Le blog de Chut !

ChildhoodJ'étais une enfant étrange. Une fille unique plongée, déjà, dans les livres et noyée, déjà, dans son monde intérieur.

Torturée et ultra sensible, timide et casse-cou, parfois violente et dotée d'une imagination débordante.

Sujette aux cauchemars et aux peurs irraisonnées, terribles, inracontables.


Peur panique de la perte rendant réelle la mort de mes proches.

Qui me poussa, une nuit d'enfance, à me jeter dans la rue en pyjama.

Qui me fit m'effondrer au retour d'une promenade. Tandis que mes grands-parents s'attardaient auprès d'une voisine, je rentrai à leur chalet, me heurtai à sa porte verrouillée et patientai une demi éternité.

Ce temps se chargea peu à peu de plomb. J'eus l'impression que le ciel l'été virait au noir, la température à l'hiver. Glacée, tremblante, je guettai l'entrée du jardin sans oser quitter ma place de sentinelle. Si papy-mamie revenaient, ils s'inquiéteraient de ne pas me voir.

Mais ils ne revenaient pas.

L'affolement me gagna.

J'imaginais une chute ou un accident. Puis une mauvaise rencontre sur le chemin. Un rôdeur les détroussant, un vagabond les traînant de force dans les bois. Peut-être, même, un bagnard en cavale les torturant pour le plaisir.

Trop gentils, trop faibles, trop âgés pour se défendre, mes grands-parents s'étaient fait massacrer. La mort était la seule explication possible à leur absence.

Sinon, jamais ils ne m'auraient abandonnée sur ce perron.

Je hurlais ma douleur lorsqu'ils arrivèrent. Effarés, incrédules, bouleversés de me voir sangloter comme une gosse perdue.


Peur phobique de la folie du monde et de sa violence.

Mes divagations se peuplaient de cambrioleurs, de tortionnaires, de criminels. Je craignais d'être espionnée, suivie, kidnappée, abusée, tuée. De trouver la maison ouverte et mes parents égorgés. Un cadavre sur mon tapis, du sang coulant des murs, une arme du crime dissimulée parmi mes affaires.

Il m'était impossible de regarder un film policier ou le journal de 20h00. Les récits de meurtre, les images violentes me prenaient à la nuque, déclenchaient des nausées, me paralysaient.

Un soir, au retour d'un concert avec mes parents, la radio annonça le massacre de trois campeurs. Aussitôt d'horribles visions se frayèrent un chemin sous mon crâne. Incapable de les repousser et happée par la nuit qui nous entourait, je me mis à pleurer, me raidir et étouffer.

La crise d'angoisse devint tétanie me conduisant à l'hôpital.

Enfant, je n'étais pas habitée par la peur, j'habitais la peur comme un pays en ruines.


Enfance 3 bisPour conjurer, j'avais des rituels. De plus en plus exigeants et compliqués, étendus par degrés à toutes les parcelles de mon territoire intime.

Les pensées à repousser tels des fantômes de peur qu'elles ne prennent corps.

Les vêtements à porter ou ne jamais mettre.

Les mots à taire ou à répéter, les formules magiques à réciter en mantras.

Les gestes défendus sous peine d'être amputée. L'obligation de rester pétrifiée sous les draps sans qu'un membre n'en dépasse. Sinon, ma chair découverte me serait arrachée. Par un monstre ou un rapace perché au-dessus de moi dans l'obscurité.

La veilleuse à allumer pour la nuit. Puis, quand elle tomba en panne, la porte des toilettes baignées de lumière à laisser ouverte sur ma porte à moi.

Le juste intervalle à calculer pour avoir assez de clarté sans m'empêcher de dormir.

 

Les actions à égrener en chapelets, dans le même ordre.

Marcher sur les carreaux blancs. Ne pas toucher les coins des meubles, mais toujours le bas de l'escalier avant de monter.

Regarder derrière les portes, puis sous le lit avant de me coucher.

Puis dans l'armoire entre mes vêtements.

Puis dans mon coffre à jouets.

Puis dans les boîtes de jeux.

Inévitablement une fouille en appelait une autre. Il y avait toujours une cachette oubliée, un interstice par lequel le mal réussirait à se faufiler. Ma tâche était de les chasser, les révéler à la lumière, les abolir.

Alors seulement je m'avouais rassurée.

Mais le barrage était friable et mon esprit tortueux. Sans relâche il débusquait d'autres sources d'infiltration, de possibles portes ouvertes sur l'horreur.

 

Les peurs revenaient, plus raffinées, plus intenses. Leurs montées d'un cran appelaient de nouveaux rituels plus complexes, plus efficaces.

Je n'en finissais pas de scruter, sonder, vérifier.

Comme si ma vie et celle de mes proches en dépendait.

Comme si tout manque se changerait en erreur fatale.

Tous ceux que j'aimais condamnés par ma faute, écrasante responsabilité à porter.

Superstitieuse et même davantage : habitée par une mission. Secrète, car si j'en informais mes parents, leurs réactions seraient prévisibles. Fébrile inquiétude de ma mère, railleries de mon père, incompréhension dans les deux camps.

Angoisses et secrets furent deux sceaux de mon enfance.

Tous les enfants, je crois, aiment jouer à se faire peur. À s'imaginer des horreurs et se les raconter pour effrayer les copains. À en rajouter pour les faire hurler.

 

Pour moi, la peur n'était pas un jeu. Elle fut un animal, ou plutôt un troupeau rétif à apprivoiser, plus difficile encore à maîtriser.


 

Enfance 2 bisEmportées avec l'âge dit "tendre", certaines disparurent.

D'autres restèrent, formes minorées des cauchemars qui, petite, me hantaient.

J'en dépassais d'autres par volonté et refus de les laisser m'emprisonner davantage.

Depuis longtemps je pense que nos plus grandes limitations gisent en nous-mêmes. Lie de noeuds, marc de tensions, dépôt d'angoisses nous bloquant l'accès à une vie plus pleine, interdisant des changements pourtant désirés, tenant nos projets en courte laisse ou coulés sous une chape de plomb.


Évoluer, grandir, croître, s'épanouir passent par l'affrontement avec nos peurs anciennes, primitives, enracinées, parfois héritées.

Lentement remonter les eaux de barrage pour revenir aux sources de soi.

Longuement s'y baigner pour se laver de nos scories.

Et en sortir purifiés.

Fortifiés.

 

 

 

Photos : Zhang Peng.

Mar 3 avr 2012 5 commentaires

"dépôt d'angoisses nous bloquant l'accès à une vie plus pleine, interdisant des changements pourtant désirés, tenant nos projets en courte laisse ou coulés sous une chape de plomb."

On peut dire que tu as bien surmonté tout cela! A te voir courir le vaste monde, qui aurait pu imaginer tant de blocages?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Ordalie - le 04/04/2012 à 05h28

Chère Ordalie,

on ne dirait peut-être pas, mais je dois encore me battre pour ne pas les laisser prendre le dessus dans pas mal d'occasions. Quand je prévois un voyage, par ex. Il y a presque toujours cette petite voix intérieure qui fait de la résistance. Mais avec le temps, j'ai appris à lui fermer son clapet. Non mais oh !

Chut !

Tu as réussi à maîtriser la petite voix intérieure, c'est drôlement bien, et visiblement tu ne l'entends pratiquement plus!

Ordalie - le 04/04/2012 à 16h55

Si, toujours, mais moins fort... Le travail consiste en fait à assigner à cette voix sa juste place : une ritournelle négative récapitulant des peurs toujours présentes, mais dont certaines ont déjà été vaincues.

Par exemple, pour le voyage : peur - malgré tout - de partir seule ; peur de ne pas y arriver, de ne pas savoir me débrouiller... Ces peurs-là sont irrationnelles : j'ai déjà parcouru en solo des bouts de planète, je sais en avoir et les capacités et les ressources.

Essentiel, pour avancer, de mettre rationnellement ce noeud de peurs à distance, de le combattre. Sinon, on reste chez soi sans prendre aucun risque ni oser un quelconque changement.

D'autres peurs, en revanche, sont raisonnables : tomber très malade dans un pays/une région où les soins sont inexistants ou de mauvaise qualité, faire une mauvaise rencontre, subir un accident, une catastrophe naturelle (la tempête à Nusa Lembongan m'a vraiment marquée)...

Mais là, personne n'y peut rien. C'est se trouver au mauvais endroit au mauvais moment - ce qui n'empêche pas, bien sûr, de prendre des précautions élémentaires.

 

De façon plus globale, ma vie a été marquée, déformée plutôt, par la peur de ne pas être à la hauteur. Héritage d'un père trop dur et critique, dont j'ai eu bien plus de reproches que de compliments. Sans cesse comparée aux autres depuis mon plus jeune âge, et jamais en ma faveur. Ce rabaissement systématique laisse des traces. Même si j'ai parcouru beaucoup de chemin depuis, ma confiance en moi-même en a été irréversiblement endommagée.

Ma mère, elle, était très angoissée et hyper protectrice. Mon enfance fut baignée de mises en garde, d'appels à la vigilance, de risques imaginaires ou réels... Il y avait, bien sûr, des peurs légitimes de mère, mais aussi des angoisses personnelles que la mienne projetait sur moi.

Là aussi, nécessaire de prendre du recul pour assigner à chacune de ces peurs sa juste place. Reconnaître ces peurs héritées, s'en séparer pour les rendre à leur propriétaire n'est pas facile, mais allège considérablement...

Chut !

"Héritage d'un père trop dur et critique, dont j'ai eu bien plus de reproches que de compliments. Sans cesse comparée aux autres depuis mon plus jeune âge, et jamais en ma faveur. Ce rabaissement systématique laisse des traces."

Oui, idem pour moi, mais toi tu as eu le cran de surmonter tout ça, de t'en remettre et de prendre ta vie en main, et comment!

Bref, je t'admire beaucoup pour ça! Moi, je n'ai pas eu ce ressort et ne serai jamais qu'une carpette soumise ...avec des bribes de révolte de temps à autre.

Ordalie - le 04/04/2012 à 21h11

Chère Ordalie,

j'ai hésité avant de publier ton commentaire car je te trouve très dure avec toi-même. Le tempérament de chacun joue, mais pas seulement. L'éducation reçue y est également pour beaucoup, ainsi que les codes/normes sociaux en vigueur à une époque donnée, tout comme la situation personnelle : avec un mari et un (des) enfant(s), peu probable que ma vie aurait pris ce chemin-là. J'aurais été attachée, limitée dans ma liberté de mouvement et d'actions, de mon plein gré ou contre lui...

Chut !

Vaincre ses peurs, "assigner à cette voix sa juste place" comme tu le dis à Ordalie, un travail d'autant plus périlleux que le sac à porter s'est lourdement chargé dès l'enfance. Bataille après bataille, tu mesures, tu fais front, tu dégaines, tu risques, tu saignes parfois, mais toujours  tu avances. Je crois qu'un des signes les plus frappants de cet accomplissement est la qualité de ton écriture pour le dire. Il y faut certes un talent, mais qui serait peu sans ta capacité à ordonner le chaos, à le mettre en perspective. A la source une eau trouble qui emporte l'enfant. Aujourd'hui, tu écris en funambule au dessus du fleuve et choisis l'océan où te jeter.

De lieux en lieux, de mieux en mieux, de toi, tu ne te sépares plus.

Belle, décidément.

Slevtar - le 05/04/2012 à 18h46

Très difficile de bâtir une réponse (cohérente, pour le coup !) à tant de tendresse. D'autant que tu as toujours été là, à distance mais peu importe, quand, plus d'une fois, la barque a menacé de chavirer. Je me souviens particulièrement de tes mots il y a un an, lorsque je m'interrogeais sur le sens à donner à ma vie et lorsque je suis revenue de Taïwan. Puis il y a plus longtemps encore, lors de ce terrible été médical précédant mon vrai départ en Asie.

Combattante, oui, mais pas seule à ces moments-là. Et ta bienveillance, ton écoute et ta générosité m'ont été extrêmement précieuses.

L'armée des ombres, c'est toi aussi.

Chut !

J'ai la chance de ne pas avoir eu trop de terreurs enfantines, de rituels pour les surmonter... Ou alors, je ne m'en souviens pas, ce qui revient au même. J'ai eu des terreurs nocturnes épouvantables au moment de l'adolescence, qui me réveillaient, hurlante et suante... Mon père venait me rassurer et je me rendormais dans la lumière de la lampe de chevet...  Ce texte est très beau en ce qu'il montre la racine de nos maux, de nos réticences, de nos bloquages, de nos peurs insurmontables parfois pour certains d'entre nous... Ordalie a raison. Tu as réussi à sinon les surmonter complètement, au moins à les regarder en face et à les apprivoiser, leur parler, les comprendre, animaux sauvages et indomptables prêts à mordre...

Marieh2o - le 06/04/2012 à 16h45

Merci beaucoup Marie. J'ai comme l'impression qu'à un stade ou un autre de notre vie, ces peurs (terreurs) se manifestent, parfois à la suite d'un événement traumatique. Il est bon qu'un adulte (ton père pour toi) puisse alors intervenir pour rassurer, recadrer. La lampe de chevet aide beaucoup aussi !

J'ai dû rater ma vocation de dompteuse, en fait. Et zut !

Tout parallèle avec le maniement d'un fouet dans les pratiques SM étant, bien sûr, fortuit. Comme on peut lire à l'ouverture d'un film ou d'un roman : cette oeuvre étant une pure fiction, toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé serait une pure coïncidence. :D

Chut !