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En lisant en écrivant

De la relativité de l'amour

 

/David a laissé/ un Post It où il y avait mes numéros de téléphone et une citation :

La littérature nous prouve tous les jours que la vie ne suffit pas.

Ou le contraire ?

J'ai bu un mauvais Nescafé dans son jardin de curé, les coudes sur une table en plastique blanc de camping ; c'est difficile de boire quand on ne peut cesser de soupirer.

Au sortir d'une nuit d'amour comme celle-là - et, malgré mon passé fastueux, des nuits comme celle qui venait de s'écouler je n'en avais pas tellement eu -, on a la sensation de ne plus être maître de soi, de ses lèvres, de ses mains, jusqu'à la respiration qui semble ne plus vous appartenir.

On s'est tellement mêlés, on a si prodigieusement été l'un l'outil du plaisir de l'autre, que reprendre son corps en main semble insensé.

 

Les premiers mots qui suivirent la nuit où on est non seulement tombés amoureux, mais littéralement tombés l'un dans l'autre, ont une singulière saveur de vérité. Plus qu'on ne le voudrait, on se découvre, à l'autre comme à soi.

Ils restent, ces mots-là, comme un écho qui rend tout le reste indécent.

/David/ me dit qu'il m'avait attendue ; il savait que je lui reviendrais, car j'étais faite pour lui de toute éternité ; moi seule pouvait le guérir de sa fracture profonde, de son mal de vivre ; il me dit que j'étais la femme qu'il avait le plus baisée dans sa vie, tout seul ou aux côtés d'autres.

Il me dit que son âme était à moi et qu'elle m'appartenait depuis toujours.


J'étais comme un enfant pauvre qui hérite de la fortune de Rockfeller.

En même temps, je ne pouvais pas, je ne voulais pas le croire. Ç'aurait voulu dire que je trahissais ce que j'étais, ce en quoi je croyais : que rien n'est éternel, qu'on est profondément et définitivement seuls ; et cela, au fond, me convenait parfaitement.

D'ailleurs, tout ce que j'avais vécu me le confirmait.

Mes meilleurs moments sont ceux que je passe en tête-à-tête avec moi-même, à me balader sur la berge d'un fleuve, à écouter le vent dans les feuilles des peupliers. Ou un livre à la main, étendue dans l'herbe. À écouter La Passion seon Saint Matthieu, à parler à un chat, à dormir dans un grand lit vide et un peu froid...

La présence d'un homme a toujours masqué, d'une certaine manière, mon bonheur. Je n'ai d'yeux que pour lui, alors que le reste du monde m'a toujours semblé plus intéressant que l'amour.

Il y a une vieille dame qui habite au fond de moi, une vieille dame agacée par tous ces frottements, toutes ces scènes, par les baisers et les larmes. Elle a les yeux clairs, la peau propre et sèche, et n'aspire qu'au calme pensif d'un matin d'hiver ; le reste, ça la laisse sceptique et un peu navrée.


Simonetta Greggio, Plus chaud que braise extrait du recueil de nouvelles L'Odeur du figuier.


 -----------------------------------------------    

Être d'eau

 

Je bénis l'inventeur des fiançailles. La vie est jalonnée d'épreuves solides comme la pierre ; une mécanique des fluides permet d'y circuler quand même.

Il y a des créatures incapables de comportements granitiques et qui, pour avancer, ne peuvent que se faufiler, s'infiltrer, contourner. Quand on leur demande si oui ou non elles veulent épouser untel, elles suggèrent des fiançailles, noces liquides. Les patriarches pierreux voient en elles des traîtresses ou des menteuses, alors qu'elles sont sincères à la manière de l'eau.

Si je suis eau, quel sens cela a-t-il de dire "oui, je vais t'épouser" ?

Là serait le mensonge. On ne retient pas l'eau. Oui, je t'irriguerai, je te prodiguerai ma tendresse, je te rafraîchirai, j'apaiserai ta soif, mais sais-je ce que sera le cours de mon fleuve ? Tu ne te baigneras jamais deux fois dans la même fiancée.

 

Ces êtres fluides s'attirent le mépris des foules, quand leurs attitudes ondoyantes ont permis d'éviter tant de conflits. Les grands blocs de pierre vertueux, sur lesquels personne ne tarit d'éloges, sont à l'origine de toutes les guerres.

Certes, avec Rinri, il n'était pas question de politique internationale, mais il m'a fallu affronter un choix entre deux risques énormes.

L'un s'appelait "oui", qui a pour synonyme éternité, solidité, stabilité et d'autres mots qui gèlent l'eau d'effroi.

L'autre s'appelait "non", qui se traduit par la déchirure, le désespoir, et moi qui croyais que tu m'aimais, disparais de ma vue, tu semblais pourtant si heureuse quand, et autres paroles qui font bouillir l'eau d'indignation, car elles sont injustes et barbares.

 

Quel soulagement d'avoir trouvé la solution des fiançailles ! C'était une réponse liquide en ceci qu'elle ne résolvait rien et remettait le problème à plus tard.

Mais gagner du temps est la grande affaire de la vie.

 

Amélie Nothomb, Ni d'Ève ni d'Adam.


 -----------------------------------------------    

Bonheur

Un seul bonheur, tout d'une pièce, terrestre et céleste à la fois, temporel et éternel d'un tenant : le bonheur d'être au monde, en ce monde-ci, de l'habiter pleinement et de l'aimer tout en le reconnaissant inachevé, traversé d'obscures turbulences, troué de manque, d'attente, meurtri, raviné par d'incessantes coulées de larmes, de sueur et de sang, mais aussi irrigué par une inépuisable énergie, travaillé de l'intérieur par un souffle à la fraîcheur et à la clarté d'autore - caressé par un chant, un sourire.

Le bonheur imparti à Bernadette, comme à tous les hommes et femmes de sa trempe, consistait à avoir reçu un don de claire-voyance, de claire-audience qui lui permettait de percevoir l'invisible diffus dans le visible, la lumière respirant même au plus épais des ténèbres, un sourire radieux se profilant à l'horizon du vide, affleurant jusque dans les eaux glacées du néant.

Le don d'une autre sensibilité, d'une intelligence insolite, et d'une patience sans garde ni mesure.

Le don d'une humilité lumineuse - clef de verre, de vent ouvrant sur l'inconnu, sur l'insoupçonné, sur un émerveillement infini.

 
 

Sylvie Germain, La chanson des Mal-Aimants.

 

-----------------------------------------

Femmes, femmes, femmes...


Je me demande ce qu'aurait été ma vie plus tard si, enfant, je n'avais pas bénéficié de ces petites réceptions chez ma mère. C'est peut-être ce qui a fait que je n'ai jamais considéré les femmes comme mes ennemies, comme des territoires à conquérir, mais toujours comme des alliées et des amies - raison pour laquelle, je crois, elles m'ont toujours, elles aussi, montré de l'affection.

Je n'ai jamais rencontré ces furies dont on entend parler : elles ont sans doute trop à faire avec des hommes qui considèrent les femmes comme des forteresses qu'il leur faut prendre d'assaut, mettre à sac et laisser en ruines.

 

Toujours à propos de mes tendres penchants - pour les femmes en particulier -, force est de conclure que mon bonheur parfait lors des thés hebdomadaires de ma mère dénotait chez moi un goût précoce et très marqué pour le sexe opposé. Un goût qui, manifestement, n'est pas étranger à ma bonne fortune auprès des femmes par la suite.

Mes souvenirs, je l'espère, seront une lecture instructive, mais ce n'est pas pour autant que les femmes auront plus d'attirance que vous n'en avez pour elles. Si au fond de vous-mêmes, vous les haïssez, si vous ne rêvez que de les humilier, si vous vous plaisez à leur imposer votre loi, vous aurez toute chance de recevoir la monnaie de votre pièce.

Elles ne vous désireront et ne vous aimeront que dans l'exacte mesure où vous les désirez et aimez vous-mêmes - et louée soit leur générosité.

 

Stephan Vizinczey, Eloge des femmes mûres.

Tic tac

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Vendredi 29 janvier 5 29 /01 /Jan 18:00

RestaurantAmici mei, mes amis, ce nom qui sonnait bien me plaisait. Sauf que je n'avais aucune envie d'y aller avec mes amis à moi, parce que ce lieu devait être le nôtre. Il m'en avait tellement parlé que je nous l'avais réservé, même si le restaurant ne prenait aucune réservation.

- Il est bondé tous les soirs, me prévint-il. Normal, on y mange comme nulle part ailleurs.

Depuis l'Afrique où il se nourrissait de plats en boîte et de pauvres rations hâtivement cuisinées, ce restaurant avait des airs d'El Dorado gastronomique.

À mes yeux, il était son fief dont il désirait me faire partager un bout de terre. Et j'en étais fière, stupidement, parce qu'y partager une table me rapprochait encore de lui.

Lorsque nous arrivâmes, il y avait déjà foule. Nous attendîmes sagement sur le trottoir en grillant des cigarettes. Une fois les groupes nous précédant enfin placés, nous pûmes entrer.
La décoration, toute de bois ancien, était sommaire mais jolie, la lumière rare, les tables spartiates. Rien qui accroche, ne dépasse ou ne détourne l'attention.
Le lieu respirait ce dénuement des endroits dans lesquels on ne vient ni pour voir, ni pour être vus, mais pour se régaler.

Aussitôt je regrettai ma robe, tache de trop de couleurs sur le beige et le gris. Lui en veste de jeans et pantalon usé ne détonait pas avec le décor. Dans un autre restaurant il aurait semblé négligé. Là, c’était moi qui paraissais trop habillée, bariolée comme une oiselle exotique au milieu d’une volière atone.
Un serveur ventru s'avança, s'inclina et nous demanda d'une voix chantante :
- Une table pour deux ?
Nous hochâmes la tête de concert pour hériter d'un petit carré posé tel un îlot en plein milieu de salle.

La table de discorde2L'entrée fut joyeuse. Je picorai dans son assiette à doigts légers comme la crème fondant contre mon palais. Et la conversation roula, paisible, jusqu'à ce que nous abordions le sujet des prénoms.
- Il y a une tradition familiale sûrement inconsciente à l'origine de mon second prénom. À l'époque, mes parents n'ont pas osé le fusionner à celui qu'ils avaient choisi. Trop original, pensaient-ils. Ils l'ont alors simplement ajouté. Et ce prénom-là, deuxième choix qui aurait voulu être premier, on l'entend dans celui de ma grand-mère, dis-je en pensant "on m'entend dans ma grand-mère, si fort je suis enclose en elle". Ma mère, elle, en porte une variante qu'elle m'a à son tour transmise.
Alors que j'attaquais le plat de résistance, mon esprit s'échappa vers l'allitération, le radical et la désinence en symboles d'une transmission matriarcale.
Moi à la fois ces femmes et une autre, une
héritière et un chaînon terminal.

Feu mon amour se mordit les lèvres. Croyant que sa pizza était trop chaude, je lui tendis mon verre de vin frais. Il refusa et je le terminai cul sec, consciente d'avoir déjà trop bu mais dérivant dans la tendre béatitude de l'alcool.
J'aime avoir, selon l'expression consacrée, "un coup dans l'aile". Sauf que ce n'est pas un coup mais une caresse. Et que je ne me sens pas amochée comme un oiseau criblé de plomb en plein vol mais, flottant au-dessus de moi-même, plus entière, palpitante, douce qu'à l'ordinaire.
Un jour, demi grise et parfaitement contente, je saisis un stylo, une feuille et notai d'une main hésitante :
"La vie est plus supportable avec deux grammes d'alcool dans le sang."
Les tranchants des L avaient disparu, tout comme l'attaque incisive des majuscules.
À jeun j'écris pointu. Ivre, rond en gommant les échardes.
 

- Moi, je déteste mon prénom, lança Feu mon amour d'une voix dure.
Je levai un sourcil en nous resservant du vin. Vite, gommer la menace qui couvait dans sa voix en sourd incendie. 
- Mes parents n'ont jamais su s'entendre. Ma mère avait choisi un prénom, mon père un autre. Faute de tomber d'accord, ils m'ont donné les deux. Deux qui ne vont pas ensemble séparés par un tiret. Elle à droite, lui à gauche, et moi en somme des deux, en fruit de leur dispute.
Je humai le vin à petits coups, m'enivrant de son odeur de terre mouillée.
- Il sent délicieusement bon, commentai-je.

Table discorde3Ma remarque fut accueillie par un haussement d'épaules. Se heurtant à un flot trop puissant pour être détourné, mes efforts pour dévier le cours de la rivière du souvenir avaient échoué.
- Leurs deux putains de prénoms suivis de leurs deux noms de famille, ça fait quatre. Quatre éléments pour une identité que tout le monde écorche. Personne ne sait d'ailleurs l'écrire correctement.
- Mmmh
, approuvai-je le nez fourré dans mon verre, moulinant désespérément pour trouver une parade à sa peine.
- Tu sais ce que c'est, toi, de s'entendre toujours appeler d'un nom qui n'est pas le sien ? De subir les rires, les questions, les moqueries, juste parce qu'il est trop compliqué ?
Je secouai la tête. Bien sûr que je ne savais pas. Et lui savait que je ne pouvais pas savoir.

Levant mon verre, je fis signe de trinquer mais rencontrai le vide. Feu mon amour était trop avancé sur la route du ressentiment pour me rejoindre. Et moi trop partie sur les chemins de la concorde pour ne pas désirer l'y ramener.

- Pourquoi ne pas voir ça comme une preuve d'amour ? hasardai-je. Tes parents t'ont chacun légué une chose à laquelle ils tenaient...
-
Non ! hurla-t-il presque. Tu n'es pas dans ma famille, tu ne comprends rien, tu ne peux pas comprendre. Pourquoi tu cherches toujours à tout interpréter, d'ailleurs ? Si je te dis que c'est comme ça, c'est comme ça, un point c'est tout !
Le vin prit sur ma langue un goût de moisi. J'eus un si brutal haut-le-cœur que je faillis vomir sur la nappe. Et surnageant dans la nausée de mon humiliation, j'éprouvais du chagrin.
Un que je ne m'avouais pas et me soufflait que notre relation, quels que soient mes efforts, était condamnée.
Un bien présent qui me pinçait le cœur. Feu mon amour était un petit garçon grandi trop vite, un homme blessé prisonnier d'une histoire qu'il n'accepterait jamais de me livrer.

Lors de ce dîner-là, j'eus la sensation de fourrer les doigts dans une blessure encore fraîche. De les y retourner alors que j'aurais dû l'effleurer à défaut de pouvoir la cautériser, puisque toute réparation était hors de mon pouvoir.

Jamais nous ne retournâmes dans ce restaurant. Il portait un joli nom, pourtant.

Par Chut ! - Publié dans : Feu mon amour
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Samedi 23 janvier 6 23 /01 /Jan 17:54

Grand bleuLa nuit dernière, j'ai regardé un film d'adolescence : Le Grand Bleu. À sa sortie, j'avais vu les deux versions. La courte dans un cinéma de quartier, la longue dans une salle mythique de Paris, avec Salomé.

Nous avions ri de l'affiche qui annonçait
"N'y allez pas, ça dure trois heures !".

Après s'être fait étriller à l'avant-première de Cannes, le film rencontra un vrai, un grand succès populaire. Avec sa petite phase d'accroche, Besson prenait ironiquement sa revanche.

Son "bébé" ayant été propulsé le film culte d'une génération, il y avait de quoi. 
Du
Grand Bleu je ne me rappelais pas grand-chose, mais ce si peu suffit à résumer le film : la musique planante d'Eric Serra, de grandioses images sous-marines, une compétition entre apnéistes, un amour impossible, la mort en eaux profondes (du moins pour la copie française... l'américaine, elle, a été retaillée avec un happy end).

Je me souvenais aussi de la beauté solaire de Jean-Marc Barr. Du choc que j'avais éprouvé à regarder ce visage magnifique, ces sourcils broussailleux, ce nez affirmé, cette bouche longue, ces iris aux couleurs changeantes.
Sublimé par la mer, cet homme était à en tomber à la renverse.
Certaines beautés m'apparaissent si achevées qu'elles m'en deviennent douloureuses. À les contempler me viennent au creux du ventre une souffrance, un désir de femme, un émerveillement de petite fille. Et toujours cette question :
- Mais comment une telle perfection est-elle possible ?

Grand bleu 2I
l est des beautés qui ne supportent pas l'épreuve du temps. Des visages qui nous ont émus il y a dix, vingt ans, nous pararaissent fades avec le recul.

Jean-Marc figé sur pellicule n'a pas pris une ride. La magie opère toujours, même s'il est moins bon acteur que dans mon souvenir.

Il n'est en vérité pas très convaincant. Il ne joue pas très juste. Une fois remis sur la terre ferme, il semble même un peu niais.

Heureusement, son sourire rachète toutes ses faiblesses.

Le film m'a malgré tout emportée, mais pas si loin qu'à l'adolescence.

En vingt ans, le tendron que j'étais a laissé place à la femme. Une femme qui, ne s'émerveillant plus autant devant les belles histoires, s'en laisse moins conter. Parce que ces histoires dignes de cinéma, elle en a vécu aussi.
À demi, à fonds gagnés ou perdus, à combustion lente ou à explosion en plein vol. 
Vingt ans après, la valise de l'expérience, remplie de beaux souvenirs et de moments indicibles, de claques sanglantes et de ratés, pèse lourd à mon bras.

Il y a autre chose aussi.
À l'époque, je ne savais pas plonger. Une foule de détails techniques m'étaient donc étrangers. Là, je les voyais, ils prenaient sens. Le regard de la plongeuse se superposait à celui de la spectatrice.
J'ignorais également tout de la terrible jouissance qu'il y a à se laisser glisser, sans efforts, de plus en plus profond.

La joie pure qui devient tristesse lorsque, dans la bouteille, la réserve d'air qui s'amenuise annonce la remontrée.
La jubilation du bleu m'était aussi inconnue qu'un pays qu'on ne visite qu'en cartes postales.
Oui, je comprenais parfaitement ce vertige, comme ce désir fou de  toujours repousser les limites. Mais, insistante dans un coin de ma tête, une voix me soufflait qu'elle ne comprenait pas.


Big blue 3Quelle force obscure peut pousser un homme à prendre une grande aspiration, une seule, pour se jeter tête première dans l'océan ?

Dévaler à toute allure, accroché à une machine au nom évocateur (la gueuse), plus de cent mètres de corde ?
Avec la pression les battements de cœur se ralentissent, la taille des poumons se rétrécit.
À 150 mètres, ils ne sont guère plus gros qu'une pomme.
Certains jouent leur vie à la roulette russe, d'autres sur une simple respiration.

Avec une descente à 171 mètres, le Français Loïc Leferme rafla en 2004 le titre de champion d'apnée no limit. 171, c'était bien, mais pas encore assez : lui visait les 200.
Il ne les atteindrait jamais, la mort le faucha lors d'un entraînement. Défaillance mécanique de la gueuse qui devait le ramener à la surface.
À bout de souffle avant le black-out. Jouer sa vie sur une respiration et la perdre... 

Par Chut ! - Publié dans : En profondeur... passion plongée
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Vendredi 22 janvier 5 22 /01 /Jan 12:23

Voyager ou rester Avant, "mon" île n'était qu'un point de chute entre deux destinations. Elle est maintenant l'endroit où je vis et cela fait toute la différence.
Depuis que j'y suis, je me suis acclimatée, vite, j'ai bâti des repères, vite aussi.
Cela tient peut-être à mon habitude du voyage, à ma faculté d'adaptation en terre étrangère :  à moins de me sentir mal, je me crée en quelques jours mon univers, mon cocon, mes habitudes.
J'achète des bouteilles d'eau à l'épicerie du coin, des cigarettes à la boutique de guingois, des gâteaux à la petite vendeuse ambulante.
Toujours privilégier le petit commerce au supermarché lorsque j'ai le choix.

J'aime beau aimer l'imprévu, j'aime aussi les habitudes en cadre à un tableau dont je compose le motif selon ma fantaisie. Ici, malgré la répétition, le sentiment durable que me laissèrent toutes mes premières fois perdure.
Lorsque je me rends dans l'autre partie animée de l'île, près du port, je me revois longer le ponton
au sortir du bateau. En creusant le fil de l'émotion et de la mémoire, je sens les cahots de la route, le vent gifler mes joues alors qu'accrochée à mon chauffeur, dos lestée par mon sac, je monte la colline vers mon bungalow.

Je revois le premier coucher de soleil puis cette heure que j'appelle désormais "l'heure bleue", quand les teintes jettent leurs derniers éclats avant de s'affadir pour se confondre dans la nuit, cette heure où je croisai pour la première fois le regard d'Agustin, un Argentin qui devint
mon amant.
Lorsque je passe devant le bar sans nom ni terrasse, un simple comptoir de bois hérissé de chaises hautes, je revois cette fin de journée un peu folle. En compagnie des autres plongeurs, Agustin et moi avions trinqué, puis retrinqué. Échangé des paroles sans importance avant de nous isoler sur un banc, puis de nous éclipser pour dîner.
Nous rejoignîmes les bungalows par la route de colline. S'arrêtant à mi-chemin,  Agustin m'enlaça.
Je le repoussai, à peine, tandis que du bar à prostituées voisin montait un concert de cris et de rires. J'eus soudain l'impression de retomber en adolescence, au temps des idylles secrètes et de la stupide chanson de Dorothée :
"Ouh, la menteuse, elle est amoureuse !"
- Pas ici, soufflai-je avant d'avoir la bouche clouée d'un baiser.

Lorsque, du côté de l'île où je vis à présent, j'emprunte le chemin de la plage - une allée pavée agrémentée de bars, de restaurants et de boutiques -, le ruban de cette autre soirée qui rompit notre tête-à-tête se dévide.
Un couple de Chiliens nous avait invités à une "public party". Nous traversâmes à pied un bout de l'île pour les rejoindre. Grimaçâmes lorsque la party s'avéra être une beuverie publique dans un lieu sans charme.
Des gens sortaient du supermarché leurs sacs sous le bras. À même la rue, des filles saoules et court vêtues dansaient sur une musique poussée à fond, des motos pétaradaient, des gars braillaient des paroles incompréhensibles.
Agustin et moi fuyions le bruit et les ambiances survoltées. Aussi, au bout d'un temps réglementaire, nous tournâmes les talons pour faire route en sens inverse.

Voyager ou rester 5L'allée pavée serpentait jusqu'à un chemin de terre. Un petit vent me séchait les yeux.

Peu à peu, mes lentilles se changeaient en pierres dures, en poignées de sable me râpant les paupières.

Je n'avais qu'une envie : m'en débarrasser.
Il le fallait, même, sous peine de ressembler à un albinos le lendemain. Mais les enlever était me condamner à ne plus voir les nids de poule, les bosses, les pierres libres roulant sous les pieds.

- Appuie-toi sur moi, proposa Agustin. Je te guiderai.
Je larguai alors mes lentilles en plein vent. Parcourus le chemin en aveugle avec ses yeux à la place des miens, sa main guidant mes pas, ses bras me rattrapant alors que, titubante, j'allais tomber.

J'aurais été capable, je crois, de me diriger seule : depuis l'enfance j'interprète les lumières, les courbes, les reflets, je donne sens à un monde brouillé.
Là où les autres ne voient que brume se dessine mon image de la réalité, brute, floutée, sans précisions, sans détails ni appréciation de distance.
Peut-être est-ce ce regard qui me sauve et m'isole du monde. Pour m'y situer, j'ai besoin de marqueurs et d'ancrages.

Ici sûrement plus qu'ailleurs, parce qu'ici, ni le temps ni les paysages ne varient.
Sur le sable, sous les cocotiers se déclinent toutes les nuances du chaud. Le chaud et sec, le chaud et lourd, le chaud et humide, le chaud et mouillé à grosses averses balayant le ciel. De fait, chaque journée ressemble à la précédente et la pousse vers un lendemain identique.
Sur l'étagère droite de la bibliothèque, cependant, le nombre de livres que j'ai déjà lus grossit. Chacun correspond à une tranche de vie : deux journées ou une semaine selon leur épaisseur.
Si je les feuillette, voilà que resurgissent de longues soirées sur la terrasse, des après-midi indolents de plage, des tenues que je portais, des complicités vite nouées.
Un Français qui, venant de se faire plaquer par sa copine, me raconta leur histoire.
Une très jolie fille qui cherchait un bungalow meilleur marché.
Un Américain qui jouait de la guitare en me regardant travailler.
Un Norvégien qui me proposa un bain. À peine barbotions-nous qu'il me dit, désolé :
- Je quitte l'île tout à l'heure par le bateau de nuit.
Je répondis :
- Un ami va me rejoindre.

Si Ivar n'avait pas rendu sa chambre, nous aurions pu y passer une bonne heure à condition de nous dépêcher, mais jamais je n'aurais osé le lui proposer.
Ivar partait pour une retraite dans un monastère bouddhiste. Demi-jeûne, méditation et règle du silence de rigueur.
- À l'arrivée, m'expliqua-t-il en se dépouillant d'un vêtement imaginaire, les moines te prennent tes possessions. Toutes, sauf ton pantalon et ta chemise.
Je hochai la tête. Imaginai ce que serait cette vie de recluse, sans contacts humains, sans livres, sans musique. Me demandai quels chemise et pantalon je choisirais pour la supporter.
La noire à broderies chinoises sur le sarouel océan ?
La violette en soie sur mon pantalon gris ?
"Non, vraiment... Je ne t'envie pas cette aventure-là", pensai-je.

Voyager ou rester 4 Dans son pays, Ivar est conseiller en développement personnel, option gestion du stress.
À force de fixer ses yeux translucides, je me persuadais que son métier aurait pu être une aubaine pour moi, si prompte à m'affoler et m'enflammer.

Ivar écrivait un bouquin. Je lui dis que le mien attendait depuis trop longtemps.
Nous parlâmes d'écriture, de désir, de paresse et de frustration. Conversation réfléchie en masquant une autre moins avouable : si seulement nous nous étions croisés plus tôt, si tu avais encore tes clefs et le temps...

Le soleil se couchait. Nous frissonnions dans la mer devenue fraîche.
- Sortons, proposa-t-il.
Sur la plage, on m'avait volé ma serviette. Il me prêta la sienne et nous nous affalâmes, encore humides, sur le ponton du restaurant. Lorsqu'Ethan arriva, l'atmosphère se tendit.

Je n'expliquerais pas là, notre drôle de relation à un homme qui part.
- Take care, me dit-il en saisissant son sac.
Take care... Ces mots m'auraient offusquée avant, tels des présages de malchance au milieu de dangers à venir.

Maintenant je sais qu'ils ne signifient rien de plus qu'au revoir ou adieu.

Comme chaque jour 
dès cinq heures, le restaurant d'à côté a déployé ses tables sur le sable, chassant les touristes encore allongés sur leur serviette.

Le soleil s'est couché à six heures dans une envolée de moustiques.
Vingt minutes plus tard, le grésillement des cigales s'est allumé comme on tourne un robinet.
Le ciel à présent noir est farci d'étoiles.
Une journée s'est achevée au paradis. La suivante y prendra sa source.

Par Chut ! - Publié dans : Au jour le jour
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Mardi 12 janvier 2 12 /01 /Jan 18:26

Antony, l'emotionIl est une heure. La nuit est sûrement piquetée d'étoiles, mais je ne vois que le plafond. En montant dans le ferry après une journée de bus, j'eus un hoquet, comme la secousse d'un cahot en enfer alors que j'étais encore embuée de paradis.
Le mien s'appelait Perhentian Kecil, une île de Malaisie vierge de voitures et de routes.
Électricité capricieuse quelques heures par jour, sommaires bungalows avec matelas sur planche de bois, moustiquaire et ventilateur anémique. Devant ma porte, une petite terrasse dotée d'un hamac.

Je m'y étais étendue un soir avec Apeh.
Nous avions failli tomber malgré son corps de lame puis, nous raccrochant l'un à l'autre, cherché le bon point d'équilibre. Jambes encastrées au miennes, fesses contre bassin, nous guettions ce moment de suspension parfaite, où tout mouvement annule le mouvement.

Nous n'avions ensuite plus bougé ni parlé, comme si nos mots hésitants pouvaient compromettre ce merveilleux équilibre, faire fondre nos ailes de cire pour nous jeter au bas de notre nacelle.

Plus tard, lorsque je poussai la porte du bungalow, Apeh me suivit.
Il partit au petit matin. Je sortis de la chambre avec retard, la peau fragile et les yeux cachés de lunettes de soleil, le suivis sans savoir que déjà je suivais une autre route.
Celle-ci m'emmenait vers un autre homme que j'avais aussitôt baptisé "samouraï".
Ses yeux allongés d'asiatique, son bandeau de pirate, son visage fin sont dans mon esprit étroitement liés à ce lieu, à sa magie, à ces jours de chaleur indolente coupée du froid de l'eau.

AntonyEn fermant les yeux, je revois les siens se poser sur moi à la proue du bateau. Sa main qui m'effleure le bras, me caresse l'épaule dans un geste tout naturel. Son buste courbé, accordé au mien en un parfait arc de cercle.
Nous parlons. Non, nous chuchotons à voix basse de conspirateurs.
Notre discussion a beau n'avoir que peu d'importance, nous ne voulons pas être entendus. Lui, moi, le bateau... C'est notre bulle interdite aux autres, si fragile qu'un rien pourrait la crever, compromettre comme la veille avec Apeh un merveilleux instant de bonheur.

Soudain nos corps se détournent à regrets. Basculent en arrière depuis la coque. Sombrent dans l'eau translucide.
Aussitôt nos regards se cherchent et se trouvent, brusquement soulagés de ne pas s'être perdus.
Nous descendons dans le bleu, moi renversée sous lui, sous ses lèvres qui me sourient malgré le détendeur alors que du mien jaillissent des bulles ricochant sur son torse, se faufilant le long de ses épaules pour dessiner autour de sa tête un halo.

À ce moment je sais, sans l'ombre d'un doute, que ce soir je serai sous lui encore, mains pressées contre ma bouche à jouir de son sexe, tour à tour le provoquant et l'implorant de ne pas venir pour faire s'étirer, longtemps, jusqu'à la rupture, les minutes de cette autre nuit suspendue.

J'aimerais que le matin n'arrive jamais, parce qu'au matin, il s'en va.

Le ventilateur s'éteignit.
La fatigue nous renversa en lame de fond, trempés de sueur, de salive, de cyprine et de sperme.
- Viens, dit-il en se levant et m'offrant sa main.
Je me pelotonnai entre ses bras. L'eau glacée de la douche nous fit renaître.
Renaître avant une autre petite mort.
Il partit le matin, Ethan arriva le soir. Trois jours plus tard, nous posions le pied sur un navire chargé jusqu'à la gueule. Les provisions en bas, les passagers en haut, entassés sur de minces matelas. Des cales montait les vapeurs fétides des durians, le remugle trop salé des poissons séchés.

antony 2Ethan et moi nous allongeâmes, tout habillés, sur deux couches voisines. Tandis que le navire commençait sa lente traversée, je sortis mon IPod, proposai un casque à Ethan et choisis, entre des milliers de morceaux, I fell in love with a dead boy.
La voix d'Antony s'éleva dans le noir, sublime et profonde, confondue au ressac de l'océan.

Un jour, alors que les chansons d'Antony tournaient en boucle dans la maison, Ethan me dit :

- Pour moi, cette musique, c'est toi : mystérieuse, profonde, mélancolique, belle et insaisissable comme ton âme fêlée.

 


Un peu d'Antony :
I fell in love with a dead boy
River of Sorrow
Child of God
The Lake
Deeper than love 

Par Chut ! - Publié dans : Juke-box
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Samedi 9 janvier 6 09 /01 /Jan 13:10

Requins Impossible de fermer l'œil. Les heures passent et j'erre dans la maison, de la terrasse au salon, du salon à la terrasse. 
Je sais que je dois dormir car je plonge demain. Très tôt pour moi, le bateau quittant le port à 7h20.
J'allume quelques cigarettes. Pas trop. Je me rationne, veille de plongée oblige. Plus tôt, dans le restau le plus chic de l'île, avec chef médaillé aux fourneaux, je n'ai bu qu'une bière. Un vrai gâchis avec le délicieux rôti d'agneau.

Autour de moi, ça picolait sec et mon regard filait souvent sur les verres de mes voisins.
Du vin blanc. Je n'en bois presque jamais, il me donne mal à la tête.

Je rentre plus tôt que les autres. Je veux me reposer pour être en forme demain.

Ethan revient, tard, s'affale sur le lit. L'écran de son ordinateur me gêne, comme le son qui sourd à travers son casque. À moins d'être épuisée, je ne peux dormir avec de la lumière et du bruit.

Et plus je sais qu'il me faut dormir, moins je dors. 
Depuis que je suis gamine c'est comme ça.
Je migre dans la petite chambre. Le lit n'est pas fait mais... trop paresseuse pour mettre des draps. Je m'allonge à même le sommier. Le ronronnement du ventilateur me dérange. Obstinément bloqué à l'opposé du lit, il pulse l'air de l'autre côté de la pièce et je crève de chaud.

De nuit la maison m'a toujours paru moins accueillante. La faute à ces ampoules trop blanches à économie d'énergie.

Sur la terrasse, sans les coussins et les cigales, on se croirait à l'hôpital.

Je veux la réaménager. Je dresse la liste de mes futurs achats en espérant qu'elle me pousse dans le sommeil. Souvent, pour m'endormir, je fais des listes.

Les gens que j'ai perdus de vue. Mes amants. Les endroits où j'ai dormi. Les livres que j'ai lus cette année. Les noms des célébrités à initiales identiques. Bercée par la litanie rassurante des noms, j'ai rarement pu dépasser Danielle Darrieu.


Requins 2Je me mets sur le dos. Je respire profondément. Mon portable indique 3h30.

Désolant.
Je me retourne, m'agite pour dissiper une petite angoisse en caillou dans la chaussure. Celle de la plongée de demain.
C'est Ethan qui l'a organisée, pour me faire plaisir, je crois.
Dans moins de cinq heures nous devons nous jeter à l'eau avec un mélange spécial dans notre bouteille : de l'air enrichi à l'oxygène ou Nitrox.
Point de vue sécurité, le Nitrox diffère de l'air normal. Il est pour chaque mélange une profondeur maximale à ne pas dépasser sous peine de rester au fond.
32% d'oxygène, 34 mètres.
Ce n'est pas ça qui me turlupine. L'ordinateur rivé à mon poignet me bipera si je flirte de trop près avec cette limite.

 

La vérité est que depuis longtemps je n'ai pas plongé si profond. Je suis portant déjà descenduebien plus bas.
La vérité est aussi que sur ce même site, il y a longtemps, j'ai eu une mini-crise de panique, probablement due à l'ivresse des profondeurs.
Elle a peu duré, une poignée de minutes à peine, mais je me souviens parfaitement de cette oppression brutale, de cette sensation de manquer d'air, de mon cœur affolé et de mes muscles tout raides.
Mon binôme, pressentant mon malaise, m'avait tapoté le bras :
- Tout va bien ?
Rassurée par sa présence, j'avais formé de mes doigts le signe convenu, le O de oui, pour m'enfoncer plus profondément dans le bleu.
Ce n'était rien. Rien qu'une micro-alerte vite dépassée mais qui, ce soir, repousse en écharde sous la peau, grossie par l'omniprésence de la nuit.

À 5h30, j'abandonne la partie.

Inutile de m'obstiner à poursuivre un sommeil qui ne cesse de se dérober.
Je me lève pour empoigner un demi-litre de lait et une ration de corn-flakes.
Une heure plus tard, c'est Ethan qui, me cherchant dans la maison en titubant de fatigue, est stupéfait de me trouver en tête-à-tête muet avec un bouquin, une assiette de pétales de maïs racornis à portée de cuillère.
- Déjà debout ?
- Dis plutôt "pas couchée et en pleine forme", ironisé-je.
J'accomplis à rebours le chemin qui mène à la grande chambre, le remorquant pour m'échouer entre ses bras, molle et moite comme un berlingot trop cuit.
- On peut annuler la plongée, propose-t-il en lissant mes cheveux emmêlés de trop de luttes.
- Mais... les bouteilles que tu as spécialement commandées ?
- Pas un problème. Elles sont remplies, elles peuvent attendre un autre jour.
- Mais...
- Non, je t'assure, on annule si tu veux.

Barbapapa-2.jpg J'écoute l'orage gronder de l'autre côté des vitres, la pluie cingler les carreaux.

Je suis déçue. Déçue de ne pas avoir trouvé le sommeil réparateur dont j'aurais eu besoin.

Déçue de repousser ce qu'Ethan, malgré ses journées chargées, a planifié pour me faire plaisir.

Déçue de ce temps qui n'est même pas de la partie.
Alors que je me débats entre la couverture et l'oreiller, Ethan me redit d'une voix apaisante :
- Restons là si tu veux. Inutile d'y aller si tu ne le sens pas.
- Mmmh.
Non, vraiment, c'est idiot.

Voilà trop longtemps que j'attends cette plongée à deux. Lui, moi, l'océan et les requins taureaux par trente mètres de fond.
Si je ne me lève pas maintenant, la journée me filera entre les doigts. Gâchée, inutile, dépensée au lit, prisonnière des rets de l'épuisement.
"Encore une journée d'foutue", serine Higelin sous mon crâne.
Non. Cette journée-là, je veux la vivre, même à moitié.
Je jaillis des draps.
- Je me prépare. On y va.

Sur la proue du bateau, dos au vent et à la pluie, j'ai froid. Un froid salutaire qui me fouette le sang, les épaules et la volonté.
- C'est magnifique... dis-je, embrassant d'un même geste le ciel et la terre, ouvrant les bras au jour nouveau.
Le paysage alentour, îlots paresseux pressés de nuages noirs et de rayons obliques, a des airs de fin d'univers ou de sublimes commencements. Une brume persistante habille d'une gaze délicate les îles perdues dans la distance alors que notre navire, tanguant et roulant sur les vagues mauvaises, cingle vers un point secret de l'océan.
Tous les matins du monde et moi au milieu, si petite et immense avec ce cœur en expansion, débordant de mes côtes pour se fondre dans le bleu, le blanc, le gris.


Les requins 3bisSerrant les coudes contre ma poitrine, je retourne à flanc du bateau, dans cette coque de bois de laquelle je m'apprête à m'arracher pour sauter dans le bleu, défiant la pesanteur pour flotter, enfin libre de toute entrave.
Pour certains la plongée est défi et découverte.

Pour moi aussi, mais si je creuse, elle est avant tout méditation, suspension dans un monde qui me lave de la terre et me liquide de moi-même.

Jamais si parfaitement moi et une autre alors que j'évolue, femme et poisson, bras et jambes repliés, à la fois fondue et étrangère à cet élément qui me constitue.
L'eau. L'eau qui coule, me ravine, me divise, me régénère.

À gestes sûrs, précis, concentrés, mille fois répétés, je prépare mon équipement. Ajuste les sangles sur la bouteille, pose mon masque sur mon gilet, mes palmes en dessous en parodie de corps que je vais bientôt remplir de ma chair.
Ethan et moi sommes les premiers à nous extraire du bateau.
Alors que nous nous enfonçons dans le bleu sombre, la fatigue dessine sur mon masque des cercles colorés, aussi verts et jaunes que des blessures encore fraîches.
Délaissant les routes des autres plongeurs, nous traçons notre chemin à la boussole. Par trente mètres nous les voyons, émergeant comme d'un rêve des particules en suspension, nous épiant pour mieux nous rattraper et tourner autour de nous en une valse lente, si gracieux que c'est à en pleurer.
Les requins taureaux.

L'échelle du bateau me cueille en plein jour les yeux saturés d'étoiles.
J'emporte sur la terre la vision d'un autre monde. Celui des grands fonds et du ciel enfin réunis dans le sommeil, tendre et opaque comme l'eau qui m'a baignée ce matin-là.

Par Chut ! - Publié dans : En profondeur... passion plongée
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