Présentation

Paroles de lecteurs

Images Aléatoires

  • Bouffon.png
  • Statues.png
  • Competitors
  • Au-bord-de-la-riviere.jpg
  • Monastere-de-Kong-Meng--Le-regard-du-guerrier.jpg
  • Il-est-mieux--le-tien--.png

En lisant en écrivant

De la relativité de l'amour

 

/David a laissé/ un Post It où il y avait mes numéros de téléphone et une citation :

La littérature nous prouve tous les jours que la vie ne suffit pas.

Ou le contraire ?

J'ai bu un mauvais Nescafé dans son jardin de curé, les coudes sur une table en plastique blanc de camping ; c'est difficile de boire quand on ne peut cesser de soupirer.

Au sortir d'une nuit d'amour comme celle-là - et, malgré mon passé fastueux, des nuits comme celle qui venait de s'écouler je n'en avais pas tellement eu -, on a la sensation de ne plus être maître de soi, de ses lèvres, de ses mains, jusqu'à la respiration qui semble ne plus vous appartenir.

On s'est tellement mêlés, on a si prodigieusement été l'un l'outil du plaisir de l'autre, que reprendre son corps en main semble insensé.

 

Les premiers mots qui suivirent la nuit où on est non seulement tombés amoureux, mais littéralement tombés l'un dans l'autre, ont une singulière saveur de vérité. Plus qu'on ne le voudrait, on se découvre, à l'autre comme à soi.

Ils restent, ces mots-là, comme un écho qui rend tout le reste indécent.

/David/ me dit qu'il m'avait attendue ; il savait que je lui reviendrais, car j'étais faite pour lui de toute éternité ; moi seule pouvait le guérir de sa fracture profonde, de son mal de vivre ; il me dit que j'étais la femme qu'il avait le plus baisée dans sa vie, tout seul ou aux côtés d'autres.

Il me dit que son âme était à moi et qu'elle m'appartenait depuis toujours.


J'étais comme un enfant pauvre qui hérite de la fortune de Rockfeller.

En même temps, je ne pouvais pas, je ne voulais pas le croire. Ç'aurait voulu dire que je trahissais ce que j'étais, ce en quoi je croyais : que rien n'est éternel, qu'on est profondément et définitivement seuls ; et cela, au fond, me convenait parfaitement.

D'ailleurs, tout ce que j'avais vécu me le confirmait.

Mes meilleurs moments sont ceux que je passe en tête-à-tête avec moi-même, à me balader sur la berge d'un fleuve, à écouter le vent dans les feuilles des peupliers. Ou un livre à la main, étendue dans l'herbe. À écouter La Passion seon Saint Matthieu, à parler à un chat, à dormir dans un grand lit vide et un peu froid...

La présence d'un homme a toujours masqué, d'une certaine manière, mon bonheur. Je n'ai d'yeux que pour lui, alors que le reste du monde m'a toujours semblé plus intéressant que l'amour.

Il y a une vieille dame qui habite au fond de moi, une vieille dame agacée par tous ces frottements, toutes ces scènes, par les baisers et les larmes. Elle a les yeux clairs, la peau propre et sèche, et n'aspire qu'au calme pensif d'un matin d'hiver ; le reste, ça la laisse sceptique et un peu navrée.


Simonetta Greggio, Plus chaud que braise extrait du recueil de nouvelles L'Odeur du figuier.


 -----------------------------------------------    

Être d'eau

 

Je bénis l'inventeur des fiançailles. La vie est jalonnée d'épreuves solides comme la pierre ; une mécanique des fluides permet d'y circuler quand même.

Il y a des créatures incapables de comportements granitiques et qui, pour avancer, ne peuvent que se faufiler, s'infiltrer, contourner. Quand on leur demande si oui ou non elles veulent épouser untel, elles suggèrent des fiançailles, noces liquides. Les patriarches pierreux voient en elles des traîtresses ou des menteuses, alors qu'elles sont sincères à la manière de l'eau.

Si je suis eau, quel sens cela a-t-il de dire "oui, je vais t'épouser" ?

Là serait le mensonge. On ne retient pas l'eau. Oui, je t'irriguerai, je te prodiguerai ma tendresse, je te rafraîchirai, j'apaiserai ta soif, mais sais-je ce que sera le cours de mon fleuve ? Tu ne te baigneras jamais deux fois dans la même fiancée.

 

Ces êtres fluides s'attirent le mépris des foules, quand leurs attitudes ondoyantes ont permis d'éviter tant de conflits. Les grands blocs de pierre vertueux, sur lesquels personne ne tarit d'éloges, sont à l'origine de toutes les guerres.

Certes, avec Rinri, il n'était pas question de politique internationale, mais il m'a fallu affronter un choix entre deux risques énormes.

L'un s'appelait "oui", qui a pour synonyme éternité, solidité, stabilité et d'autres mots qui gèlent l'eau d'effroi.

L'autre s'appelait "non", qui se traduit par la déchirure, le désespoir, et moi qui croyais que tu m'aimais, disparais de ma vue, tu semblais pourtant si heureuse quand, et autres paroles qui font bouillir l'eau d'indignation, car elles sont injustes et barbares.

 

Quel soulagement d'avoir trouvé la solution des fiançailles ! C'était une réponse liquide en ceci qu'elle ne résolvait rien et remettait le problème à plus tard.

Mais gagner du temps est la grande affaire de la vie.

 

Amélie Nothomb, Ni d'Ève ni d'Adam.


 -----------------------------------------------    

Bonheur

Un seul bonheur, tout d'une pièce, terrestre et céleste à la fois, temporel et éternel d'un tenant : le bonheur d'être au monde, en ce monde-ci, de l'habiter pleinement et de l'aimer tout en le reconnaissant inachevé, traversé d'obscures turbulences, troué de manque, d'attente, meurtri, raviné par d'incessantes coulées de larmes, de sueur et de sang, mais aussi irrigué par une inépuisable énergie, travaillé de l'intérieur par un souffle à la fraîcheur et à la clarté d'autore - caressé par un chant, un sourire.

Le bonheur imparti à Bernadette, comme à tous les hommes et femmes de sa trempe, consistait à avoir reçu un don de claire-voyance, de claire-audience qui lui permettait de percevoir l'invisible diffus dans le visible, la lumière respirant même au plus épais des ténèbres, un sourire radieux se profilant à l'horizon du vide, affleurant jusque dans les eaux glacées du néant.

Le don d'une autre sensibilité, d'une intelligence insolite, et d'une patience sans garde ni mesure.

Le don d'une humilité lumineuse - clef de verre, de vent ouvrant sur l'inconnu, sur l'insoupçonné, sur un émerveillement infini.

 
 

Sylvie Germain, La chanson des Mal-Aimants.

 

-----------------------------------------

Femmes, femmes, femmes...


Je me demande ce qu'aurait été ma vie plus tard si, enfant, je n'avais pas bénéficié de ces petites réceptions chez ma mère. C'est peut-être ce qui a fait que je n'ai jamais considéré les femmes comme mes ennemies, comme des territoires à conquérir, mais toujours comme des alliées et des amies - raison pour laquelle, je crois, elles m'ont toujours, elles aussi, montré de l'affection.

Je n'ai jamais rencontré ces furies dont on entend parler : elles ont sans doute trop à faire avec des hommes qui considèrent les femmes comme des forteresses qu'il leur faut prendre d'assaut, mettre à sac et laisser en ruines.

 

Toujours à propos de mes tendres penchants - pour les femmes en particulier -, force est de conclure que mon bonheur parfait lors des thés hebdomadaires de ma mère dénotait chez moi un goût précoce et très marqué pour le sexe opposé. Un goût qui, manifestement, n'est pas étranger à ma bonne fortune auprès des femmes par la suite.

Mes souvenirs, je l'espère, seront une lecture instructive, mais ce n'est pas pour autant que les femmes auront plus d'attirance que vous n'en avez pour elles. Si au fond de vous-mêmes, vous les haïssez, si vous ne rêvez que de les humilier, si vous vous plaisez à leur imposer votre loi, vous aurez toute chance de recevoir la monnaie de votre pièce.

Elles ne vous désireront et ne vous aimeront que dans l'exacte mesure où vous les désirez et aimez vous-mêmes - et louée soit leur générosité.

 

Stephan Vizinczey, Eloge des femmes mûres.

Tic tac

Mars 2026
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30 31          
<< < > >>

Recherche

Profil

  • Chut !
  • Le blog de Chut !
  • Femme
  • 02/03/1903
  • plongeuse nomade
  • Expatriée en Asie, transhumante, blonde et sous-marine.

Flux et reflux

Syndication

  • Flux RSS des articles

Créer un Blog

Mardi 7 septembre 2 07 /09 /Sep 18:09

Tout en unHabrien fait partie de ces Philippins qui ont quitté leur pays pour un ailleurs plus riche de promesses.

Pour lui, ce fut les États-Unis, il y a dix ans. Sûrement un rêve de gosse, à en croire ses tatouages : un Mickey sur une épaule, une Minnie sur l’autre. Le goût en est peut-être douteux, il avait alors dix-neuf ans.


Lorsqu’Habrien s'accroupit à côté de moi, j’étais à la plage. Étendue de tout mon long, encore trempée d’écume, penchée sur le dictionnaire français-visayas concocté par Bertille. J’essayais de retenir des mots qui n’arrêtaient pas de foutre le camp, pestant contre ma mémoire qui, elle aussi, se faisait la malle.

Tout de suite… Darun ? Kayun ? Karun ?

Oursins, yutum ou tuyum ?

Cette langue remplie de g, de k, de u et de a ne ressemble à rien que je connaisse. Sauf à l’espagnol, parfois.

 

Quelques phrases échangées avec Habrien suffirent. Je devinai que, bien que d’ici, il était d’ailleurs. Un je-ne-sais-quoi dans son attitude, ses gestes, sa façon de ponctuer ses paroles. Son accent américanisé, peut-être, ou autre chose de plus impalpable.

Je lui dis en riant que j’essayais d’apprendre sa langue. Riant en retour, il me répondit qu’ayant grandi à Manille, il ne parlait pas visayas mais tagalog. Feuilletant le dictionnaire, nous nous mîmes à comparer les mots : visayas, tagalog, anglais et français dans une joyeuse salade russe.

Habrien me raconta un peu sa vie dans sa nouvelle patrie. Le choc culturel qu’il ressentit dès qu’il y posa le pied. Insoupçonnable, violent, frontal. J’acquiesçai. Entre un pays vu au travers de la télévision et la réalité se creuse un gouffre dont on sous-estime la profondeur.

Je pouffai qu’ici, j’étais un choc culturel à moi toute seule. Evoquai, de l’Inde à l’Indonésie, de la Malaisie au Népal, du Cambodge aux Philippines, la lassante litanie des questions masculines. Serveurs, garçons d’hôtel, chauffeurs de taxi, vendeurs, voisins de bus, rencontres de hasard… Tous s'enquéraient où j’avais égaré mon mari.

Comment ça, pas de mari ? Pas d’enfants ? Mais quel âge avais-je donc ?

Oh, quand même…

Toujours seule à la trentaine passée ? Sûrement avais-je un problème qu’ils se proposaient de régler. Si je leur donnais mon téléphone. Si nous allions boire un verre. Si nous partagions le dîner puis mon lit.

 

J’avouai à Habrien que bien des fois, je mentais pour avoir la paix. M’inventais une vie aux antipodes de la mienne, juste pour rentrer dans la bonne case, celle qui coupe court à toute proposition directe ou tentative de séduction. Mariée et bardée d’enfants, je sortais du champ du possible de ces hommes, me soustrayant du même coup à leur désir.

Non pas fille avec une place vacante à ses côtés, mais femme et mère. Casée, cernée, remplie, respectable. Rideau, fermez le ban.

J’ajoutai que, faute de mentir, le scénario prévisible se déroulait. J'essayais de le prendre avec humour. Souvent toutefois, l’humour s’envolait. L’irritation finissait par me gagner. La colère aussi.

- Être célibataire ne signifie pas être disponible.

Habrien agitait la tête pour approuver, mais je voyais bien qu’il me croyait à peine. Me soupçonnait d’exagérer, de déduire une loi de cas isolés. Son accord fut timide jusqu’à ce que ses oncles nous rejoignent.


Tout en un 2Ils avaient une petite soixantaine. L’un était expatrié, l’autre toujours aux Philippines. La conversation s’engagea.

La première question tomba, rituelle :

- D’où venez-vous ?

J’eus envie de répondre « de plus loin sur la route », ou « de Malaisie », puisque telle était la vérité. Mais, obéissante, je déclinai mon pays en laisser-passer.

- Ah, merveilleux ! Les Champs-Elysées, la Tour Eiffel ! Chanel, Louis Vuitton !

Paris chic et choc. Paris de carte postale, mais Paris, oui.

- Vous êtes ici avec votre mari ?

Sur ma gauche, Habrien réprima un hoquet.

- Non. Je ne suis pas mariée.

- Oh… avec votre boyfriend, alors ?

- Non plus.

- Mais vous êtes célibataire ? Vous n’avez pas d’enfants ?

A ma gauche ne régnait plus qu’un silence consterné.

- Voilà, c’est bien ça.

- Vous venez boire un verre avec nous, alors ?

- Sans façon, merci. Là, je sèche.

Ils me saluèrent avant de s’éloigner. À peine avaient-ils parcouru un mètre qu’Habrien s’inclina, gêné :

- Vraiment désolé. Je ne m’attendais pas à ça de leur part. C’est toi qui avais raison.

Son embarras et sa franchise me touchèrent. Je les chassai d’un geste amusé.

 

Derrière les cocotiers, le soleil se couchait. Habrien et moi discutions encore sur le sable.

- Et si je te propose un verre maintenant, tu me dis quoi ? proposa-t-il prudemment.

- Je pense que je dis oui. Ta nata ! (Allons-y !)

Je remis ma robe. Il prit mes sandales. Nous marchâmes jusqu’au bar d’un hôtel. Calée sur une table face à la mer, j’allumai une cigarette.

- Probablement suis-je quelqu’un d’ennuyeux… déplora-t-il devant son jus de coco en reluquant ma bière. Je ne bois pas. Ne fume pas non plus.

- Mmmh… Depuis quand les gens sont-ils cotés à l’aune de leurs vices ?

La discussion, légère et parfois plus grave, roula des heures durant. La pluie nous saisit au beau milieu, protégés par une large feuille de palmier.

Bientôt notre abri ne fut plus suffisant. Transpercé de toutes parts, il se ployait pour tremper nos cheveux et nos vêtements.

 

J’aurais alors pu choisir de mettre fin à la soirée, mais n’en avais pas envie. J’étais bien. Sans projets ni plans, juste livrée au moment, au plaisir de l’échange et au regard de cet homme. Ses prunelles obliques m’avouaient sans fards que je lui plaisais tandis que sa bouche, sage, murmurait des mots anodins.

- As-tu prévu de passer bientôt par Manille ?

- Non, dis-je. A vrai dire, j’évite tant que possible la capitale.

- Au cas où, sait-on jamais… Si tu y étais bloquée, je te laisse l’adresse de mes parents. Appelle-les de ma part, ils seront ravis de te recevoir.

Saisissant mon cahier visayas-français, Habrien y nota avec application leur adresse et téléphone. Puis, emporté par son élan, ses coordonnées aux Etats-Unis.

- Ca, c’est si tu veux t’arrêter à Los Angeles.

- Je doute que ce soit la route la plus directe pour Manille, plaisantai-je.

Who knows ? La vie est pleine de surprises…

Il avait raison. Notre rencontre même était une surprise. Mais que désirais-je, au fond ? Rapprocher ma chaise ou la reculer ? L’embrasser ou me rester à distance ?

Je l’ignorais moi-même. Et, l’ignorant, prolongeait ces minutes où tout était possible. Le plaisir de la chair comme son renoncement. La fusion comme la solitude choisie.

Moi qui aimais les deux ne savais, ce soir-là, laquelle préférer.

 

Tout en un 3Secouée de bourrasques, la pluie battait toujours, tantôt giflant le sable, tantôt nous souffletant de sa fureur. Nous changeâmes de place pour nous replier sous un parasol.

Les rares clients avaient déserté la place, les serveuses se cachaient derrière le comptoir. Sous le ciel d’un noir d’encre, face à la mer déchaînée, accrochés à notre table telle à une coque noix perdue dans la tempête, Habrien et moi étions comme rescapés d’un naufrage.

- Cet orage me rappelle mon enfance, quand, avec mes frères, nous jouions sous la pluie dans les rues de Manille.

- On dirait plutôt la fin du monde…


Comme pour me rassurer, il posa sa main sur ma cuisse. Je ne me dérobai pas. Pas plus que je ne bougeai lorsque ses lèvres effleurèrent les miennes. Plongeant mes doigts dans ses cheveux, je gardai les yeux ouverts.

Il avait le visage d’un guerrier mongol. La sauvagerie des steppes perdues accrochée aux paupières. M’accrochant à sa chevelure, je coulai dans la pluie comme dans son baiser.

 

- Je te ferai jouir trois fois, me promit-il dans une naïve assurance.

Nue entre les draps, j’éclatai de rire.

- Trois fois ? Et pourquoi pas deux ? Ou quatre ?

- D’accord… quatre.

Après la première fois, il se lova contre moi.

- Tu m’as dit que tu ne savais pas cuisiner, n’est-ce pas ?

- En effet.

- Je peux cuisiner pour deux… si tu le souhaites.

Après la deuxième fois il s’endormit, murmurant dans son sommeil qu’il pouvait aussi ranger mes affaires éparpillées.

 

À six heures du matin, un fracas de vaisselle hacha mon sommeil. Étreignant l’oreiller, je songeai que ce n’était qu’un cauchemar de plus. Mais non. Le bruit se répéta. Plus fort, plus vif, plus insistant.

Je tâtonnai autour de moi. Pas d’Habrien.

La chute d’un plat dans l’évier finit de m’éveiller. Mi-étonnée mi-furieuse, je criai à travers les murs :

- Hé, que fais-tu ?

- Rien… Rendors-toi, j’ai presque fini.

- Mais comment veux-tu que je dorme avec un bruit pareil ?

Docile, Habrien vint se recoucher. Un poing soutenant son menton, les yeux rivés sur moi.

- J’aime te regarder dormir. Tu as l’air si… tranquille.

Je maugréai une phrase incompréhensible. Cachai mon visage derrière mon coude et lui tournai le dos.

 

Au matin, après la troisième fois, il me proposa de le rejoindre à Manille.

- Accepte, s’il te plaît. Je t’envoie un billet d’avion. Nous resterons quelques jours chez mes parents.

- Chez tes parents ? répétai-je, incrédule.

Je refusai.

- Les parents et moi, tu sais…

- Je me doute, acquiesça-t-il. Tu veux un café ?

- Volontiers.

- Je m’en occupe.

Avant que je n’esquisse un geste, il était déjà debout. Embrumée de trop de fatigue pour protester, je retombai sur les draps.

Il me servit au lit, empressé, heureux de me faire plaisir.

- Habrien ?

- Mmmh.

- Ma vie est ici pour l’instant. Pas à Manille, ni en France, ni aux États-Unis.

- Je comprends.

- Et je ne suis pas très douée pour la fidélité, je crois.

- Oh… Je ne suis pas jaloux.

- Habrien ? Take it easy, please.

 

Lorsqu’il partit, je remarquai qu’il avait étendu ma serviette humide entre deux fauteuils. Débarrassé le sable accumulé sur le canapé. Balayé le salon. Sorti la poubelle et rangé tout ce qui traînait dans la cuisine.

Je levai les bras au ciel.

Comment cela était-il possible ?

Quand je voulus m’habiller, je ne trouvai pas ma ceinture. Elle devait être quelque part, bien rangée. À moins qu’Habrien ne l’ait gardée, roulée dans sa poche, en souvenir.

 


1re photo : André Kertesz.

Par Chut ! - Publié dans : Eux
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Dimanche 5 septembre 7 05 /09 /Sep 17:54

Robe couleur du tempsEt c'est ainsi que notre histoire a commencé...

 

Le réveil en début d’après-midi fut une douleur.

J’avais du métal fiché en travers du cerveau, les pointes mal ébarbées d’une ancre de marine clouées dans le dos. Une amertume de pistons rouillés au tréfonds de la gorge, un insidieux mal de mer balancé en plein cœur. Les bras endoloris agrippés aux bouées molles des oreillers, le corps à fond de cale, j’avais l’impression d’avoir été battue, roulée dans les lames d’un océan furieux qui m’avait crachée sur une grève de cailloux.

Seule rescapée du naufrage de mon sommeil, je fis surface baignée des rayons d’un soleil pâle. Puis, me redressant d’un bloc, titubai sur le plancher qui tanguait pour me traîner jusqu’à la cuisine.

 

Les fesses sur le tapis, le regard encore incertain, je lapais le pétrole de ma tasse, aussi compact que mes idées éparpillées, avec une seule qui émergeait du chaos.

Acheter une nouvelle robe.

Une plus belle que toutes les autres de ma collection. Une qui me ferait une peau neuve, qui couvrirait de sa couleur du temps ma peau d’âne fatiguée. Une extravagante, sublime, à plumes, à strasses, à paillettes, constellée de rubis et de diamants, aux ondoiements équivoques et aux plis voletant sur ma chair, chaloupant au rythme de mon bassin.

Une taillée dans une matière qui n’existe pas, tissée de rêves, de caresses esquissées et d’épidermes frottés.

 

La bouche emplie de miettes, je rêvais aussi de gants cramoisis, de la couleur des enseignes de bordel clignotant au fond des impasses louches. De jarretières et de bas en dentelles d’araignée, de chaussures aux talons acérés et aux semelles de vent, de bijoux de bourgeoises ou de grisettes. De chaînes aux maillons ouvragés, de lourds cadenas aux clefs travaillées, de supplices chinois, de nœuds gordiens à trancher…

Je m’égarais. Il était temps de sortir.

Direction une boutique spécialisée en accessoires SM et vêtements fetish. Je me doutais que je n’y dénicherais pas la robe de mes chimères mais, à défaut, une qui me conviendrait.

 

Toujours aucune nouvelle de mes partenaires de soirée. Son silence à lui que je n'avais jamais vu ne me surprit pas, celui d’Ophélie davantage. Je l’appelai en chemin, mue par une intuition étrange, la certitude qu’elle se trouvait là-bas, et qu’elle n’y était pas seule.

- Allô ? Non, non, tu ne me déranges pas… Je suis en pleine séance de shopping.

Je réprimai un sourire.

- Là où je pense ? J’arrive dans dix minutes, vous m’attendez ?

- Bien sûr.

Le magasin avait élu domicile dans une rue discrète. De l’extérieur, la particularité de son commerce était insoupçonnable : une enseigne haut accrochée frappée d’un unique D stylisé, deux larges portes aux battants ouverts. Seule leur couleur, d’un rouge profond d’enfer, pourrait éveiller la curiosité d’un passant perspicace.

Après l’entrée s’étendaient les profondeurs d’un couloir anonyme. Cordon ombilical reliant l’univers banal de la rue et la matrice sulfureuse de la boutique, où tous les fantasmes avaient droit de cité.

Il résonna bientôt du martèlement saccadé de mes bottes.

Vite. Au bout se tenait celui que je brûlais de voir.

 

Ce n’est toutefois pas lui que je vis d’abord, mais Ophélie et son opulente chevelure dénouée. Elle inspectait, concentrée, des robes accrochées à des cintres.

À ses côtés, une silhouette dégingandée aux formes imprécises, noyée sous un large blouson, un pull ample, un jeans évasé sur une paire de godillots. Une tenue d’homme se fichant bien de la mode ou en transit vers un ailleurs.

L’image fugitive de Martin, de ses chemises repassées, de ses costumes au pli impeccable, de ses cravates assorties se faufila en décalque avant de s’évanouir.

 

Robe couleur du temps 2Absorbés par leurs achats, ni Ophélie ni lui n’avaient pas remarqué ma présence. Brutalement pressée de m’attarder, je marchais à pas de louve, tenaillée par l’envie sourde de m’en aller et celle, impérieuse, d’avancer.

Dernière occasion pour la fuite assortie de l’excuse des lâches :

- Un empêchement de dernière minute… Trop long à expliquer… Ne m’attendez pas.

Entre lui et moi à cet instant, il s’en fallut d’un espace aussi ténu que vibrant d’un monde d’inavoués.

 

L’allée centrale du magasin s’était muée en terrain ennemi, boyau hérissé de portants-barricades et de vitrines-tours de guet, hérissé de présentoirs-miradors.

Je feignis de lire les affiches punaisées. Musardai à la caisse, ralentis devant un mannequin assis, jambes écartées, en méditation sur un siège. Observai son corps d’albâtre moulé de noir, sa perruque hérissée de cornes de diable, son dos serti d’ailes virginales. Mi-ange mi-démon, auréolée de la clarté de l’innocence et des ténèbres de la virginité défroquée.

 

Renâclant à traîner mes bottes en terrain miné, je reculai tel un mauvais cheval devant la transparence de l’obstacle pour sauter à pieds joints dans la réalité.

Entre l’imaginaire et le concret, il y avait un gouffre. En l’occurrence, les quelques mètres de béton brut d’un sex-shop.

Un retentissant « Salut !» me cloua au sol plus sûrement qu’une salve de mitraillettes. À ce signal, les rares clients du magasin se tournèrent vers moi. Aimantée par sa tête brune à lui, je les distinguai à peine.

À gauche, à droite, le décor s’était évanoui. Disparues, les affiches. Volatilisés, les prospectus. Envolé, le mannequin aux ailes d’ange.

Je cinglai à sa rencontre dans un accéléré de cinéma.

 

- Viens voir !

- Viens voir !

Depuis les profondeurs du magasin, Ophélie et moi nous disputions sa compagnie. Érigé en arbitre ès frivolités, sollicité sans répit, il courait d’elle à moi, de jupe droite en robe plissée, sommé de donner son avis sur ceci et cela en ménageant nos susceptibilités de coquettes.

L’épreuve d’un homme soumis à deux femmes dévouées au dieu Shopping n’est pas à prendre à la légère. Art complexe tenant plus du tour de force que de la promenade de santé, il relève autant de l'improvisation que de l'exercice de haute voltige. Un vrai chef-d’œuvre de rhétorique ou d’hypocrisie auquel il n’était pas encore rompu.

Ophélie jaillit en minijupe de la cabine.

- Qu’en pensez-vous ?

J’en pensais qu’elle aurait dû enlever ses chaussettes. Parce que le contrepoint du vinyle et du coton élimé, c’était moche.

- Tu devrais l’essayer avec des cuissardes.

- Moi, ça m’a toujours ému, une fille qui garde ses chaussettes, commenta-t-il.

Je le gratifiai d’une moue sceptique. Le fétichisme du cuir, du latex, des matières vivantes et brillantes, je comprenais. En revanche, l’érotisme des chaussettes, des collants usagés, des culottes déjà portées ou des masques à gaz me laissait froide. Ayant depuis longtemps renoncé à coter les fantasmes des autres à l’aune des miens, j’en pris juste bonne note.

Cela pourrait servir.

 

Robe couleur du temps 3Nous ravitaillâmes Ophélie d’une nouvelle brassée d’affaires avant de flâner dans le magasin. Curieux, il m’interrogeait sur les articles en rayon, à commencer par une courroie de cuir enserrant une sorte de balle de golf.

- Euh… Qu’est-ce ?

- Un bâillon-boule. Une fois enfoncé dans la bouche et ajusté à l’arrière du crâne, crier est possible, parler exclu et déglutir difficile. Voilà d’ailleurs son intérêt principal.

Haussement de sourcils perplexe. J’expliquai :

- Le bâillon-boule fait baver. Terriblement. La salive, échappée en filets par les trous, coule sur le menton et le torse du soumis, sans qu’il ne puisse la ravaler.

Mon explication sembla l’amuser. Avais-je rêvé la lueur allumée dans ses yeux ?


- Et ces badines-là ?

- Des cannes anglaises, utilisées pour parfaire une éducation du même nom. Légères, souples, maniables… très cinglantes. À vrai dire, je leur préfère un bon paddle.

- Un bon quoi ?

Je décrochai du présentoir une tapette formée de deux bandes de cuir cousues.

- Un bon paddle. Tu veux essayer ?

Il hésita. Je le défiai du regard. Il céda comme si son honneur en dépendait. Je frappai de bon cœur ses doigts serrées. Il se récria.

- Eh ! Ça fait un mal de chien !

- Au lieu de te plaindre, dis : merci, Maîtresse.

Nous éclatâmes de rire.

 

- Tiens, une CB3000. Joli bijou, non ?

- Joli, joli, je sais pas… Je suis ici comme l’agneau tombé de la dernière pluie ! Dans mon monde, CB signifiait Carte Bancaire, point. Et cette CB-là, c’est quoi ?

- Une cage de chasteté pour hommes. Tu introduis le pénis dans la partie courbée, passes l’anneau derrière les testicules et relies les deux au moyen de ces tiges. Le tout, fermé par un cadenas, est impossible à retirer sans la clef. Pour prendre l’avion, il existe des cadenas en plastique. Indispensables pour franchir les détecteurs de métaux sans ameuter les douaniers !

- Mais si le cadenas est en plastique, tu peux le couper pour te débarrasser de la cage, puis la remettre en le remplaçant par un autre. Ni vu ni connu.

- Non : sur chaque cadenas figure un numéro de série. Si, à l’arrivée, les numéros sont différents, tu en déduis que ton soumis a triché.

- Ingénieux… Mais franchement, quel intérêt d’imposer un machin pareil ?

- L’intérêt ? La certitude que ton soumis n’ira pas batifoler ailleurs… La satisfaction de le voir réduit à ta merci… Le pouvoir que tu retires de cette satisfaction, la satisfaction de ce pouvoir… Sans oublier la frustration qu’il endure, car il est incapable de bander.

- L’interdit ajouté à la douleur, en somme. J’avoue que ça me dépasse.

- Parce que tu n’es pas soumis, peut-être.

- Sûrement…


La boucle de notre promenade nous ramena au point de départ. Je soupçonnai le temps d’avoir filé vite, trop vite. En effet, une demi-heure plus tard, la boutique fermerait.

Je me ruai sur une rangée de robes. Fis voltiger leurs cintres, soupesai leurs matières, tirai leurs bretelles, chiffonnai leurs volants, défroissai leurs plis, comparai leurs étiquettes.

Il considéra ma soudaine frénésie d’un œil ahuri. L’état de transe d’une femme frustrée dans ses achats était pour lui terra incognita.

- Celle-ci ?

- Euh…

- Celle-là ?

- Ben…

- D’accord, je les essaie toutes.

Me glissant dans la cabine, je gratifiai mon chevalier si peu servant d’un salut moqueur.

 

Robe couleur du temps 5Mon premier choix fut décevant, le deuxième aussi. Le troisième, acceptable, m‘autorisa à sortir de ma cachette. Je tombai sur lui, en embuscade derrière le rideau.

- Verdict ?

- Ton téton gauche est très attirant.

Je me figeai. Aurait-il perdu la tête ?

Non. J’avais bien un sein délogé de sa gangue de tissu.

Sûr qu’il crut que je l’avais fait exprès.

 

La dernière robe, très courte, n’était sage qu’en apparence. Montant jusqu’à ma gorge, elle découvrait mon dos de la nuque aux fesses, rehaussant ma chute de reins d’une simple chaînette.

Côté pile, côté face… Je virevoltais devant la psyché de l’allée.

- Elle te plaît ?

- Oui, beaucoup.

- Pas trop décolletée ?

Il réprima un gloussement.

- Difficile de faire davantage… Te dire que ça te va, je peux ; te conseiller, je peux pas. Avec mon travail, j’ai perdu l’habitude des filles habillées en filles. Coquettes à leur arrivée, elles se rabattent vite sur des vêtements adaptés au terrain. Leurs cheveux, elles les coupent. Trop de sable, trop de poussière… Dans le désert, les garder longs est impossible.

Je méditai un court instant sur ces paroles.

J’achetai la robe.

 

Lors de la soirée, tandis que nous descendions l'escalier glissant, il me souffla :

- Je ne veux plus marcher derrière toi. Ton dos m'est une torture trop aiguë. Une torture sur laquelle je rêve de poser les mains.

 

 

1 et 2e photos :Jean-François Jonvelle et Holger Trülzsch.

Par Chut ! - Publié dans : Feu mon amour
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Samedi 4 septembre 6 04 /09 /Sep 16:40

Après la pluie 10Stefan rit, un peu désorienté. Pas de culotte ? Il ne s'y attendait pas.

Sous d'autres climats, j'aurais simplement mis un porte-jarretelles, mais mes dessous les plus affriolants se racornissent dans mes placards parisiens.

Pour sa part, ce détail lui était indifférent, sa curiosité n'étant pas aiguisée par les fanfreluches de dentelle mais par mes instruments de douleur.

Pour la mienne, ce regret n'en était pas vraiment un, ni le climat ni ma nouvelle vie ne me permettant cette coquetterie.

 

Il plongea les mains sous mon débardeur, comme afin de vérifier que je portais un soutien-gorge.

C'était le cas. De quoi le soulager à demi.

Ses mains n'osaient cependant pas encore s'aventurer le long de mon ventre. L'élastique de mon pantalon semblait une barrière infranchissable, l'ultime limite séparant "le dernier verre" de la transgression.

Les mots n'engageaient à rien. Un baiser apéritif non plus. Même ployé contre moi, sexe érigé contre mes fesses, il pouvait toujours me repousser, se lever et conclure :

- Je pars.

Il le pouvait, oui. Mais j'étais certaine qu'il ne le ferait pas. Sa liberté, Stefan ne souhaitait pas l'user à s'enfuir mais à rester, en tête-à-tête avec une fille sans culotte, perchée sur ses genoux dans une maison foutraque.

Là était sa révolution à lui. Dérisoire à l’échelle d’une quelconque guerre, mais cruciale pour le combat intérieur qu’il menait, pied à pied, depuis le début.

Je sonnai l’armistice en le privant de mes lèvres. Puis déclarai à nouveau la bataille, mordillant le lobe de ses oreilles, taquinant sa nuque, tirant ses cheveux, avec précaution puis plus fort, sans qu'il ne proteste.

Encouragée par son abandon, je chuchotai :

- Et si c'était moi qui t'attachais ? Qui abusais de toi ? Puisque tu as envie une nouvelle expérience, celle-ci en serait une...

Aussitôt il se figea.

- Euh... Mais... Ce n'est pas ce qui était prévu...

Je faillis éclater de rire. Notre accord n'était pas coulé dans le marbre. Il supporterait bien une bascule impromptue, aussi brutale que le mouvement de mes hanches collant son échine aucanapé.

- Sûr ?

- Mmmh...

- Très bien, je n'insiste pas.

Je me relevai pour tendre une main qu'il saisit.

- Passons à côté, veux-tu ?

- Je veux.

Stefan m'attira contre lui. M’accrochant à ses épaules, je bondis et l'entourai de mes jambes afin qu'il me porte jusqu'à la chambre. Ainsi suspendue, je fredonnai, insolence aux paupières, la mélodie du mariage. Pensai à cette publicité idiote où le jeune époux, tout à sa hâte de rejoindre la couche nuptiale, cogne le crâne de sa dulcinée contre le chambranle de la porte.

Drôles d'épousailles, en vérité, que celles d’une femme en sarouel fuchsia et d’un homme en short kaki. Mais qu’importait la tenue, puisque bientôt nous serions dépouillés de nos oripeaux.

 

Après la pluie 11Stefan me déposa doucement sur le lit, genoux en terre tel un chevalier devant sa Dame.

- Aide-moi !

M’appuyant sur le bord du sommier, je haussai la taille. Le tissu glissa sur ma peau, dévoilant mon nombril et la courbe déclive de mes os.

- Encore…

La naissance de mon pubis apparut, mince toison châtain découpée sur un triangle pâle.

- … Plus bas…

Mes cuisses surgirent. Striées de muscles tandis que, d’un arrondi de genoux, je fis voltiger le sarouel. Celui-ci atterrit aux pieds de Stefan qui, accroupi, immobile, me regardait.

- … S’il te plaît…

Le débardeur frétilla par-dessus mes épaules. Dégrafé, le soutien-gorge se cropetonna contre les oreillers. Traversant la rambarde ajourée sous le plafond, la lumière du salon dessinait sur ma peau un impalpable damier.

- Tes vêtements sont si larges que je ne devinais pas ton corps…

- Et… ?

- Et je te préfère nue plutôt qu’habillée.

 

Je roulai sur moi-même aux confins du lit.

- Aide-moi !

Stefan me remit d’aplomb, étonné de me voir soudain lui tourner le dos.

- Où vas-tu ?

- A deux pas. Choisir l’attache qui va m’emprisonner, en vertu de l’accord qui me lie à Monsieur.

La penderie ouverte, j’hésitai.

Ma large ceinture en cuir me tentait. Je la repoussai. Trop solide, donc trop dangereuse alors que je ne connaissais pas assez cet homme. Mon intuition avait beau me souffler que je n’avais rien à en redouter, pas question de courir le moindre risque. Si jamais le jeu l’emportait, il fallait que je m’en délie pour riposter.


Soupesant les étoffes, je songeai aux câbles abandonnés derrière la télévision. A l’expérience avortée et tant désirée avec Feu mon amour.

La contention. Les pinces. L’électricité. La gégène consentie.

Lui souriant, à la fois incrédule et intéressé. Moi blottie contre lui, à la fois ivre et honteuse de mes fantasmes tordus, me reprochant d’être excitée par ce que d’autres, en d’autres temps, avait subi en torture, passant et repassant devant la machine, questionnant le vendeur qui jamais ne l’avait essayée.

- Vous me raconterez… souffla-t-il.

Il n’y eut rien à raconter. Nous sortîmes du sex-shop les mains presque vides.


Non. Les câbles métalliques n’étaient pas une bonne idée. Pires que la ceinture en cuir, il ne permettrait pas de me délivrer.

Mais ce que je touchais, là, maintenant, était parfait. Assez lâche pour laisser du jeu à mes poignets comprimés. Assez souple pour, d’une simple rotation de bras, me rendre à ma liberté.

- Voilà ! j’ai trouvé, dis-je.

Décrochée de son cintre, la ceinture de la robe achetée avec Ethan à El Nido tomba sur le plancher.

Jamais le vendeur ne lui aurait imaginé un tel usage. Moi non plus, d’ailleurs.

 

 

Photos, respectivement : Robert Mapplethorpe, John Carroll Doyle.

Par Chut ! - Publié dans : Eux
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires
Jeudi 2 septembre 4 02 /09 /Sep 17:14

Sari-sariJ'ai traversé la route en évitant les voitures, les motos et les flaques. Comme chaque jour, il se tient derrière la grille de son sari-sari.

Comme chaque jour il me sourit, d'un blanc sourire qui plisse ses yeux et creuse ses fossettes. 

Il est dedans, moi dehors. Au milieu, ce grillage qui nous divise en une parfaite symétrie. A ses yeux j'apparais zébrée de fils, parsemée de croisillons, découpée en rectangles de vide cernés de fer. Et je le vois comme il me voit, intersection métallique fichée en pleine joue, pointe dure saillant au ras de la paupière.

Mais de nous deux, qui est le prisonnier ?

 

J'ai envie d'attraper son poignet afin de le tirer brutalement à moi. Coller son visage contre cette grille, main captive mais lèvres libres, offertes à mon baiser. Lèvres que je lui ordonnerai de garder closes parce que je veux laper leur rondeur, lécher leur pourtour en me donnant l'impression de le forcer un peu.

Ma bouche s'ouvre, oui, mais pour demander :

- Do you have load ?

Mon téléphone n'a plus de crédit, il me faut le recharger. Vider pour mieux remplir, remplir pour mieux vider, à l'image de tous ces gestes en balance continue, dérisoires répétitions d'une vie qui s'écoule.

Ma batterie d'ordinateur à plat que, chaque soir, je nourris à la prise.

Mon corps que, chaque matin, je lave avant de le salir.

L'air de ma bouteille de plongée, tari au rythme de mon souffle puis recompressé.


Il me répond que oui, il a le crédit qui me fait défaut. Je lui passe sous la grille un papier plié avec quatre suites de chiffres.

- The first one, please.

- Is it your number ?

J'acquiesce. En effet, c'est mon numéro. Et à ce moment-là, je sais avec une certitude absolue, comme si j'ouvrais son crâne pour y lire ses pensées, qu'il a la même idée que moi. Garder ces chiffres en mémoire pour en user, me coller contre le mince rempart qui nous sépare et fermer mes lèvres de ses dents.

Le téléphone sonne dans mon sac telle une confirmation.

- Thank you, dis-je en lui tendant un billet.

Il le prend dans une timide caresse. Lentement, avec précautions, comme si le papier pouvait se déchirer sous ses doigts.

 - You're welcome. Come again...

Revenir, c'est ce que je fais souvent. Apprêtée ou avec ma tête des mauvais jours, regard éteint et cheveux en bataille.

A mon tour je lui souris.

- Sure.


Alors que je tourne le dos à la boutique, je sens ses yeux courir sur ma nuque, s'attarder sur mes omoplates, glisser le long de mon échine. Seulement nue des épaules aux reins mais soudain déshabillée.

Sachet de lessive, oeufs, gâteau... Bientôt je le reverrai pour un achat futile. Mais, pas plus qu'aujourd'hui, n'esquisserai un geste.

En face, c'est encore trop près.

 

Photo : Miroslav Trichy.

Par Chut ! - Publié dans : Une vie aux Philippines
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Jeudi 26 août 4 26 /08 /Août 17:37

Un pour la Chine 2Il est venu à moi alors que je travaillais. Dans l’annexe de ma maison-bureau, sur la plage, face aux parasols et à la mer, sur une table ancrée de guingois dans le sable. Il s’est cérémonieusement incliné puis présenté. M’a tendu une main que, d’un geste machinal, j’ai prise et serrée.


Nous avons un peu discuté, lui debout face à moi qui ne l’invitais pas à s’asseoir. Il était trop poli pour tirer d’autorité une chaise et s’y installer. Trop timide, peut-être, pour m’en demander la permission. Cette chaise vacante à mes côtés, il se contentait de la couver des yeux comme on choierait une bouteille d’eau en plein désert.

Je feignis d’ignorer ses regards. Non par volonté d’être rude ou cruelle, simplement parce qu’il ne me plaisait pas. Et que si j’étais venue là, c’était avant tout pour travailler.

 

Son anglais était hésitant, un brin heurté. Parfois, je peinais à le suivre et fronçais les sourcils pour rétablir mentalement ce qu’il voulait dire. Gymnastique fatigante lorsque je ne possède pas les clefs de la langue-source. Les erreurs de mes compatriotes, je les comprends pour les avoir moi-même commises. Les siennes, en revanche, me restaient assez opaques.

Il est un Chinois venu de Hong-Kong. Nationalité tragique depuis la prise en otages de lundi à Manille, achevée dans un bain de sang. Dans l’autre sens, l’appartenance à une terre s’avère toutefois encore plus difficile à porter. Il semblerait en effet que, pour l’heure, les Philippins soient bannis du sol chinois.

 

Il me tendit sa carte. Les premiers mots que j’y découvris furent « Hong Kong Underwater Archeological Association ». Je pensai aussitôt que cela intéresserait Bertille de le rencontrer. Il me demanda mon numéro de téléphone et j’hésitai à peine.

Au dos de la carte, je vis qu'il collectionnait les titres honorifiques. Dont un, tout en haut : président de l'association hong-kongaise de plongée technique. Je réprimai un sourire en songeant à ce qu'Ethan m'avait souvent affirmé :

- Les plongeurs tech' ? Tous des givrés.

Une heure après que mon vis-à-vis ait tourné les talons, je reçus un texto.

Il était ravi de m’avoir rencontrée.

- Ravi ? songeai-je. Diable, moi qui ne lui ai même pas offert une chaise !

Ce fut le premier message d’une longue série où il m’invitait, selon l’heure, à déjeuner ou dîner. Me souhaitait une bonne journée ou de beaux rêves.

L’ayant rapidement croisé, Bertille s’esclaffa :

- Tu as tiré un sacré phénomène !

Je ne la contredis pas.

Un matin, j’étais plongée dans un sommeil si profond que le bip du téléphone heurta violemment mes rêves. Agacée – mais quelle heure était-il, donc ? – je ne lui répondis pas.

 

Un pour la ChineIl y eut un silence d’une journée.

Je le vis hier. Il me salua de loin, à deux reprises tandis que je partais. Aujourd’hui, osant à peine déranger le cours de mon travail, il prit ses quartiers à la table voisine. Puis congé sans s’attarder, me glissant comme une excuse que cette fois, il s’en allait le premier.

C’est au moment de régler l'addition que je tombai des nues.

- Tout a déjà été payé, pouffa la serveuse.

- Pardon ?

- Oui. C’est l’homme, là, qui…

Son bras s’agita en direction du fauteuil vide.

- Ah, fis-je.

Je le remerciai sur le champ. Sensible à son attention et n’ayant pas à cœur de lui refuser, encore, ce dîner auquel il tenait tant.

Celui-ci est fixé à demain. Où je voudrais. Quand je voudrais. Et, complétai-je pour moi-même :

« Avec la suite amoureuse que je voudrais, c’est-à-dire aucune. »

Il a pourtant l'intention de bien faire les choses. De réserver deux couverts dans le meilleur établissement de l'île si je le désire. Voilà qui est touchant, mais je me contenterai d'une grande simplicité. D'un boui-boui de rue si je ne craignais pas de l'offenser.

Peut-être ai-je eu tort d’accepter. Mais, vraiment, je me serais reproché de lui dire, une fois de plus, non. Cela aurait sonné pire qu'une ingratitude.

Un point pour la Chine.

Zéro pour la France qui déteste se trouver dans cette situation-là.


 

Photos : André Kertesz.

Par Chut ! - Publié dans : Une vie aux Philippines
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires
 
Créer un blog sexy sur Erog la plateforme des blogs sexe - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés