester.

Je pensai que si j'étais là, sur ce pont battu d'embruns, c'était grâce à lui.
Je pensai aussi à tous ces signes convergeant dans une unique direction pour me pointer cette île comme point d'achèvement ou de nouveau départ, comme piste d'atterrissage après un long périple ou base arrière pour un nouvel envol.
Les vendredis 13,
les chats noirs, les échelles sous lesquelles il ne faut pas passer m'indiffèrent, et pourtant... je suis superstitieuse. Mais à ma façon. Je crois aux signes du destin semés tels des cailloux sur ma route par un petit Poucet en ange sur l'épaule.
Ainsi ma vie est-elle parcourue de "coïncidences", de "hasards", de "rencontres fortuites".
Un exemple parmi mille : exception faite de l'année, Andrea est né le jour de la mort de la mère et je suis née le même jour que son frère.

Lorsque je vins pour la première fois sur cette île, je vis ma mère sur le bateau. Et pas seulement elle mais moi enfant, accompagnée du frère que je n'ai jamais eu.
Lorsque j'en partis pour la dernière fois en août et déballai mes affaires, des milliers de kilomètres plus loin aux Philippines, je tombai sur un mot laconique d'Ethan :
"Did you find the ring ?"
Je m'étonnai.
La bague ? Quelle bague ?

Des hommes m'ont déjà offert des parfums, des foulards, des livres, des briquets ou des gants que souvent, à mon grand désespoir, je m'empressai de perdre.

Jusqu'à présent, un seul homme m'offrit une bague, ou plutôt deux.

La première était cachée sous ma serviette au restaurant. Elle était belle, exactement comme je les aimais, lourde et sertie d'une grosse pierre mate.

Je faillis cependant la lui rendre. Nous ne nous connaissions que depuis quelques jours.

La deuxième se trouvait dans la boîte à gants de sa voiture. Elle avait beau être plus fine, plus racée, je l'aimais moins.

 

Je me souviens encore de cet après-midi où, allongée sur le canapé de l'appartement obscur de cet homme, je m'amusais à tourner la bague pour capturer les rayons du soleil d'automne.
- Ce verre taillé est étonnamment lumineux, commentai-je.
- Sûrement parce que c'est un diamant...
Un diamant ?

Gloups.

Je me trouvai soudain conne à confondre l'incomparable.

Me redressant, je bafouillai pour me rattraper :
- Tu... Tu as bien fait de choisir une monture en argent. Je n'aime pas le doré, je n'en porte presque jamais.
- Sauf que c'est de l'or blanc, ma chérie.
Je le fixai d'un œil rond.
Un diamant, de l'or blanc ?
Mais pourquoi une bague si précieuse, à moi qui éparpille mes affaires à tous les vents ?
Je le savais en refusant de l'entendre :
ce cadeau était le symbole d'un amour que je refusais. Abasourdie, je ne savais même plus quoi dire.
Lorsque je montrai le bijou à Salomé, elle explosa de rire.
- Mais c'est une bague de fiançailles !
- Un solitaire, qu'on l'appelle même... dis-je en me renfermant dans le silence.
Cette bague me gênait comme un lien forcé. Du coup ne la portais-je que très peu et surtout pour lui faire plaisir, à lui qui me l'avait offerte.

Ainsi, à la lecture du mot d'Ethan, ma première réaction fut-elle de sursauter.
Une bague ? Quelle bague ?
Je retournai mon gros sac de voyage, puis mon petit sac à dos sans davantage de succès.
Ce n'est que bien plus tard que je la découvris, enserrant le cable de mon ordinateur. Gravés sur un épais anneau
d'argent, des éléphants.
Je souris.

 

De bagues et de signes 3Mon surnom dans la bouche d'Ethan pourtant rétif au français, c'est taupiphant.

Un mélange de la taupe pour ma myopie galopante et de l'éléphant pour ma grâce coutumière, ma manie de tout renverser sur mon passage, de me cogner dans les meubles et de me faire des bleus, de vouloir chatouiller tandis que, inconsciente de ma force, je malaxe, je pétris, j'écrabouille.
Mon amie Ether le sait, Ethan le sait et moi aussi : sous mes allures de femme délicate, presque fragile, gît un bourrin. 
Un cauchemar de convive finissant le repas repeinte de sauce, mangeant son pot-au-feu à la ficelle en projetant des morceaux de viande aux alentours.

Un cauchemar de voisine tirant les braves gens du sommeil à coups de talons dans l'escalier.

Un cauchemar de passagère déglinguant une bagnole en claquant la porte à la volée.
Combien de fois Ether me dit-elle "Tsss... Doucement !" et que je lui répondis, étonnée :
"Quoi ? J'y suis allée trop fort ?"

La bague aux éléphants, Ethan me jura ne pas l'avoir achetée, mais trouvée par hasard, un jour de ménage, dans un coin poussiéreux de sa maison. 
Je le crus sans difficulté. Cette bague fut un signe de plus à ajouter aux autres, un de ceux qui me fait penser que sur cette île je suis au bon endroit, à la juste place de mon alignement intérieur.
En paix, enfin.

 

Pin up de Gil Evgren.

Par Chut ! - Publié dans : Bribes perso
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Mardi 1 décembre 2 01 /12 /Déc 13:42
Je suis frustrée. Agacée. Énervée. En colère, même. Je veux répondre à mon amie Ether et je ne peux pas.
La fenêtre des commentaires ne s'ouvre pas. Privée de parole à cause d'un bug informatique ou peut-être, va savoir, d'une connexion aléatoire parce que trop lointaine.
Et la mondialisation, merde ?

Alors je suis là, collée à la banquette de ce bar lounge wifi trop bruyant, subissant les "ah... ah..." du chanteur qui braille dans la sono. Si j'étais parano - ou s'il chantait avec plus d'émotion - je croirais qu'il se paye ma tronche grand format.
J'ai envie de lui dire de boucler sa lourde (très lourde, j'insiste) deux minutes.
Trop tard, il s'est déjà éclipsé, me laissant comme un pingouin sur la banquise, loin de la chaleur des mots de mon amie, sans personne sur qui brailler ma hargne.
Mince alors, comme on dit en termes politiquement corrects (l'autre version, je vous la passe).

J'ai laissé mes fouets et autres instruments de plaisir coercitif à Paris de peur des douanes :
"Madame, il y a d'étranges formes dans votre sac, vous voulez bien l'ouvrir pour une fouille approfondie ?"

Frustration encore.
Je me serais volontiers défoulée sur quelqu'un, moi. Un innocent tant qu'à faire, vu que je n'ai aucun coupable sous la main.

(Fantasme intercalé : je vais trouver le serveur aux dents de traviole, celui-la même qui m'objecta une grimace lorsque je lui quémandai une prise où brancher mon ordinateur.
Je le regarde bien en face, yeux enfoncés dans les yeux et, sans sommation, lui décoche une double paire de claques.
Motif ?
Ta connexion m'empêche de répondre à mon amie.
Dans mon fantasme, il rampe jusqu'à une gigantesque machine. En deux clics, voilà le problème réglé.
Dans la réalité, je suis trop injuste pour pouvoir me regarder demain dans la glace. Et accessoirement trop menottée par la police pour émettre la moindre protestation, orale ou écrite.)

Lorsque j'ai découvert l'article d'Ether, ma gorge s'est serrée. Au fil des lignes, j'ai mordu mes lèvres fort, de plus en plus fort, fermé les écluses qui menaçaient de s'ouvrir à grandes eaux.
Pas pleurer. Self control. Pas pleurer.
Faut croire que je suis assez douée à ce jeu-là parce que rien n'a filtré.
Ma bouteille d'eau serrée trop fort s'est juste pulvérisée entre mes doigts mais ça, personne ne l'a vu.
C'est pas l'endroit, putain. Je suis dans un cybercafé avec à peine une cloison de plastique pour me protéger du monde. Puis autour de moi, on parle trop français.
Sûr que si je m'épands façon flaque, les deux minettes d'à côté délaisseront leur compte bancaire pour me demander ce qu'il m'arrive. Au nom de l'entraide entre voyageurs ou de la
solidarité entre Frenchies.
Manquerait plus qu'elles évoquent l'argument "d'identité nationale" pour que je me retrouve, cette fois, complètement par terre.


Remontée dans le temps. Deux jours pour cent ans et nous voilà à dimanche.
Onze heures et demi. Quatre de sommeil au dernier compteur de mes trop courtes nuits. Mon reflet, je ne le regarde même plus en passant devant le miroir. Il me renvoie à un moi que je déteste, à une femme épuisée au visage trop pâle.
Chiffonnée, écrit Ether par gentillesse.

Marquée est sûrement le vrai mot, car j'ai à peine pris le temps de la politesse. Celui du maquillage en camouflage d'états d'âme, avec lequel je débarquai chez elle au temps de la rupture avec Feu mon amour.
Détruite dedans mais feignant au dehors, opposant à la douleur le mince rempart du mascara et de la poudre.
- Je veux rester présentable, lui dis-je.

Ce temps, je ne l'ai pas ou ne désire pas le prendre. Je m'en vais, je suis dans le brouillard, j
'ai bien et mal à la fois, je souffre et j'exulte. En attendant, je suis dans cet appartement que je quitte bientôt.
Dans une demi-heure exactement si Ether est ponctuelle.

Je sais qu'elle le sera. Partagée, déchirée comme moi entre deux sentiments contradictoires.
Je vais vomir, je crois. Je crois sans en être certaine tellement je me sens bizarre, fendue entre l'envie de me tapir derrière le canapé tels les enfants qui, fermant les yeux, s'imaginent cachés et celle, impérieuse, de me dresser en femme décidée, sûre d'elle et de son chemin, pour empoigner mon sac.
Mon estomac remue tellement que mon cerveau reflue jusqu'à lui. Maudit manège et montagnes russes du vide au plein, du plein au vide. Bizarre, très bizarre alors que tout tourne sous mon crâne.

La découverte d
'Ether sur la pointe des pieds. Mon admiration et ma fascination à la lire, elle si hésitante, s'excusant d'être là et moi pensant :
"Encore, encore... Le monde a besoin de gens comme toi. Intègres, entiers, purs. Je n'ai jamais vu ton visage et je m'en fous. Je te vois dedans et ce que je vois me donne envie de te connaître... si tu me l'autorises."
Qu'Ether soit brune, blonde, rousse, laide ou sublime, je m'en tapais comme de la dernière guerre.
Elle était belle, évidemment belle. Belle et vibrante malgré ses blessures qui l'empêchaient encore d'être.

Première
rencontre dans ce café. J'eus la conscience de la forcer un peu, de lui faire doucement violence puisque nous habitions presque à côté.
Ether vint en pantalons et large pull beige, moi en jupe courte et hautes bottes marron. Instantané de nous, chacune dans notre rôle mais pourtant sans fards : elle dans celui de la femme qui craint de l'être, moi dans celui de la femme qui s'affirme, peut-être trop par ses signes extérieurs de féminité.
Mais la plus femme des deux n'est pas toujours celle qu'on pense.
Elle tira un siège et je le regardai bien en face. Plus tard, elle me dit que dans mes yeux elle lisait la peur comme elle voyait trop de fantômes.
Dans les siens je lisais à la fois une incertitude et une détermination.
Et putain qu'elle était jolie noyée dans son pull.
Elle partit trop tôt pour cause de boulot. Je crois qu'elle érigeait entre nous cette barrière qui la protégeait, celle du "je dois partir pour cause extérieure". Quand elle se leva, et plus encore lors des conversations qui suivirent, j'eus le sentiment d'avoir rencontré une personne essentielle. Une de celles qu'on ne croise que rarement et dont on peut s'enorgueillir d'être l'amie.

Dimanche, comme le mardi précédant notre dernier dîner, les mots me manquèrent.
Je ne sais pas dire dans l'urgence. Pas arranger les mots comme il faut, ouvrir les portes au moment opportun. Y a comme un truc qui bloque, des ouvertures qui se verrouillent et restent coincées dans ma gorge alors même que je voudrais parler.
Dimanche, devant l'escalator qui allait nous séparer, nous nous serrâmes très fort. Ether dit avoir respiré dans mes cheveux l'odeur de l'encens qui parfumait mon appartement. Je sentis, au creux de son cou et malgré son manteau, celle de sa peau et son parfum.
La quitter fut un déchirement odieusement souligné par un employé de l'aéroport :
- Faut pas pleurer, Madame.
Tu sais quoi ? Je pleure si je veux. Fourre tes gros doigts dans ton uniforme au lieu de les immiscer dans notre intimité.
Emportée par l'escalator, je me penchai et pensai :
- Je ne te dis pas adieu, ma belle, juste à bientôt.
 

La femme qui hurle sur la première image n'est bien sûr pas moi.
Ether le confirmera... Je suis beaucoup moins photogénique quand je pique ma crise. :)
Par Chut ! - Publié dans : Elles...
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